OLIVIER ZILLER, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Olivier Ziller, à quel titre êtes-vous à Banne ? Art singulier ? Art contemporain ?

Olivier Ziller : Il faudrait sans doute beaucoup de temps pour développer cette question : que signifie " contemporain " et que signifie " singulier " ?

 

JR. : Mais je vous parle des deux définitions au sens historique de " Art singulier ", c'est-à-dire une frange de la marginalité qui descend en ligne droite de l'Art brut et qui a le même sens que " Art hors-les-normes ". Et quand je dis " Art contemporain ", j'entends un art proche de l'officialité même s'il n'y est pas inclus, avec tout ce que cela implique de non-dit.

OZ. : Je vous assure qu'il ne m'est pas facile de répondre à cette question, parce que j'ai une part de mon travail très spontanée qui pourrait s'apparenter à l'Art singulier, avec une veine plus instinctive. Et aussi une veine très conceptuelle qui n'est pas présente ici, mais qui est un travail plastique, esthétique, en rapport direct avec l'intellect.

 

JR. : Rassurez-vous ! Je ne vous demande pas d'entrer " dans " une étiquette si vous n'en avez pas envie ! Je vous demande simplement ce que vous ressentez par rapport à ces deux dénominations du festival. Mais si ni l'une ni l'autre ne vous conviennent, la réponse est la vôtre !

OZ. : Disons que je suis " instinctivement intellectuel " !

 

JR. : Venons-en à vos oeuvres. Mettons à part le cheval qui, avec son parapluie tente sans doute de mettre un peu d'humour dans votre travail extrêmement sérieux : Humour qui se retrouve parfois, lorsque sous prétexte de travailler sur le corps vous détournez un objet comme ce chapeau melon qui répète le visage de votre personnage ?

OZ. : Oui. " Les arépos " sont des personnages qui m'accompagnent depuis une dizaine d'années, traversent mon travail et reviennent de façon régulière. Ils sont régulièrement présents.

 

JR. : Passons à ce qui semble la partie principale de votre travail. D'ailleurs dans les mêmes couleurs. Et il faudrait parler de vos couleurs grises, qui créent une connotation un peu triste, hors de toute joie.

OZ. : Il m'est difficile de vous parler de mes couleurs : je ne sais pas les analyser.

 

JR. : Ces couleurs, mélanges de bruns évoluant dans les gris apportent à vos œuvres une nuance d'angoisse, d'inquiétude : tout sauf l'optimisme ?

OZ. : Je trouve mes Arépos très gais, même si effectivement ils sont gris, et véhiculent un peu d'angoisse. On est face à une projection de soi-même dans une toile. Mais aussi face à une projection du monde tel qu'on le perçoit. Nous vivons dans un monde angoissant, où chacun sait qu'il va mourir, et évite d'y penser ! Et puis il y a des choix à faire ou à ne pas faire. Tout cela est présent, et je travaille avec. Et l'angoisse de la vie peut être un créneau qui permet de développer une approche instinctive. On a prise avec ses propres pulsions, ses propres sensations. Il y a là une matière à creuser qui n'est pas très joyeuse. Ceci dit, je peux peindre avec plaisir !

 

JR. : Passons par ce beau tableau dont on pourrait dire que c'est un clair de lune, où la lune est à demi cachée derrière les nuages. Un tableau très expressionniste, qui se verrait très bien comme décor dans un film de Murnau.

OZ. : Effectivement, d'autant que le titre en est " L'armée des sombres ". Il y a eu, probablement, une espèce de concentré d'angoisse ! Nous sommes donc encore dans l'angoisse. Mais cette noirceur est nimbée de luminosité, et le peu de lumière compense largement la noirceur du tableau.

 

JR. : Oui, mais cette lune crée des ombres au milieu de la campagne, qui sont inquiétantes, même si l'individu qui les traverse n'a aucune raison d'être inquiet. Personnellement, j'ai l'impression que ce peu de lumière ajoute à l'angoisse au lieu de la supprimer.

OZ. : Mais l'angoisse est l'expression de la vie. Du noir seul ne créerait pas de vie. Ni d'angoisse non plus, d'ailleurs. La lumière est la vie. L'angoisse et la lucidité sont un soupçon de vie qui vient dire aussi la difficulté de vivre.

 

JR. : Sur un autre grand tableau gris, vous avez introduit des granités…

OZ. : C'est du laurier, en fait, des copeaux de laurier qui m'ont plu par leur odeur et leur texture et que je n'ai pas pu me résoudre à jeter. J'en avais rempli des sacs et à une époque où j'exploitais ce laurier, je ne voulais pas m'en débarrasser en le brûlant. A un moment, j'ai jugé opportun de l'utiliser sous cette forme qui donne des reliefs au tableau.

 

JR. : Et ce petit personnage très linéarisé, dont on voit mal s'il penche la tête pour regarder à l'infini devant lui ; ou si au contraire, il a la tête complètement renversée vers le ciel : que fait-il, au milieu de ce paysage gris ?

OZ. : C'est une présence ! Peut-être sommes-nous de nouveau dans une angoisse. C'est presque un jeu de yin et de yang, avec un positif et un négatif. Il y a, dans le haut du tableau un blanc absolu et un noir absolu. Il y a une relation, et toujours cette recherche d'équilibre. On peut se demander ce qui coule ? On pense spontanément que c'est le noir ? Mais si je tourne le tableau, vous ne saurez plus si c'est le noir ou le blanc ? Où sommes-nous, dans ce tableau ? Peut-être avec le personnage qui a une vague forme humanoïde ? Peut-être synthétise-t-il notre questionnement au milieu de ce monde ? Que sommes-nous ? Il y a souvent un point de vue ou une position qui permet de définir ce que nous sommes. Le Cubisme l'a expliqué : il suffit de bouger et on n'a plus le même angle, donc plus le même point de vue, donc plus la même pensée, etc.

