VIE ET MORT D'UN SALON : FIGURATION CRITIQUE

(1978-1994).

 

QU'EST-CE QUE FIGURATION CRITIQUE ?

Texte de Jeanine Rivais. Ecrit le 19-03-1989.

 

A la différence des autres salons qui font chaque année leur " salon-point-final ", Figuration Critique est avant tout un MOUVEMENT. Il a 11 ans d'existence et comprend 250-300 artistes (peintres, dessinateurs, sculpteurs, mais aussi holographistes, etc.) venus du monde entier, la plupart résidant en France. Ils ont tous une carrière internationale, et une qualité plastique incontestée. Ce groupe est formé d'un noyau (150 environ) qui se connaissent et se retrouvent. Et d'une partie qui se renouvelle chaque année, et assure dans le même esprit, le " sang neuf " de Figuration Critique.

 

Ce mouvement se définit essentiellement par la FIGURATION. Tout en respectant les différences qui font sa richesse, il a su trouver une unité qui est récurrente dans ses manifestations. " Englobant toutes les formes signifiantes possibles, dans un ensemble de conception plus vaste et qui dépasse les clivages passés ou présents. Par figuration " critique ", il s'agit d'investir le choix figuratif comme l'une des voies d'accès au discours social, à l'instant où le texte se cherche à travers ses œuvres ". (Extrait des statuts).

 

Pour le mot " CRITIQUE ", la définition est donnée par les textes des catalogues ou les textes ci-dessous. Ce mouvement se situe en réaction directe contre l'abstrait (sans nier la valeur de certains artistes, mais en affirmant leur non-parenté). Et tout particulièrement contre le tachisme, comme étant absolument non signifiant : Mirabelle Dors devient tout à fait lyrique, lorsqu'elle évoque la dernière exposition de Beaubourg, où le Directeur a fait une démonstration sur l'Art des années 50 comme étant le tachisme, à l'exclusion de toutes les autres figurations !

 

FIGURATION CRITIQUE est un mouvement vivant : des réunions hebdomadaires permettent à ses artistes de " se rencontrer ", de " croiser le fer "… de se mesurer aux autres, parfois d'ailleurs, seulement de régler les problèmes du groupe, bref d'être " avec les autres " et non plus solitaires. Une grande réunion amicale et cosmopolite (au bon sens du terme). Tout à fait passionnante ! Sans aucune exagération, et sans aucun doute possible, ce mouvement est le creuset d'où partent les courants les plus actifs (artistiquement parlant), existant actuellement en France.

C'est si vrai que les pouvoirs publics, en train de pratiquer des coupes sombres dans les calendriers des autres salons " qui se ressemblent tous " (sic MacAvoy, Monneret, etc.) n'osent pas toucher à FIGURATION CRITIQUE qui " présente son identité propre ".

 

QUI EST A L'ORIGINE DE CE MOUVEMENT ?

 

Les fondateurs en sont MIRABELLE DORS (qui en est la figure de proue), MAURICE RAPIN (son mari dans la vie, qui en est plutôt le technicien) et YAK RIVAIS qui a cessé de s'y intéresser depuis plusieurs années, ayant quitté la peinture pour se consacrer exclusivement à la littérature.

Mirabelle Dors et Maurice Rapin ont débuté en relation avec André Breton (comme tout le monde à cette époque, ou presque) ; mais ils sont très vite " entrés en dissidence " pour devenir pendant plus de vingt ans, les confidents de Magritte. Ils sont tous deux peintres de grand talent, et Mirabelle Dors est en outre un sculpteur immense.

Maurice Rapin et Calisto Peretti (droite) lors du salon FIGURATION CRITIQUE de MONS (Belgique) (1992).

 

COMMENT SE MANIFESTE FIGURATION CRITIQUE ?

 

Chaque année, FIGURATION CRITIQUE organise un salon. Monsieur Hubert Curien, ministre, a accepté pendant plusieurs années de préfacer le catalogue.

Ce salon a itinéré aux USA, en Corée, en Belgique, en Italie (Pise), en Espagne, etc. En province (Bordeaux, Toulouse…) A Pise, un certain nombre de colloques sont prévus, animés par des universitaires comme Maurice Rapin, Robert Estivals et ses homologues italiens.

 

Le catalogue est réalisé depuis plusieurs années, par un éditeur-mécène en Corée. Il reste cependant plus de 100 000F à payer, plus la location du Grand Palais qui devient chaque année plus prohibitive. C'est énorme pour les artistes, mais tous les salons en sont là ! Quelques sponsors (Jean-Yves Ramelli d'Art-Club ; Vidéostone, etc.) aident un peu les organisateurs. Il reste que cette situation est très dure !

Cette année, chaque artiste aura une page entière, et à la fin du catalogue, sa photo avec une notice biographique. Ce sera un véritable livre d'art.

