WABE, Sculpteur, créatrice de bijoux

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Wabé : est-ce votre véritable nom, ou un pseudonyme ?

Wabé : C'est un nom que je me suis créé en sortant des Beaux-Arts. J'avais envie d'un nom court, et qui me soit vraiment personnel. Ainsi, ai-je fait peut-être une rupture avec une histoire familiale ? Mais en même temps, j'ai essayé de construire quelque chose qui " devait " se construire à partir de cette sortie des Beaux-Arts.

 

JR. : Vous vous êtes, par ce choix, donné une consonance africaine. Et quand on voit vos cheveux très frisés, et roux…

W. : Chimique, le roux ! Oui, africaine, mais peut-être aussi océanienne, japonaise ?... Pas sexuée, non plus. Je n'avais pas envie que l'on dise " Tiens, c'est un ouvrage de dame "… J'avais envie que chacun puisse épuiser ses supputations, son cheminement, hors de ce que j'étais. J'étais sculpteur avant tout. Et quand on parvient autour de la trentaine, on a besoin d'affirmer certaines choses, les mettre au point pour soi-même et pour les autres.

 

JR. : Question commune, réponses personnelles : Estimez-vous être ici comme artiste singulière, ou comme artiste contemporaine ?

W. : En fait, je ne me suis jamais définie en tant que Singulière. Je suis quelqu'un qui a fait des études traditionnelles : Beaux-Arts, histoire de l'art, histoire des arts plastiques. Je n'ai donc pas le sentiment d'appartenir à ce groupe que l'on appelle " Singuliers ", ou même " Bruts ". Je ne suis ni l'un ni l'autre. Je suis sculpteur. Et contemporaine. Me posant des questions actuelles. Avec une histoire nourrie des choses actuelles.

 

JR. : Votre beau chapeau m'a tellement surprise, au vernissage, que je me méfie : vos œuvres sont-elles du papier mâché ou de la céramique ?

W. : C'est du papier mâché. Une technique que j'ai apprise à l'école primaire, et dont je suis, depuis tombée amoureuse !

 

JR. : Vous le renforcez avec une structure métallique ?

W. : Oui, du grillage. Et je recouvre couche à couche, donc un travail qui se fait dans un temps assez long. Rien d'instantané. Je dirai que c'est le contraire du travail de résine ou autres matériaux qui sont jetés, et ensuite on n'y touche plus. Moi je reviens sans arrêt sur l'ouvrage. D'abord dans le volume, et ensuite dans la couleur. C'est un travail de longue haleine, laborieux, un peu artisanal.

 

JR. : Vous donnez vie à de nombreux personnages et animaux. Par contre, il me semble que les végétaux soient absents de votre travail. Y a-t-il une raison ?

W. : Non. Il m'arrive de temps à autre de faire des végétaux. Récemment, j'ai fait un arbre à têtes. L'arbre portait des têtes, mais il y avait la notion de végétal. Néanmoins, ces créations sont un peu en retrait, par rapport aux êtres " vivants ", grouillants. Je suis peut-être plus dans une ère animale que végétale.

 

JR. : Quand vous dites que vous avez mis des têtes dans votre arbre, rejoignons-nous les arbres de l'Inde, par exemple, où les gens déposent des cadeaux pour leurs dieux ? Pour les remercier, ou les implorer. Est-ce le sens que vous avez donné à votre sculpture ?

W. : Non, pas du tout. Chaque tête est un fruit de cet arbre. Elles sont aussi la multiplicité de nos pensées, chaque " fruit " étant une pensée.

 

JR. : Vos personnages à corps animaliers ont des têtes presque humaines ; vos humains ont des têtes très animalières, pourquoi ce transfert ?

W. : J'aime bien l'idée de mutation. Nous sommes tous un peu en mutation. Et, comme j'ai le pouvoir de faire ce que je veux, je prends un réel plaisir à créer des êtres mutants. Effectuer des transferts, de l'un vers l'autre, parce que nous sommes toujours mi-bêtes, mi-hommes. C'est toujours quelque chose d'extrêmement mêlé. Et puis, c'est certainement le plaisir de découvrir toutes les combinaisons possibles. Dans les formes, c'est un plaisir de jouer avec des possibles, dont on est " le Dieu ". Le Dieu de son monde. On crée, on invente. On ne fait de mal à personne. On se sent finalement tout puissant.

