AUTOUR DE LA NOTION DE GROUPE :

ENTRETIEN DE MIRABELLE DORS AVEC Jeanine Rivais

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 Mirabelle Dors avec le Président de l'Union des Artistes de Moscou (1990)

 

J. R. : Mirabelle Dors, après avoir assuré un moment la présidence houleuse de la première Jeune Peinture, vous avez créé FIGURATION CRITIQUE. Comment définissez-vous ce Salon ?

M. D. : Figuration Critique est un parmi d'autres groupes qui se situent dans l'opposition de l'art et de la culture. Il est né d'une prise de conscience d'un groupe qui se respecte et ne doit pas chercher à s'intégrer là où s'exerce le pouvoir officiel. Il doit être un correctif, libre de ses options, libre de perfectionner son sens "critique", pas de façon manifeste, mais implicite. Il doit avoir, vis-à-vis de l'art qui court les rues, des principes, quelque chose à dire, à revendiquer, un futur à explorer.

 

J. R. : Vous organisez chaque semaine des réunions informelles auxquelles peuvent assister tous les artistes de Figuration Critique qui le souhaitent. Quel est le but de ces réunions, et comment les situez-vous par rapport à votre conception du Salon ?

M. D. : Pour qu'un groupe existe, il doit avoir une identité, se situer, se poser des questions, donner certaines réponses, préciser des points de vue, rester sensibilisé aux phénomènes extérieurs, à la politique, etc.

Réfléchir à tous ces aspects ne doit pas entraîner ce groupe vers un intellectualisme obscur. Dans notre cas, pour que chaque artiste se sente concerné, peut-être devons-nous apprendre à débattre avec plus de simplicité et de modestie que par le passé ?

Je crois que la plupart des questions qui se posent aux artistes correspondent à un vide culturel officiel. Dans l'éditorial du catalogue de 1992, le maire de Biarritz nous traite de politiques. Alors, soyons politiques : le pouvoir actuel s'était présenté comme une espérance pour tous ceux qui, depuis mai 68, souhaitaient le pouvoir de l'imagination. Or, ce pouvoir est devenu totalement non-significatif. Ajoutons le problème humain du mondialisme, la disparition des frontières, ce qui se passe à deux heures de Paris ! Nous sommes d'autant plus lésés que nous ne voyons plus Sartre dans la rue, emmenant ses étudiants. Actuellement, les intellectuels comme Sollers, invités à l'Elysée, n'ont même plus envie d'exprimer la moindre contestation.

 

 "Populations d'images"

 

 

J. R. : Comment se situe donc Figuration Critique par rapport à l'art officiel ?

M. D. : L'attitude des pouvoirs publics nous oblige à nous remettre en question, tant au salon du Grand Palais, que lors des débats organisés ailleurs.

Que pouvons-nous "consommer" ? Exposer au Grand Palais est une chance extraordinaire. Mais nous ne pouvons nous contenter de cette constatation ! Nous devons sans arrêt nous redéfinir par rapport au vide culturel, politique ; face à l'absence croissante de signification de notre société, à la contestation droite / gauche qui a de moins en moins de réalité !

Il existe un art officiel. Cette idée est primordiale. Pour être égal à soi-même, Figuration Critique doit en parler fréquemment, mais en se plaçant face à ses propres interrogations et non vis-à-vis de ce qui est "reconnu", officiel. Dans ses orientations, Figuration Critique doit réussir, développer ses acquis.

Si, année après année, les catalogues me fascinent, me passionnent et m'inspirent, c'est à cause de leur niveau de signification, du fait que les oeuvres placées côte à côte créent une pensée sous-jacente, un contenu qui existe face à notre monde, notre société. Ils créent le cosmopolitisme de Figuration Critique : Maurice Rapin et moi n'avons jamais eu un regard vers tel ou tel pays. Nous avons toujours adopté une attitude mondialiste. Nous sommes pour les cultures, et contre toutes les discriminations. Même l'opposition homme / femme est résolue chez nous, comme je crois qu'elle est en train de se résoudre partout. Je crois même que notre Salon compte plus de femmes que d'hommes ? Je l'ai voulu. A la Jeune Peinture, j'avais créé un Collectif de Femmes Peintres Militantes. Ce n'était pas facile. J'étais la première femme-présidente. Les femmes, à Figuration Critique, sont très talentueuses : il n'y a donc aucun problème sur l'importance du rôle qu'elles peuvent y jouer !