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 Mirabelle Dors en visite chez Jeanine Rivais (Nogent-le-Rotrou) (1967).

 

Dix-sept ans ont passé depuis que ce texte a été écrit ; et vingt-huit depuis la publication officielle des statuts du Salon (1978). Ayant acquis une réputation internationale, ce groupe fut dynamique, convivial, porteur d'idées fortes. Constater ce qu'en ont fait les rapaces qui s'en sont emparés est positivement navrant. Sans passé culturel ou historique, artistes médiocres de n'être qu'ambition, les cinq ou six auteurs du putsch qui a spolié la trop confiante Mirabelle de la responsabilité de son salon, ont transformé la grande manifestation festive et exemplaire de naguère en un modèle de banalité. Ils ont réduit à néant un label prestigieux fruit d'une longue réflexion sur l'art et d'un investissement personnel de chaque instant, en ont fait une écorce vide. Regrets ! (Et, d'après la rumeur, les loups qui n'ont pas tardé à se manger entre eux ont été remplacés par d'autres !)

 

 

QU'ETAIT-CE donc QUE FIGURATION CRITIQUE ?

 EXTRAITS DES STATUTS : POURQUOI FIGURATION CRITIQUE ?

(Monographie " Mirabelle et Rapin par Mirabelle Dors et Maurice Rapin ", p. 329 ; éditions API Séoul)

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Dernière exposition de Maurice Rapin à la galerie Jean-Claude Riedel, Paris.

 

Ce mouvement se définit essentiellement par la figuration, tout en respectant les différences qui font sa richesse ; "englobant toutes les formes signifiantes possibles, dans un ensemble de conception plus vaste et qui dépasse les clivages passés ou présents. Par Figuration "critique", il s'agit d'investir le choix figuratif comme l'une des voies d'accès au discours social, à l'instant où le peintre se cherche à travers ses œuvres… Figuration Critique était un terme épistémologique que nous avions utilisé dès les années 50, pour séparer les pouvoirs des images de ceux des figures. Car, à l'inverse de l'image qui est une pure projection, la figure est toujours engagée dans une continuité intellective, dont la tâche est d'expliquer, de justifier, de rendre compte, alors qu'il suffit, ordinairement, à l'image de paraître pour être… "

(L'intégralité des statuts a été déposée à la Préfecture de Paris).

 

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HOMMAGE de Jeanine Rivais, A MIRABELLE DORS QUI VECUT ET MOURUT POUR L'ART

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"DORS MIRABELLE : (? - 12 novembre 1999)". Originaire de Moldavie, après avoir tenté d'animer des groupes surréalistes en Europe de l'Est, Mirabelle Dors fut accueillie à Paris, en 1952, par André Breton. En 1954, elle se prononça contre l'adhésion du Surréalisme au "tachisme" de Charles Estienne. Avec Maurice Rapin qui allait devenir son mari, et quelques autres, elle se rapprocha de Magritte avant de fonder la "Tendance populaire surréaliste". Peintre et sculpteur, Mirabelle Dors fait surgir de ses reliefs un foisonnement de formes, des visages ou des masques surtout, qui créent un monde féerique ou cauchemardesque. Elle utilise aussi ses reliefs, avec Maurice Rapin, pour engendrer des "populations d'images". "

(Dictionnaire général du Surréalisme et de ses environs. Presses Universitaires de France éditeur)

A lire ce résumé sec de sa vie dans un dictionnaire, je mesure la distance qui peut séparer un texte aussi fidèle soit-il, de la réalité : quand Mirabelle me racontait les aléas de son arrivée en France, ceux où Mitterand, alors Ministre de l'Intérieur, voulait la renvoyer en Roumanie, je retrouve son inénarrable accent, cette voix grasseyante typique des Slaves, avec lesquels elle racontait sa vie. Tout était à la fois si vrai et si invraisemblable, que je me demandais toujours si j'étais en train d'entendre un conte de fée ou l'histoire d'une exilée qui, dès l'origine, imprima sa marque sur le monde artistique ? Et ce paradoxe a toujours été l'image même de Mirabelle !

Féministe, enthousiaste, généreuse, elle s'enflammait pour nombre de causes difficiles. Même si, trop souvent, cette fougue lui valait des coups de bâton en retour. C'est ainsi que, trop confiante, elle signa des papiers, et fut dépouillée en toute légalité de son Salon qui avait, pourtant, été pendant quinze années le centre de sa vie !

Insoumise, contestataire, elle n'accepta jamais les idées toutes faites, ou les diktats. Pour cette raison, elle se sépara très tôt des Surréalistes qu'elle jugeait trop sectaires. D'une immense culture, dotée d'une mémoire sans faille et d'une vive intelligence, elle créa avec Maurice Rapin une éthique personnelle et une esthétique auxquelles elle se tint toute sa vie. Elle fut une militante féministe très convaincue.

