SEBASTIEN VILLEFRANCHE, sculpteur et peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Sébastien Villefranche, vous avez l'air très jeune. Vous peignez et sculptez depuis longtemps ?

Sébastien Villefranche : J'ai l'air très jeune, mais je ne le suis pas vraiment. J'ai trente-cinq ans, et je peins depuis une dizaine d'années. Mais au départ, je suis plutôt musicien.

 

JR. : De la musique, qu'est-ce qui vous a amené à la peinture ?

SV. : C'est complémentaire. Au début, c'était pour moi un moyen de m'exprimer, vu que je n'avais pas la possibilité de monter un groupe. Un moyen plus solitaire de m'exprimer. Un moyen où l'on emmène sa création de A à Z.

 

JR. : Pour votre travail plastique, il nous faut donc commencer par la peinture. Il me semble que chacun de vos tableaux est une population d'images ou de têtes avec un personnage central autour duquel gravitent d'autres personnages ?

SV. : Dans la plupart des cas, en effet, il y a un personnage central. Mais il y a des toiles que je n'ai pas apportées parce qu'il y a trop de choses qui gravitent partout. Qui ne gravitent même plus, mais plutôt qui grouillent. Du coup, ce n'est plus une composition, et il est difficile de le présenter. Je pense les reprendre un jour, les découper pour en tirer de plus petits formats qui seront alors également présentables.

 

JR. : En quoi le personnage central a-t-il équilibré, donné vie à une composition " satisfaisante " ?

SV. : C'est justement du fait qu'il y ait un centre, et une gravitation autour de ce centre. On l'accroche de loin, et après on peut rentrer dans les détails. S'il n'y a que des détails, le regard vagabonde, se perd, et il est plus difficile d'entrer dans l'œuvre.

 

JR. : Si je considère les œuvres devant lesquelles nous parlons, je vois un personnage dont je pourrais dire qu'il est paisible ; un autre qui semble plus sceptique, à tout le moins interrogatif ; ailleurs ce qui ressemble fort à une tête de mort…

SV. : Non… ce n'est pas une tête de mort. Pour moi, c'est plutôt une tête de faune, entre l'animal et l'humain. Avec un air triste, un peu perdu. Parfois, je m'efforce de donner à mes personnages un air souriant. Mais je trouve plus de beauté à leur donner un sentiment triste. C'est plus complexe, plus profond, je crois que de faire des personnages souriants.

 

JR. : Je suppose que vous partez de votre personnage central ? Ou bien arrivez-vous à lui ?

SV. : C'est lui qui arrive à moi !

 

JR. : Dans ce cas, comment procédez-vous ?

SV. : C'est le hasard. Je cite parfois un texte de Francis Bacon, qui parle de la façon dont le hasard amène les choses. En fait, ce n'est pas tellement le hasard. Ce sont plutôt " des heureux hasards " ? Ou c'est l'inconscient qui génère le résultat.

 

JR. : Dans quel contexte situez-vous tous ces " ensembles " ? Diriez-vous que c'est le Paradis, ou une descente aux enfers ? Puisque vous ne laissez aucune place pour un fond, celui-ci ne peut donc pas définir géographiquement, socialement, historiquement vos personnages…

SV. : Non, en effet. Pour moi, c'est une conjonction entre le hasard, et ce que j'ai envie de faire. Bacon disait que cela marche par simplifications ou complications. Lui, par exemple, aurait un personnage qui sortirait : il mettrait alors du rouge tout autour pour le faire ressortir. Moi, je ne choisis pas, je laisse tout venir. C'est en constant changement. Et il est vrai que tout se place sur un seul plan. J'aimerais qu'il y ait plusieurs plans.

 

JR. : Vous avez utilisez à plusieurs reprises le mot " hasard ". Mais même si vous le prenez au sens de " aléatoire ", ce n'est pas par hasard que tout ce qui vous amène à ce personnage central, soient des têtes !

SV. : Non. Je parlerai des pierres, des branches, des buissons dans lesquels je vois souvent des têtes. Je l'ai évoqué avec des gens qui voient souvent la même chose. Quand je peins, ce sont des visages que je vois. Même si j'aime beaucoup la nature, je préfère les gens aux paysages. Je préfère peindre des portraits. Après, tout cela est en changement, en mouvement. Ce qui me plaît, c'est que cela avance. Comparé à la musique, la peinture présente l'avantage que l'on a " les preuves ", année après année, permettant de voir comment elle a évolué. La peinture est plus " datée " que la musique.

