THIERRY TORRES, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Thierry Torrès, dans votre esprit, êtes-vous à Banne en tant qu'artiste Singulier, ou artiste contemporain ?

Thierry Torres : Je pense que j'y suis plus à titre Singulier que contemporain.

 

JR. : Pourquoi ?

TT. : C'est surtout le fait d'avoir passé quelques jours ici, qui m'a appris à me situer. Sinon, je ne pensais pas appartenir à une famille, ou quelque expression que ce soit. Je pensais créer comme j'avais envie de le faire, en étant le plus direct possible, et le plus sincère avec moi-même. Je suis venu à Banne en 2004, et j'ai vu des gens qui se définissaient comme Singuliers, tout en étant contemporains d'une certaine façon.

 

JR. : Quand on regarde votre travail, avant même de regarder les sujets, on regarde la couleur, les couleurs gaies, presque primesautières, avec beaucoup de passages floraux. Comment vous est venu ce choix de gaieté, de luminosité ?

TT. : Ce que je fais est vraiment et avant tout la quête d'une harmonie. Cette harmonie passe avant tout par la couleur. Je cherche un équilibre des couleurs, jusqu'à ce qu'il me plaise. Ce qui sort après, de sont les fleurs, les animaux… tout ce qui m'entoure dans mon quotidien, qui passe devant moi, que je trouve beau… C'est avant tout l'envie de trouver un équilibre dans les couleurs.

 

JR. : Je remarque que tous les fonds sont non signifiants, et sont ton sur ton avec le sujet. Vous allez d'un extrême à l'autre d'une même couleur, éventuellement en passant par des proximités surprenantes. On peut dire que votre fond est tout en nuances d'une unique couleur.

TT. : Voilà. Je ne pourrais pas faire autrement. Quand je me mets devant un tableau, c'est la couleur qui va déterminer non seulement le ton du tableau, mais aussi la forme. Ainsi, je pars d'un bleu qui peut être l'eau, le ciel, où les bulles d'un plongeur peuvent être des planètes… J'aime bien cette ambiguïté du bleu. Comme un homme dans l'espace a cette sensation de nager au lieu de marcher…

 

JR. : Si nous en venons aux sujets, vous êtes dans un univers presque enfantin : le dessin bien appliqué, avec l'œil, la crête… En même temps, vous êtes en pleine fantasmagorie, parce qu'aucun des personnages ou des objets n'est réaliste. Ils ont aussi un côté ludique. Contrairement à beaucoup d'artistes, vous donnez l'impression que l'art peut être gai. Et puis, au lieu de créer des plages isolées, vous établissez toujours une relation entre les différents personnages d'un même tableau : Ils se parlent, ils se regardent, ils se voient, ils font des apartés, mais ils sont " ensemble ".

TT. : Absolument. C'est la rencontre, la différence, l'acceptation. C'est quelque chose qui anime mon travail, dans le sens où, quand je peins j'essaie d'être le plus honnête possible avec moi-même. J'essaie d'agir spontanément, de laisser un état m'envahir, celui de la compréhension de l'autre, de la différence, de la rencontre, du même rêve, etc. Cet état anime complètement mon travail. Finalement, le premier jet de mon travail est quelque chose que je respecte, et que j'essaie au travers des couleurs, d'harmoniser. Je ne fais jamais de dessins. Je prends ce qui vient comme un cadeau. Je joue alors avec les couleurs, afin de l'embellir, de lui parler, de générer des détails… un peu comme une expérience quotidienne qui nous apporte chaque jour des choses nouvelles, mais en plus fort, plus beau, plus intelligent, plus compréhensible. C'est ce que j'apporte à mes personnages.

 

JR. : Il me semble que vous placez beaucoup de formes serpentines : volatiles à queues de serpents, escargot sorti de sa coquille à corps de serpent également, etc. Est-ce pour créer un mouvement ? Vous leur donnez chaque fois une tête pleine, pourquoi leurs corps ne sont-ils jamais proches du réalisme ?

TT. : Je ne sais pas du tout. Je suppose que c'est le mouvement qui doit m'intéresser ? Peut-être que la forme serpentine donne l'impression qu'ils se déploient ? Peut-être s'agit-il de l'ambition que peut avoir une personne, un animal, si, à l'intérieur de lui, il a du ressort ? Les idées me viennent à mesure que j'essaie de vous répondre, parce que vous me faites dire des choses auxquelles je n'avais pas pensé ?

 

JR. : En même temps, la plupart de vos animaux -puisque l'on pourrait dire que votre monde est humano-animalier- ont des têtes humaines simplifiées et un corps d'animal. Nous sommes presque chez La Fontaine ! Et ce qui surprend, c'est le côté obsessionnel de la décoration intérieure des corps couverts de graphismes, ce qui vous rapproche de ceux également obsessionnels de l'Art brut. Le pointillisme répétitif à l'infini. La plupart du temps, nous sommes en plein dans le domaine du rêve, de l'élucubration… Le spectateur se demande si ce sont vos montagnes qui montent vers les planètes ou l'inverse ?

TT. : J'éprouve toujours une attirance vers le haut, l'envie de vivre des choses, d'expérimenter… Me retrouver dans un mouvement, comme sur un manège, par l'attraction des étoiles et des planètes. Il est vrai que pour ces animaux décorés, c'est l'apparence qui doit jaillir des tableaux ? Que représente l'apparence, si ce n'est qu'au départ, ces animaux étaient nus comme des hommes. Etre nu. Se mettre à nu. A un moment de ma peinture, ces animaux qui naissent sont nus devant moi. J'ai le privilège de les voir ainsi. Et, ensuite, je vais les montrer habillés, le plus élégants possible pour les autres. Voilà environ deux ans que j'ai commencé, et j'ai confiance en l'avenir dans la mesure où je sens que des choses vont se déclencher.

 

JR. : Il se passe en effet des choses, parce que je vois deux petites créatures dans la lune, en train de tourner parmi les étoiles, complètement cernées par les lunes de la lune…

TT. : Ce sont deux personnes en parfaite harmonie, et autour d'elle des gens qui se posent des questions sur cette harmonie. En fait, ce cercle est la bulle dans laquelle vit un couple vivant en parfaite harmonie. Cette bulle les protège des questionnements des uns et des autres qui papillonnent autour d'eux. C'est de l'équilibre. Je vis un amour sincère et honnête que je retrouve dans ma peinture, et que je trouve toujours aussi mystérieux, quand on a rencontré la femme de sa vie. Je trouve que c'est un cadeau de pouvoir partager sa vie.

 

JR. : Voulez-vous ajouter quelques remarques concernant votre travail ?

TT. : J'ai vécu une belle expérience à Banne, d'avoir partagé un moment avec d'autres personnes. Je veux rester le plus simple possible avec ma peinture. J'espère qu'avec les années, c'est ce qui se passera.

 

JR. : En même temps, s'il fallait vraiment vous classer, je dirais que votre peinture entre dans le cadre de l'Art naïf, plutôt que dans celui de l'Art brut. Même si elle n'a pas l'infinie précision et le côté léché et précieux de nombre d'œuvres naïves. Mais, les vôtres n'expriment pas du savoir-faire, elles sont spontanées, elles disent simplement l'amitié, la volonté d'être joyeux.

TT. : Je suis d'accord. Cette idée d'Art naïf me convient tout à fait, car je suis toujours heureux de communiquer avec mon art d'une façon directe. Et j'espère que cela durera longtemps !

Entretien réalisé à Banne, dans la salle de la Mairie, le 11 juillet 2007.

 

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