Désintéressés, Maurice Rapin et Mirabelle Dors le furent toujours, dépensant sans compter leur argent personnel lorsque les cotisations qu'ils voulaient des plus modiques, ne payaient pas le catalogue et les frais du Salon. Et, à l'aube d'une carrière picturale et sculpturale qui aurait pu être spectaculaire, ils laissèrent de côté gloire et célébrité, pour s'occuper des autres. En créant d'abord des collectifs, puis un Salon, à une époque où cela n'était pas une mince affaire. Ainsi, après avoir été la première femme-présidente du 28eme Salon de la (première) Jeune Peinture où sa présence ne fut pas de tout repos, elle quitta ce groupe. Et fonda, en 1978, FIGURATION CRITIQUE, avec Maurice Rapin et Yak Rivais. Dures années, pleines de folie et d'aventure qui amenèrent le Salon et ses participants à une réputation internationale et leur valut d'être invités dans le monde entier.

 

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 AU SOMMEIL D'AUJOURD'HUI

(Texte surréaliste) : Dans ce palais taillé dans une seule perle, des ombres chinoises labourent les champs avec les doigts de la main. Ailleurs, on a découvert des visages qui se sont imprimés dans des bijoux vivants. Mais un jour reviendra avec des fleurs et des fantaisies musculaires."

Mirabelle Dors (Texte écrit le 27 mais 1971).

 

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MIRABELLE EST MORTE.

Hommage de Maurice Rapin.

"Mirabelle est née en Europe orientale, dans une famille francophone. Très jeune, elle entre dans l'atelier d'un sculpteur célèbre, LUDO, dont Isidore ISOU parlera longuement dans son ouvrage L'agrégation d'un Nom et d'un Messie (NRF-1948). Invitée à exposer à la galerie "A l'étoile scellée", Mirabelle rencontre, à Paris, René MAGRITTE, Clovis TROUILLE, Jacqueline et Jean-Pierre DUPREY, ainsi que Maurice RAPIN qui l'épouse en 1954. Elle invente alors avec Maurice Rapin, la doctrine et la technologie des "populations d'images", qui reposent sur des numérations, des énumérations et des analyses multivariées. Quoique ayant beaucoup exposé en galeries, Mirabelle préfère la constitution de grands collectifs d'artistes où son goût du dialogue et du débat démocratique trouve à s'exprimer (Collectif du Dolmen de la Gare Montparnasse, Collectif du Ranelagh...). Elue présidente du Salon de la JEUNE PEINTURE, Mirabelle fera du 28eme salon, le lieu d'une prise de parole très étendue. Elle fonde avec Maurice Rapin et Yak Rivais, en 1978, le Salon FIGURATION CRITIQUE, qu'elle anime magistralement jusqu'en 1994. L'expulsion des Salons d'artistes du Grand Palais, accompagnée d'événements très désagréables, altéra la santé de Mirabelle DORS qui fut surtout très profondément choquée par l'attitude des autorités vis-à-vis des salons d'artistes.

Hospitalisée à plusieurs reprises, Mirabelle DORS est morte le 12 novembre 1999.

 

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HOMMAGE de Jeanine Rivais A DEUX MARGINAUX DE L'ART

Mirabelle DORS (X ?-1999) ; Maurice RAPIN (1924-2000)

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Nul doute que Mirabelle Dors n'avait jamais envisagé de mourir un jour ! Pourtant, elle a quitté ses amis qui ne la voyaient plus depuis trois ans déjà. Elle est morte près de Maurice Rapin, son compagnon de plus d'un demi-siècle de vie, de couple et de passion artistique partagée.

Je retrouve avec émotion sa voix rocailleuse, rieuse ou triste de réminiscences, de souvenirs parfois aigus. Quand Mirabelle me racontait les aléas de son arrivée en France, ceux, par exemple au cours desquels Mitterrand, alors Ministre de l'Intérieur, voulait la renvoyer en Roumanie, tout était à la fois si vrai et si invraisemblable, que je me demandais toujours si j'étais en train d'entendre un conte de fée ou l'histoire d'une exilée qui, dès l'origine, imprima sa marque sur le monde artistique français ? Et cette dualité a toujours été l'image même de Mirabelle Dors !

Fougueuse, enthousiaste, généreuse, elle s'enflammait pour nombre de causes difficiles. Même si, trop souvent, cette fougue lui valait des coups de bâton en retour. C'est ainsi que, trop confiante, elle signa des papiers, et fut dépouillée en toute légalité de son Salon, Figuration Critique, qui avait, pourtant, été pendant quinze années, le centre de sa vie. Quinze années au cours desquelles elle donna à de jeunes artistes (parmi lesquels ceux-là même qui osèrent la spolier !) la chance d'exposer dans des lieux prestigieux !