 

JR. : Mais le fait que vous disiez " j'ai besoin de toutes ces têtes qui m'apparaissent ", etc. génère une nouvelle connotation. A savoir que ce personnage central est dans un phénomène soit de disparition, soit d'apparition ? Quelle clef suggérez-vous ? Est-il en train d'émerger ? De disparaître ? Ou est-il simplement au milieu ?

SV. : Je ne sais pas trop ? En fait il n'est pas toujours au milieu ! En plus, parfois, pour favoriser le personnage du milieu, je vais être obligé d'en faire disparaître un sur le côté… Ou bien, il peut arriver que je fasse émerger une tête à proximité du personnage central, de façon à ce que l'on voit moins ce dernier. Mais je ne cherche jamais le sens de ces interventions. Ce n'est qu'après coup, que je peux leur chercher une interprétation. Qui, d'ailleurs, ne correspond pas forcément avec celle qu'en donnent les spectateurs.

 

JR. : Pourtant, en écoutant votre raisonnement, il me semble que vous intellectualisez beaucoup votre démarche ?

SV. : Oui, cela m'aide à réfléchir sur moi ; et même sur la vie. Je ne sais pas trop comment cela se passe, mais ce sont des principes de vie : tout est applicable à tout. Au final, je sais que ma musique et ma peinture sont liées, et qu'elles me ressemblent. Mais je ne saurai pas dire exactement pourquoi tant de visages… J'aime Bacon, j'aime Dali, toutes les influences se regroupent et donnent ce que je fais.

 

JR. : Venons-en à vos sculptures, qui semblent reprendre un à un, l'essentiel des personnages que vous avez placés sur vos peintures. Cela veut-il dire que certains de vos personnages sont passés dans la troisième dimension ? Ou bien est-ce complètement différent ?

SV. : Non. C'est étroitement lié. Mais en fait, c'est l'inverse : ce sont les sculptures qui se retrouvent sur les peintures. Sur les grands formats, au moins. Sur les petits formats, j'ai toujours griffonné, fait des accumulations de visages ; comme du dessin automatique. La première sculpture que j'avais faite il y a très longtemps, c'étaient quatre visages. De là, j'ai progressé pour faire des accumulations en peinture. Et il est vrai que les sculptures ont de plus en plus tendance à être très fouillées.

 

JR. : Quand on examine longuement vos sculptures, on s'aperçoit que vos visages sont vieux, extrêmement burinés, comme quelqu'un qui a réellement acquis de l'âge. Pourquoi n'y en a-t-il pas de " jeunes " ?

SV. : Je ne sais pas, moi j'aurais dit qu'ils étaient jeunes ?

 

JR. : Nous n'avons apparemment pas la même idée de la jeunesse ! Peut-être pourrait-on dire alors que, s'ils ne sont pas jeunes, c'est parce que leurs visages ne seraient pas burinés, ne témoigneraient pas du passage du temps, et que cela ne vous conviendrait pas ?

SV. : Je n'ai jamais réfléchi à ce problème. Et je n'ai pas l'impression que mes personnages soient vieux. Personnellement, j'aime les antiquités, j'aime la matière ; les pierres, les morceaux de bois m'inspirent beaucoup. Mais je ne m'arrête pas du tout au fait que mes sujets soient jeunes ou vieux. Ils sont plutôt pour moi atemporels.

 

JR. : Par ailleurs, si l'on tourne autour de la sculpture, on s'aperçoit que l'on avait cru au début qu'il n'y avait qu'une seule face, mais qu'en fait là encore il y en a un grand nombre. Ce qui pouvait passer pour des circonvolutions du cerveau, sont en fait des visages. Parfois, certains ressemblent d'ailleurs à des têtes d'animaux.

SV. : Parfois, en effet, il peut y avoir des têtes de faunes ou des têtes de chiens, mais je ne le fais pas exprès.

 

JR. : Quelles dénominations donnez-vous à l'ensemble de votre travail ?

SV. : J'appelle les toutes petites " des amulettes ". Mais les grandes et les peintures n'ont même pas de titres.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 17 juillet 2009.

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