 

JR. : Je dirais que dans votre paysage nocturne, c'était la lumière qui créait l'inquiétude, et ici ce sont les dégoulinures dans lesquelles est pris votre personnage ! Comme si le ciel l'enserrait -ou des barreaux- et qu'il ne puisse s'en échapper.

OZ. : J'aime bien cette phrase allemande dont j'ignore l'auteur, et qui dit " Libre mais enfermé ". On n'acquiert la liberté que lorsque l'on connaît son enfermement. Seul, celui qui est libre accepte de reconnaître et de supporter l'angoisse de sa prison.

 

JR. : Peut-on dire que vos personnages seuls sur la toile, sont la partie presque classique de votre travail ?

OZ. : C'est en tout cas la partie la plus récurrente. Classique, je ne sais pas ? Ils sont plaisants parfois. C'est pour moi un moyen de me retrouver lorsque je suis confronté à " un blanc ". Une façon de montrer quelque chose de très simple, quasi-naïf, de rassurant peut-être ? Projeter quelque chose sur une page blanche n'est pas évident. Peut-être est-ce une façon de trouver un rythme dans l'évolution de mon travail ? Mais je ne veux surtout pas m'enfermer et être enfermé dans mes Arépos.

 

JR. : Ces personnages sont de face. Les uns prient, peut-être, d'autres crient. Mais ils sont incontestablement malheureux. Ils souffrent. Cette jeune fille me fait penser à La Strada, ce film de Fellini où Gelsomina est là, malheureuse… Elle sait qu'elle va être frappée, elle souffre ! A côté de cette toile, des hommes sont en souffrance. Ne sommes-nous pas tout de même dans une vague un peu misérabiliste ?

OZ. : Qu'est-ce que la souffrance ? Est-ce le regard que l'on porte et qui définit ce que l'on ressent ? Ou est-ce juste un regard objectif qui dit notre condition d'êtres humains ? Quand vous regardez un homme qui mendie dans la rue, vous pouvez adopter deux positions : vous dire que c'est un homme libre par rapport à la société dans laquelle nous vivons… Et puis, si vous avez une veine judéo-chrétienne très marquée, vous pouvez vous exclamer ! " Oh ! Le pauvre homme ! ". Et il s'agit du même personnage. C'est donc bien un regard subjectif qui dit ce qu'il voit, et rien d'autre. Je ne ressens pas tout cela. Mais c'est présent. Nous avons parlé, plus que de " mon " angoisse, de l'angoisse qui nous habite, l'angoisse existentielle qu'expriment mes personnages.

J'ai un regard assez sympathique pour eux. Peut-on parler de souffrance ? Peut-être plus de douleur liée à leur enfermement ? D'enfermement dans le rythme de leur propre vie. On naît avec des malformations, on vit avec des problèmes psychologiques, avec des difficultés à manger… Tout cela peut s'exprimer sur une toile. Mais je ne suis pas sûr que l'on parle de souffrance, au sens de l'insupportabilité de la vie ?

 

JR. : Il me semble, par ailleurs, que vous pouvez également être dans une création militante : l'un de vos personnages ressemble à ceux que l'on voit dans les journaux, à propos du Biafra, du Darfour… Sauf qu'il n'est pas maigre à faire peur. Mais il est dans la même position. Je dirai que sur ces tableaux, vos personnages pourraient être au-delà de la douleur, presque sereins, comme s'ils avaient déjà franchi la limite vers l'au-delà ?

OZ. : Atteint l'acceptation. J'ai envie de vous renvoyer au mythe de Sisyphe. Chacun a son propre rocher. Nous parlions d'être enfermé. Sisyphe véhicule la même notion. Mais il trouve finalement sa liberté dans le conditionnement que l'on a édicté pour lui. Quand son rocher retourne dans la vallée et qu'il doit aller le chercher, c'est dans ce mouvement de travail qu'il trouve sa propre liberté, dans son propre conditionnement et enfermement. Cela peut être une piste ? Quand on reconnaît sa propre difficulté à vivre, sa propre souffrance face à l'existence, sa propre condition d'enfermement dans ce monde-là, sa limitation, on reconnaît sa prison. On sait que ce monde est inéluctable, alors comment accepter d'y vivre ? La mort ou le sourire ?

 

JR. : Après tout ce que vous venez de développer, comment définissez-vous votre travail ?

OZ. : Un mouvement qui passe de plus en plus par l'écriture. Où la poésie est de plus en plus présente. J'ignore s'il y a un lien de cause à effet, mais il y a un lien entre la production d'œuvres peintes, et mon besoin de formuler tout cela. Passer au dire, le dire étant très important pour moi. Je l'exprime en peinture, mais il me semble que par l'écrit, je parviens à formuler des choses plus essentielles, en éliminant des choses superficielles.

 

JR. : Quand vous parlez de " dire ", vous entendez qu'il est sur votre toile, ou que vous le formulez par des " écrits ", puisque vous avez également prononcé ce mot ?

OZ. : Cela nous renvoie à la question du début : je crois que l'Art contemporain est plus proche du " dire " et que l'Art singulier est plus proche du " faire ". Probablement que les deux sont présents dans les deux formulations ?...

Entretien réalisé à Banne, le 13 juillet 2007.

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