 

J. R. : Quelle position avez-vous adoptée par rapport à la notion de "réussite sociale" de l'artiste ?

M. D. : C'est une expression contre laquelle je m'insurge. Elle ne doit pas faire partie de notre vocabulaire. En ce sens, le problème de l'âge lié à la réussite sociale, s'est posé très longtemps : à partir d'un certain âge, un artiste pouvait considérer que sa vie était gâchée parce qu'il n'avait pas "réussi", ce qui a créé la malédiction du XIXeme siècle, entraîné des suicides, etc. Ceci ne doit plus exister. Le salon évite et évitera d'inviter des gens marqués par le temps dans le sens le plus négatif, des artistes n'ayant pas su s'exprimer, et qui viendraient ici comme en compensation ! "Etre reconnu" doit sortir de notre vocabulaire. Il serait dangereux de faire de Figuration Critique un repaire d'aigris, de revanchards. Figuration Critique n'offre aucun moyen de revanche. Le devoir d'un réel artiste est de continuer jusqu'à la fin de sa vie, continuer sans cesse. Un artiste reste jeune tant qu'il lutte et croit dans son art. Dès l'instant qu'il s'identifie à son âge civil, il y a péril en la demeure. C'est dangereux également pour ceux qui le côtoient.

 

"Maurice Rapin vu par Mirabelle Dors".

 

Le critère de sélection n'est pas l'âge, c'est l'oeuvre. Si l'oeuvre est représentative de l'esprit de Figuration Critique, l'artiste est invité. Ceux -ils ne sont pas nombreux-- qui ne correspondent pas à notre esprit sont refusés. En fait, Figuration Critique est un salon de jeunes. Chaque année, il rajeunit et c'est tant mieux. L'art exprimé dans le catalogue correspond à une génération. Comment se définit-elle ? La définition est latente. Ces jeunes sont imprégnés de l'Art contemporain. Figuration Critique est pour eux un lieu de rencontres. Par quel magnétisme certaines personnes arrivent-elles jusqu'à nous et s'ajoutent-elles au puzzle ? Je m'interroge souvent sur ce phénomène.

 

J. R. : Du fait de ces réunions que nous évoquions il y a un instant, le groupe d'artistes participant à Figuration Critique exprime des points de vue diversifiés : Peut-on dire alors que Figuration Critique est non seulement un salon, mais surtout un "mouvement" ?

M. D. : En termes purement philosophiques, on peut parler de "praxis", d'imprévisible, d'expérimental. Depuis près de quatorze ans, toutes les réunions sont très fréquentées, même pendant les vacances. Il y a une curiosité, une nécessité de se rencontrer, de se parler. Ce n'est pas un acte gratuit. Les artistes aiment se grouper, comparer leurs démarches, se frotter en somme les uns aux autres, tout en gardant leur individualité.

A cause de mon expérience personnelle, vécue après guerre auprès du groupe surréaliste, j'ai voulu recréer ce contexte. J'ai "fait mon stage" au salon de la Jeune Peinture où avaient lieu des réunions et des débats. Figuration Critique a intensifié le besoin de parler, de s'entendre parler. Il y a encore beaucoup de timidité de la part de certains d'entre nous, mais il faut continuer.

J'émets des réserves sur le mot "mouvement". Il est trop dur, il manque de modestie. Certains mouvements ont existé : le mouvement surréaliste, le mouvement lettriste, etc. Disons que Figuration Critique permet

 

 

 

 

aux artistes la communication, la confrontation, que c'est là une de ses principales richesses !

 

J. R. : N'y a-t-il pas, justement, danger, dans ce genre de rencontres, que certains artistes peu sûrs d'eux-mêmes, se sentent découragés ?

M. D. : Plus que le plaisir de se rencontrer, j'évoquerai de nouveau la nécessité créée par le vide de la société actuelle, depuis une quinzaine d'années, depuis la chute du militantisme. Les gens ne se rencontrent plus. Ils restent chez eux. Il y a un appauvrissement de la communication. Or, à Figuration Critique, chacun a la liberté de venir ou non, de prendre la parole ou non. Quiconque y vient le fait pour manifester qu'il existe ; affirmer une qualification de l'individu venant se confronter aux autres. Il prend de ce fait une dimension nouvelle ; participe à une définition précise du groupe...

Je pense qu'il faut aller jusqu'au bout de nos ambitions. Figuration Critique est invité dans le monde entier, alors il faut aller toujours plus loin, il faut oser ! Continuer de s'imposer en dehors des circuits officiels a toujours été et sera le grand dessein de Figuration Critique !

(Entretien réalisé à Paris, en janvier 1993)

(Cet entretien a été publié partiellement dans Les Cahiers de la peinture, et Idéart. Et intégralement dans " Le Cri d'os " Revue de poésie, créée et dirigée par le regretté Jacques Simonomis (voir dossier sur le même site, rubriques entretien et poésie).

un autre artiste

 

 Voir également Dossiers DORS RAPIN (rubrique Art contemporain) et RAPIN (rubriques Art contemporain, et entretien) et HOMMAGE A DEUX MARGINAUX DE L'ART :MIRABELLE DORS ET MAURICE RAPIN : Le Cri d'Os N° 33/34 de 2001.