BERTRAND THOMASSIN, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Vous êtes l'auteur de petites œuvres très raides, très linéarisées, sans épaisseur : quelle définition donnez-vous de votre travail ?

Bertrand Thomassin : C'est à la base un travail de récupération. J'habite à Dieppe, en Normandie, et tout ce que l'on peut voir dans mon travail provient de la mer, c'est-à-dire tout ce que laissent les marées, les coups de vent. Je récupère le bois et la ferraille. Je vais aussi dans les déchetteries, mais je ne choisis que des matériaux déjà utilisés, donc on peut bien parler de " récupération ". La définition de mon travail est de redonner vie à des choses qui en ont eu une autre auparavant! Leur redonner vie d'une manière à la fois ludique et colorée, puisque je rajoute de la peinture dessus.

 

JR. : Justement, vous êtes comme beaucoup de vos collègues, récupérateur dans la contradiction. Certains récupérateurs jouent honnêtement le jeu en laissant le bois tel qu'ils l'ont trouvé. De sorte que l'on voit l'usure du matériau, le passage du temps. Mais vous, vous le supprimez, vous faites donc disparaître les origines de ce matériau.

BT. : Sur certains morceaux, on peut tout de même voir l'usure. Mais il est vrai que je recouvre de peinture, ce qui cache la trace du temps qui passe.

 

JR. : On voit " le manque ", ce qui a été cassé sur les rochers, etc.

BT. : Oui, mais on ne voit plus les stries, les nervures…

 

JR. : Pourquoi voulez-vous faire disparaître tous ces signes, alors que vous vous en réclamez ?

BT. : J'essaie de trouver une originalité pour mon travail, puisque la plupart des artistes qui récupèrent du bois flotté le laissent en l'état, brut et sans couleurs. Je le récupère aussi parce que je l'aime pour son histoire, mais je le recouvre pour lui donner ma personnalité.

 

JR. : Vous êtes autodidacte ?

BT. : Oui.

 

JR. : A quel moment avez-vous décidé de réaliser des sculptures ? Et pourquoi ?

BT. : Par un besoin créatif que je ressentais depuis longtemps. Qui ne s'exprimait peut-être pas de la même manière il y a une dizaine d'années. Quand j'avais 27/28 ans, je pouvais m'exprimer par la musique, la peinture… Peut-être le fait d'être au bord de la mer m'a-t-il donné l'envie de m'exprimer avec ces matériaux de récupération. Mais cela a été aussi, comme une sorte de thérapie face à un mal-être qui était en moi. Créer m'a permis d'affronter d'une manière plus sereine, ce mal-être. Créer me calme, me tranquillise, me permet de voir la vie autrement.

 

JR. : Est-ce pour cette raison que vos œuvres représentent des petites scènes du quotidien ?

BT. : Oui. Mais qui peuvent avoir un aspect très ludique. Pourtant, derrière cet aspect ludique, on peut apercevoir des idées plus sérieuses. Par exemple, l'une de mes œuvres s'intitule " Mais qui tire donc les ficelles ? ", c'est-à-dire la manipulation du plus faible par le plus fort ! J'aime bien cacher des idées, de façon à ce que chacun les découvre et puisse inventer son histoire. Un autre s'intitule " Los colorados ", les Colorés, où l'enfant verra une construction amusante, mais où l'adulte percevra l'obligation pour tout le monde de s'entendre, le fait que ce mélange de couleurs forme un patchwork dans lequel les gens peuvent vivre ensemble.

 

JR. : En fait, vous voudriez donner à votre travail une connotation un peu politique ?

BT. : Politique et sociale. Je dirai plutôt sociale. L'une qui montre les gens victimes de leur téléphone qu'ils tiennent toujours collé à l'oreille. Un autre qui représente un chameau portant une femme dans une cage, et qui s'intitule " L'amour en cage ", etc. Les couleurs sont vives, chatoyantes, mais le ton l'est beaucoup moins.

 

JR. : Vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez commencé de créer pour atténuer votre mal-être, ce qui était donc un problème tout à fait personnel. A quel moment avez-vous éprouvé le besoin de montrer votre travail ailleurs ?

BT. : J'ai eu l'occasion d'exposer dans ma région. Puis une galerie de Paris s'est intéressée à mon travail. Le fait que des gens se soient intéressés à mes œuvres m'a incité à continuer.

 

JR. : Vous vous êtes donc intégré à l'Art singulier, et vous vous y sentez bien ?

BT. : Oui, vraiment bien. J'y ai fait des connaissances, des rencontres. Tout cela est très convivial.

Entretien réalisé à Lyon le 28 octobre 2007.

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