Entretien avec Jeanine Rivais.
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Jeanine Rivais : Virginie Descure,
nous nous sommes rencontrées pour la première fois au
Printemps des Singuliers. Nous nous sommes revues de temps à
autre. Je reçois de petits courriels annonçant des
expositions. Malheureusement, je ne peux pas toujours m'y rendre,
mais j'aime bien garder un contact, même épisodique avec
les artistes. Et suivre ainsi leur évolution. Première
question donc, comme à vos collègues exposants :
Etes-vous à Banne en tant qu'artiste singulière ? Ou en
tant qu'artiste contemporaine ?
Virginie Descure : Je suis là en tant qu'artiste singulière. J'aime bien la famille des Singuliers, parce qu'elle permet une très grande liberté d'expression.
JR. : Il me semble que vos uvres ont complètement changé, depuis le Printemps des Singuliers ? Que s'est-il passé, qui ait produit cette mutation ?
VD. : En effet, elles ont changé. Le travail de créativité est un travail de recherche avant tout, c'est le résultat de ces recherches. Je pense que le discours est le même, simplement, il prend des formes d'expressions différentes.
JR. : Dans mon souvenir, votre travail était beaucoup plus structuré que celui d'aujourd'hui. Que celui-ci est devenu un peu fou, non situé dans l'espace, vagabond. Les personnages ne sont pas fixés, ils sont là comme volant.
VD. : Le travail du début paraissait structuré, parce que j'ai commencé avec des assemblages. Quand on part, par contre, dans une matière comme celle que j'utilise actuellement, on se sent beaucoup plus libre. Et le fait de ne pas avoir d'idées préconçues fait que les images me viennent comme des rêves, comme des songes. Mon travail est donc devenu une peinture d'émotions et de sensations.
JR. : Tous vos personnages ont
l'air d'avoir peur : ils lèvent les bras, ils ont les yeux
exorbités, la bouche grande ouverte. Certains montrent de
grandes dents et la personne qui accompagne une petite fille semble
être en train de la frapper, en tout cas de lui faire quelque
chose de violent. Est-ce que je me fais des idées ?
VD. : Non. Ce ne sont pas des idées. Le tableau que vous évoquiez s'intitule " La punition ". J'aime quand se présente une duplicité : par exemple, quand j'emploie des couleurs vives et que les gens sont tristes, alors que les gens ne sont jamais tout à fait blancs ou noirs, gais ou tristes, ils sont toujours un peu des deux. Mais en effet, mes personnages éprouvent ce vertige, et sont un peu effrayés dans le monde ils évoluent.
JR. : Pour bien enfoncer le clou, vous avez deux reliquaires : dans l'un, une femme avec une tête de lapin ; dans l'autre, une tête de mort. Peut-on alors considérer que toutes les actions portées sur vos toiles, mènent vos personnages à la mort ?
VD. : Oui. La mort est omniprésente dans mon travail, en ce moment. La mort est une structure qui me construit. Nous vivons dans une société où la mort est un tabou absolu. Et je pense que l'on vit mieux dans les sociétés, dans lesquelles la mort est intégrée à la vie, puisque de toutes façons, elles sont inséparables.
JR. : Quand vous faites un dessin comme celui qui est devant nous, en bleu et rouge vifs, et que vous en venez à ce personnage dont les membres sont presque des branches
VD. : Des racines, oui
JR. : que votre personnage semble complètement halluciné peut-être à cause de son corps déformé, quel cheminement avez-vous accompli entre ces couleurs vives où, d'ailleurs, l'horreur est la même, et ce personnage ?
VD. : Les couleurs correspondent à des émotions. Dans
le gris, je voulais renforcer l'idée de solitude, de
tristesse, puisqu'il s'intitule " Homeless " ; que le personnage au
lieu d'avoir des bras et des jambes, a des racines et semble
ballotté, balayé
Donc, une ambiance assez
tourmentée. Quant à l'autre, c'est une réaction
à la censure, parce que j'ai eu deux tableaux censurés
quand j'ai exposé dans un hôpital à Paris. J'ai
voulu me venger en montrant que les gens ont la bouche, les yeux et
les oreilles cousus. Le personnage qui l'accompagne est un peu moi
qui n'ai pas peur de montrer des choses, exprimer des
émotions. Ce n'est pas une critique, parce que chacun a ses
seuils de tolérance, mais l'art sert à garder cette
liberté d'expression. C'est ce que nous avons de plus
précieux ! Dire les choses, être libre de les dire. Ce
tableau s'intitule " Les livres d'esprit ". Et le rouge symbolise
assurément une certaine violence !
JR. : A côté, vous avez un autre personnage en gris et
blanc, et deux enfants à ses pieds. Un autre est tout nu, avec
juste un petit maillot et une couronne sur la tête. Ces
tableaux rappellent fort des contes d'Eglise ?
VD. : Oui, ce sont des contes de l'Eglise. Lui est par dérision, une sorte de Dieu, et nous ressemblons à de petites marionnettes livrées à nous-mêmes. Il est ridicule avec son petit " Marcel ", c'est la vanité, c'est Ubu
JR. : Il me semble que, quand on ne connaît pas les titres, on peut avoir une approche de ce que vous voulez exprimer. Mais que, finalement, les titres sont presque nécessaires pour aller jusqu'au fond de votre pensée.
VD. : Effectivement, les titres sont pour moi très importants, et renforcent l'idée du tableau. Ils créent une dérision.
JR. : Et lorsque vous les ajoutez, estimez-vous qu'ils sont redondants, complémentaires, ou antinomiques du tableau. Ou dérisoires, par rapport au tableau ?
VD. : Oui. Ma peinture est sombre, et j'y ajoute une touche d'humour.
C'est surtout cela. Mais en aucun cas, ils ne sont de l'illustration.
Ils ne sont jamais une description du tableau.
JR. : Parfois, un ange protège apparemment les autres personnages ?
VD. : Il ne les protège pas, il les survole. Ce n'est d'ailleurs, pas vraiment un ange : c'est un personnage qui survole, qui laisse le monde terrestre en bas, au-dessous de lui.
JR. : Je trouve que les trois personnages qu'il survole iraient très bien dans un film de Murnau !
VD. : Oui, en effet.
JR. : Sommes-nous donc dans une
peinture expressionniste ?
VD. : Complètement. C'est ainsi que je la ressens. Et de plus en plus.
Entretien réalisé à Banne, dans les Ecuries, le 18 juillet 2006.