Malgré cet investissement puissant, elle fut la créatrice d'une œuvre picturale et surtout sculpturale immense, et l'auteur d'une littérature critique à la fois prolixe et virulente. Car, insoumise, contestataire, elle n'accepta jamais les idées toutes faites, ou les diktats. Pour cette raison, elle se sépara très tôt des Surréalistes. D'une immense culture, dotée d'une mémoire sans faille et d'une vive intelligence, elle créa avec Maurice Rapin une éthique personnelle et une esthétique auxquelles elle se tint toute sa vie. Elle fut une militante féministe très convaincue.

 

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Comment vivre pendant un demi-siècle dans une totale osmose amoureuse, spirituelle, intellectuelle, et continuer seul, alors que sa compagne a disparu ? Très affecté par la mort de Mirabelle Dors, survenue le 12 novembre 1999, très choqué par l'usurpation de Figuration Critique par des chiens qui avaient abusé de sa confiance, Maurice Rapin a quitté à son tour la vie onze mois plus tard !

 

Maurice Rapin fut toujours un être brillant et chaleureux. Il fit des études de mathématiques d'un très haut niveau ; fut très jeune licencié es Sciences. Il entra au Laboratoire d'anatomie et d'histologie comparées de la Sorbonne. Sa thèse soutenue avec succès concernait " le métabolisme des porphyrines observé au moyen du microscope à fluorescence " ! Tout au long de sa carrière, il fut un professeur très apprécié de ses élèves. Même dévoreuse de temps, cette carrière ne le détourna jamais d'une autre passion encore plus dévorante, la peinture.

Dès l'enfance, Maurice Rapin se passionna pour les images. Très jeune encore, il devint proche des Surréalistes, exposa à la galerie " A l'Etoile scellée ", publia des textes théoriques dans " Médium, Informations surréalistes ". .. Au fil des années, il développa une œuvre picturale originale, basée sur une rigueur toute mathématique, et néanmoins chaleureuse, vivante et colorée. Il fut un amateur de musique très doué.

En 1954, il épousa Mirabelle Dors, émigrée roumaine ; et désormais, leurs deux destins furent liés dans une recherche artistique à la fois personnelle et commune : l'une de leurs premières manifestations de rébellion fut leur rupture avec les Surréalistes car ceux-ci défendaient une figuration qui ne leur convenait pas ; et leur rapprochement de Magritte dont ils furent, pendant deux décennies, les amis fidèles. Ils commencèrent également une correspondance qui dura pendant des années avec Alfred Courmes, Clovis Trouille, etc. En 1977, ils publièrent " Trompe-L'œil provoqué " ; en 1978, " Peindre comme on dessine et dessiner comme on écrit ". Des centaines de publications suivirent : " Figuration numérique " ; " Populaire surréaliste " ; " Idées au logis " ; " Futuritions " ; " Aporismes ", etc.

Ayant sans ambiguïté pris leurs distances pour parvenir à une marginalisation libératoire, ils se lancèrent dans des inventions picturales et littéraires très originales. Artistes d'un talent et d'une imagination toujours en éveil, ils renoncèrent à des carrières qui s'annonçaient brillantes, et se tournèrent vers les autres. Délaissant définitivement les voies officielles, ils décidèrent de donner la parole au plus grand nombre d'artistes. Pour ce faire, ils créèrent à Paris des " collectifs ", (au Dolmen, restaurant de la gare Montparnasse, au Ranelagh, etc.). Désormais, la houle ne se calma plus. Mirabelle Dors devint la première femme Présidente de la Jeune Peinture (celle du début), dont elle démissionna pour échapper à l'ambiance non constructive qui y régnait. Elle créa en 1978 FIGURATION CRITIQUE dont, jusqu'en 1994, elle fut Présidente et Maurice Rapin Secrétaire général et Trésorier. Désintéressés, Maurice Rapin et Mirabelle Mirabelle dors et Maurice Rapin : deux styles, deux oeuvres. ///Dors le furent toujours, dépensant sans compter leur argent personnel lorsque les cotisations qu'ils voulaient des plus modiques, ne payaient pas le catalogue et les frais du Salon. Animateurs intelligents, soucieux de donner à ce salon une envergure internationale, ils accompagnèrent leur manifestation annuelle de catalogues qui portèrent témoignage de leur esprit contestataire et de leur militantisme à la fois politique (en particulier à l'égard du Ministère de la Culture stérilisateur et élitiste) et pictural.

Avec eux, deux grandes voix (voies) créatrices se sont tues. Ils laissent derrière eux un vide immense !

un autre artiste