L'ART EN CORSE

MICHELE VINCENTELLI, (animatrice Arts Plastiques à la Maison des Jeunes et de la Culture de Bastia).

Entretien avec Jeanine Rivais

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" Totem " Michèle Vincentelli. Dessin à l'encre. 1992.

 

Jeanine Rivais : Michèle Vincentelli, vous êtes organisatrice d'expositions d'Art contemporain à la M.J.C. de Bastia. Quelle définition donneriez-vous de la situation artistique en Corse ?

Michèle Vincentelli : Je dirais qu'en Corse, il y a des artistes et des lieux dans lesquels ils peuvent exposer, le FRAC, la MJC, certaines galeries qui fonctionnent à Bastia et dans les principales villes de l'île. Toutes les formes d'art sont représentées, depuis ce que vous appelez " l'art traditionnel " jusqu'à l"'art fictionnel" au sens où vous l'entendez. Mais cet éventail n'est pas spécifique de la Corse ?

 

J.R. : On peut donc dire que les schémas de l'art sur le continent se reproduisent, sans tendances spécifiques sur votre île ?

M.V. : Je crois que oui.

 

J.R. : Que savez-vous de manifestations organisées en Corse -officielles, oppositionnelles- à un niveau international ?

M.V. : Il n'y a pas de manifestations sur le plan international, sauf celles du FRAC. Le FRAC fonctionne au moins à l'échelon national, par des manifestations organisées dans toutes les régions de France. Hormis cet organisme, nous n'avons aucune exposition d'envergure.

 

J.R. : Quel genre d'expositions organisez-vous à la MJC de Bastia, et quels problèmes rencontrez-vous ?

M.V. : La MJC s'est fixé une ligne artistique et nous exposons des artistes dont les oeuvres se situent dans cette ligne. Nous exigeons que nos exposants fassent un travail professionnel, qu'ils essaient de vivre de leur art. Nous refusons les gens qui considèrent leur peinture ou leur sculpture comme un loisir. Cette année, par exemple, nous avons prévu une exposition de photos, de sculptures, et pendant un mois, le FRAC exposera ici.

Les problèmes rencontrés sont peu nombreux. L'organisation se passe bien. Des artistes nous présentent leur dossier, nous faisons des sélections. Nous recevons même des artistes du continent. Les seuls problèmes que nous pouvons rencontrer sont donc ceux du transport et du fonctionnement courant.

Notre seul motif d'insatisfaction se situe au niveau du public : Compte tenu de nos options, en particulier des oeuvres conceptuelles du FRAC, nous affrontons le regard de personnes non habituées à ce genre d'art et qui, évidemment, ne le comprennent pas. Nous devons faire face à cette incompréhension totale, et à des réflexions complètement inappropriées.

 

J.R. : Je ne veux pas dire qu'il faudrait exposer "pour plaire", car vous n'exposeriez plus que des bouquets de fleurs, mais n'y aurait-il pas une approche plus progressive, Ou plus pédagogique, en direction du public ? Quel est l'intérêt d'exposer dans des salles vides de visiteurs ?

M.V. : Nous essayons de varier, d'élargir la gamme de nos propositions. Nous estimons devoir exposer ce genre d'oeuvres comme il faut exposer des oeuvres figuratives, des sculptures plus abstraites... Nous voulons "voir large", puisque l'art actuel nous offre tout un éventail de possibilités. Nous refusons de nous enfermer dans un style, dans une époque, dans une mode, dans un art officiel, dans la ligne du Ministère de la Culture, etc.

 

J.R. : Où se trouvent, en Corse, les musées d'Art moderne ?

M.V. : Il y a des musées. Je ne sais pas s'il y a des musées d'Art moderne. Il faudrait le demander... aux conservateurs de ces musées !

 

J.R. : Qu'exposent ceux que vous connaissez ?

M.V. : Je sais qu'il y a de belles collections au Musée d'Ajaccio...

 

J.R. : Mais c'est de l'art des XVIe et XVIIe siècles !

M.V. : En effet. Nous ne sommes pas du tout dans l'art moderne !

 

J.R. : Il semble, par contre, y avoir, dans certaines petites villes, prolifération de festivals d'art officiel. Comment fonctionnent-ils ? Qui les finance ? Quelles autres précisions pouvez-vous nous donner ?

M.V. : Je ne sais ni comment ils fonctionnent, ni qui les finance. Je ne peux parler que de l'organisation au sein de la MJC : La MJC est une association loi 1901. Elle fonctionne avec des subventions de la ville, de la DRAC, de la Collectivité Territoriale, du Conseil Général, de la Direction Départementale Jeunesse et Sport ainsi que de la Direction Régionale Jeunesse et Sport.

