ODILE VAILLY, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : " Odile Vailly ", c'est la moitié d'un couple : où est l'autre moitié ?

Odile Vailly : Non non, Odile Vailly, c'est Odile Vailly. Le couple est une complicité. Mais le travail d'artiste est indépendant.

 

JR. : Avec celui que vous proposez, nous sommes tout à fait dans le thème choisi cette année à Banne : " Tisser le fil de son histoire ". Or, quand je regarde les œuvres, il me semble qu'il n'y a pas d'histoire, il n'y a que des personnages côte à côte : alors, y en a-t-il une que je n'ai pas vue ? Sinon, comment faut-il " lire " vos installations murales ?

OV. : Je pense que l'histoire est plutôt dans le matériau, parce que ce fil de fer, c'est mon histoire, en fait. Je pense que c'est quelque chose qui vient de l'enfance. Mon enfance passée dans les vignes avec ces petits fils de fer qui servaient à attacher les sarments. C'est vraiment très personnel.

 

JR. : Donc, tous ces petits personnages accolés seraient des mémoires d'enfance ?

OV. : Oui. Mes foules sont parties de photos ; de photos de famille surtout. C'est tout un travail qui a son origine dans ces souvenirs ; et qui a dérivé sur les troupeaux.

 

JR. : Par définition, une photo de famille est une image très compacte. Le fait d'employer du fil de fer, donc un matériau ténu et longiligne, ne donne-t-il pas une transparence à ce souvenir ?

OV. : Oui, certainement.

 

JR. : Revenons à cette idée de photos anciennes. Souvent, les personnages sont devenus un peu flous, des détails ont disparu. Mais il reste une silhouette. Es-ce cette silhouette que vous avez voulu reprendre ?

OV. : Non, je crois que j'ai voulu rassembler les gens, les réunir une dernière fois.

 

JR. : Pourquoi " une dernière fois " ? Parce qu'ils appartiennent à la mémoire ?

OV. : Voilà.

 

JR. : Si on regarde vos œuvres de loin, on a l'impression qu'il n'y a que des têtes. Puis, en s'approchant, on s'aperçoit qu'il y a des ébauches de corps. Mais seulement des ébauches. Dans le meilleur des cas, vous descendez jusqu'à la taille. Certains ont des membres, d'autres non…

OV. : En fait, c'est un assemblage de travail de fils ; un peu mes ouvrages de dame. Quand j'étais enfant, on m'a toujours appris qu'il ne fallait pas rester à ne rien faire. J'avais une grand-mère qui tricotait beaucoup, et je travaillais souvent avec elle. Je passais à tricoter des heures de sieste par des après-midi chauds. Pendant ce temps, tout en tricotant, ma grand-mère me racontait des fables, des contes. Ces têtes que je fais une par une et que j'assemble ensuite, sont un travail qui n'est jamais fini…

 

JR. : Ce serait donc un peu l'équivalent des graffiti que l'on crayonne en téléphonant et qui ne sont que des créations partielles ?

OV. : Oui, c'est un peu ça : Mais tout de même l'assemblage est plus réfléchi.

 

JR. : En fait, il y a après coup, une récupération de cette pensée inconsciente, pour constituer un groupe qui va devenir symbolique.

OV. : Oui, voilà.

 

JR. : Vous procédez dans le même esprit pour les animaux ?

OV. : Oui. Et parallèlement, j'ai un travail qui est tout nouveau : un travail de tricot, mais sans aiguilles, Un travail qui me fait très mal aux mains !

 

JR. : Je vous crois volontiers. En même temps, c'est un travail extrêmement fin…

OV. : Ce sont des gants. Cela m'intéressait de donner du volume à certaines de mes créations.

 

JR. : Dans la série avec les gants qui sont des petites merveilles techniques, et où se trouvent également de minuscules animaux, sommes-nous dans un monde beaucoup plus " fini " que le monde d'ébauche présenté sur les draps ?