 

JR. : Vous employez des couleurs très crues. Vous êtes aussi une très bonne coloriste, parce qu'il n'y a jamais de hiatus. Vos verts et vos rouges, vos jaunes et vos violines, etc.

W. : Le travail de la couleur remonte aussi assez loin. Et je pense qu'il s'est encore affirmé quand je suis arrivée à Paris, avec l'environnement " homogène " de la vie parisienne, ces gris, ces camaïeux, etc. J'ai voulu créer des choses éclatantes, plus riches, qui me manquaient, puisque je venais de Marseille où les couleurs claquent de partout. Je les recréais, je les réinventais. Quant aux rapports de couleurs, je pense que c'est un jeu, une combinaison, puisque je place les couleurs les unes à côté des autres, et que chacune impose la suivante. C'est une sorte de logique implacable dans laquelle je me jette à corps perdu. Il n'y a pas de souffrance, c'est un véritable bain de couleur !

 

JR. : Sur les sculptures un peu plus grosses, des scènes ont été élaborées : est-ce que ce sont des grottes, des nids ?

W. : Ce peut être une grotte, ou un simple oiseau. Et nous rejoignons un peu le côté indien dont vous parliez. L'une d'elles est appelée " Le temple aux ours ", parce qu'en effet, ce sont des têtes d'ours qui se balancent, et avec un tas de personnages qui viennent tapisser la grotte, non pas en volumes mais en aplats. Je raconte ainsi un certain nombre d'histoires, dans lesquelles nous retrouvons souvent l'ours, notre compagnon d'enfance, l'ours gentil mais quand même inquiétant à un moment donné. Je pense que j'étais en maternelle, lorsque j'ai fait mon premier ours. Et en fait, je l'avais décalqué. J'avais reçu beaucoup de compliments et j'étais très honteuse, parce que cela ne correspondait pas à moi, ni à l'ours, et que j'avais triché ; alors que dans ma vie j'essaie toujours de ne pas tricher. Depuis, je n'ai plus jamais décalqué autre chose !

 

JR. : Il me semble aussi avoir vu l'extérieur de cette grotte couvert de personnages qui s'enchaînent ; ou de pieuvres, de spermatozoïdes, des hérissons (ou des moutons ?)

W. : Ce sont des êtres hybrides…

 

JR. : Etant donné la signification que vous avez voulu donner à l'intérieur de la grotte, avez-vous voulu que l'extérieur annonce le monde d'un autre conte ?

W. : Oui, parce que nous sommes dans le monde de l'enfance. Mais avec ses tourments, ses inquiétudes. Et dans le vertige, le vertige d'une Alice. Je me suis aperçue que cette Alice, c'était moi-même, cette Alice qui tombe et va rencontrer tout un monde pas très normal, mais dans lequel elle va cheminer. De découvertes en découvertes, elle voyage ; un voyage qui ne se termine jamais. Là, nous sommes aussi bien dans un univers aquatique que dans le ciel.

 

JR. : Si je comprends bien, sous les dehors enfantins de vos personnages, sous cet air un peu gai et sans soucis, vous êtes une angoissée ?

W. : Bien sûr ! Je ne ferais pas toutes ces sculptures si je n'étais pas profondément inquiète. J'en ai besoin. C'est le ferment de la création, mais ce n'est pas de la thérapie. C'est une nécessité impérieuse qui correspond, en effet, à mon caractère tourmenté.

 

JR. : Y a-t-il des questions que vous auriez aimé entendre, et que je ne vous ai pas posées ?

W. : Peut-être le rapport à l'échelle. J'aime bien passer du très petit -les bijoux- jusqu'au très grand, puisque je peux réaliser des fontaines en béton recouvert de mosaïque de verre. Et je tiens énormément à ce rapport du plus petit au plus grand. Là encore, c'est Alice qui cherche son (ses) monde(s). Je tiens énormément à pouvoir m'inscrire dans la ville, dans des endroits publics, être quelqu'un qui gravite un peu partout, aussi bien autour de groupes que sur la place d'une ville où je me sens mégalo. Mégalo, mais dans le sens où j'ai envie de partager, de transmettre, d'aller d'un endroit à l'autre.

Entretien réalisé, à Banne, dans les Ecuries, le 20 juillet 2006.

 

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