Chaque année, depuis maintenant trois ans, nous organisons au mois de février, des Journées de la Bande Dessinée, avec comme support visuel une exposition d'originaux de plusieurs scénaristes et dessinateurs.

 

J.R. Avez-vous une idée de la situation des artistes par rapport au continent, aux salons parisiens, aux galeries d'art, etc. ?

M.V. : Certains artistes corses ont déjà exposé dans des salons parisiens, certains sont connus sur le continent, mais ils sont rares.

 

J.R. : Il me semble, après avoir constaté la brièveté de vos réponses que la situation de l'art corse vous apparaît plutôt inexistante ?

M.V. : Je pense qu'il existe une situation artistique corse, mais je crois que les artistes ont beaucoup de mal à franchir le pas, à aller ailleurs montrer leurs oeuvres. C'est un long et dur travail de promotion : Tous les artistes n'ont pas en eux le courage de le faire. Malgré tout, beaucoup d'artistes exposent sur Ie continent. Ils ne sont pas forcément connus en tant qu'insulaires.

Les artistes qui, en Corse, vivent, travaillent et sont reconnus sur l'île, sont assez nombreux. Mais la Corse est petite : il faut tenir compte de cette réalité.

 

J.R. : Pensez-vous que cette "vacance" puisse expliquer l'apparition de petites manifestations un peu "underground", comme cel1es de Penta di Casinca ou Oletta ?

M.V. : Ces manifestations sont une façon de regrouper les gens qui travaillent ici, mais tout est fonction de la volonté de l'organisateur, de son désir de réunir à un moment donné, un certain nombre d'artistes. Le problème se pose de façon identique sur le continent.

 

J.R. : Justement, vue du continent, la Corse ne semble pas porteuse de talents immenses, c'est-à-dire de gens susceptibles d'acquérir une "carrure" internationale ou mondiale. Qu'en pensez-vous et quelles peuvent en être les raisons ?

M.V. : Des Corses, peu bien sûr, sont connus ! Ange Lecchia, José Lorenzi qui n'appartient pas à la même filière et est apprécié d'un autre public, Louis Schiavo sont très connus sur le continent. C'est important, vu la loi des grands nombres, que la Corse puisse nommer sans hésiter plusieurs artistes ! Bien sûr, nous ne pouvons en aligner une multitude !

 

J.R. : Mais au fil des siècles, en dehors de Napoléon, auraient pu apparaître quelques Van Gogh, quelques Rembrandt ...

M.V. : Je vous retourne la question, et dites-moi qui, à Paris, est célèbre, à l'heure actuelle ?

 

J.R. : Je pourrais vous en citer des centaines, mais pas des "Parisiens", des artistes du monde entier (alors pourquoi pas des Corses), vivant à Paris !

M.V. : Mais il y a aussi des Corses, à Paris! La plupart de ceux qui ont "réussi" l'ont fait parce qu'ils sont partis vivre sur le continent.

 

J.R. : J.e crois, mais peut-être est-ce une impression erronée, qu'en dehors du chant où la Corse a une spécificité profonde, il n 'y a guère de folklore, pas de traditions artistiques. Qu'en pensez-vous ?

M.V. : En effet, au niveau des arts plastiques, il n'y a aucune spécificité corse. Nous cherchons une identité, mais cette identité reste "ouverte". Nous, étions italiens, il n'y a pas si longtemps, nos potentialités sont issues de là !

 

J.R. : Tout de même, à partir d'une situation similaire, à partir de ses racines espagnoles, Picasso a créé un autre monde ; mais je ne vois sur l'île...

M.V. ; Personne de comparable à Picasso, c'est évident. Nous n'avons pas de génie, pas encore du moins !

 

J.R. : Pensez-vous que la diversité de vos racines vous ait empêché de trouver une identité picturale ?

M.V. : Non, je ne crois pas. Au contraire ! L'identité existe, essentiellement, il est vrai, au niveau du chant. Certains groupes sont extraordinaires et apportent une recherche remarquable au niveau des voix et du chant.

Mais les arts plastiques sont pour nous un domaine très récent, un champ encore inexploré !

La diversité de nos racines, au contraire, me semble être un formidable catalyseur pour la création. Il faut avoir présente à l'esprit cette richesse et l'exploiter.

L'identité picturale n'existe qu'avec cette prise de conscience et cette ouverture aux autres.

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 285 DE MARS 1993 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

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