OV. : Oui. En fait, je travaille dans deux directions : l'une qui touche les insectes et qui est mon premier travail ; et ce travail de foule qui est un peu différent. Je mène toutes ces orientations parallèlement. Par périodes, je " suis plus tricot " ; à d'autres je fais des assemblages ; à d'autres encore, je travaille en 3D.

 

JR. : Contrairement aux éléments précédents qui étaient tous placés de façon à regarder le spectateur en off, ceux-ci sont assis dans des attitudes quotidiennes : ils se reposent, ils ont les jambes pliées, etc. Mais eux non plus, ne se regardent pas. Ils regardent le visiteur. Il est donc difficile de les considérer dans un ensemble.

OV. : Pourtant, ceux-là étaient destinés à être assemblés. Ils sont restés séparés pour faciliter une mise en scène pour cette exposition ; mais à la limite, ce n'est pas un travail terminé.

 

JR. : S'ils étaient destinés à être assemblés, d'un seul coup vous seriez passée en trois dimensions ?

OV. : Pas forcément. Ici, ils sont mal exposés parce que la lumière est primordiale dans mon travail. Il faudrait qu'ils soient à une cinquantaine de centimètres du mur, pour permettre d'installer les ombres. Mon plus grand plaisir, en fait, dès que j'ai fini, un travail, c'est de le suspendre et de le regarder à la lumière. C'est comme si je dessinais avec le fil de fer ; et que l'ombre génère un moment magique. Et si l'objet bouge, l'ombre tourne, et il y aurait presque matière à faire un petit film, un petit dessin animé. Je l'ai beaucoup expérimenté avec mes squelettes. C'est la recherche qui m'intéresse le plus en ce moment.

 

JR. : Pourquoi ? Parce que cela vous ramène à l'idée de la mort que vous mettriez en mouvement ? Ou à cause de leur élégance lorsqu'ils sont réduits à leur plus simple expression ?

OV. : Parce que cela nous ramène à l'idée de la mort. Ce sont nos tripes, ce que nous avons vécu depuis notre petite enfance.

 

JR. : En même temps, ce squelette qui serait accroché, nous ramène au temps des potaches et de l'irrévérence qui accompagnait leur relation à cet objet tellement connoté.

OV. : Oui, mais ce n'est pas ce rappel. C'est que, s'il est suspendu et qu'il tourne, grâce à la lumière, il revit.

 

JR. : Vous jouez donc les apprentis sorciers quand vous êtes sur ce genre de travail ?

OV. : Peut-être, oui !

 

JR. : Je voulais en venir à une autre série de personnages qui sont insérés dans un cadre très rigide, un cadre industriel, pourrait-on dire. Pourquoi ceux-là sont-ils ainsi emprisonnés ?

OV. : Justement, ils ne sont pas en prison, ils sont à la fenêtre.

 

JR. : C'est donc, finalement, " Regard vers l'extérieur " ?

OV. : C'est cela !

 

JR. : Parlons de vos insectes qui sont également en fil de fer auquel vous avez ajouté des matériaux (coquillages, minuscules esquilles de bois…).

OV. : Oui, c'est tout ce que je peux glaner. Où que j'aille, je ramasse de minuscules éléments qui vont devenir des parties d'insectes. C'est le point de départ de mon travail.

 

JR. : Nous aurions donc dû commencer par ce panneau-là ?

OV. : Non, c'est sans importance. En fait, il s'agissait alors de reconstituer les cabinets de curiosités. Là encore, ce travail me ramène à la chasse aux insectes que je faisais quand j'étais petite. Je ramassais des sauterelles, des lucanes… On ne peut plus agir ainsi, maintenant, parce que chacun sait que la nature est précieuse. Mais j'ai recréé ma collection dans cet esprit.

 

JR. : En somme, dans l'ensemble de votre œuvre, et quelle que soit sa formulation, vous êtes dans un regret d'enfance ?

OV. : Oui, je pense !

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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