Entretien avec Jeanine Rivais.
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Jeanine
Rivais : Hélène Théry, à quel titre
êtes-vous à Banne ? Artiste Singulière ? Ou
artiste contemporaine ?
Hélène Théry : Je suis ici au titre d' " artiste particulière " !
JR. : Qu'entendez-vous par là ?
HT. : Je peux me considérer comme appartenant à la famille des Singuliers, parce que je m'y retrouve parfaitement. Mais je ne pourrais pas me caser dans une catégorie particulière. En fait, je n'ai pas de nom à mettre sur mon travail.
JR. : Si j'ai bien regardé, c'est uniquement un travail sur tissu ?
HT. : Non, c'est du tissu, et ce sont des collages : tissus et papiers de récupération. Les papiers vieux, fripés, papiers de soie, tous papiers de consistances particulières, et des tissus imprimés. Je me sers beaucoup de l'imprimé, pour faire ressortir certains motifs, ou au contraire les cacher. Parce que je travaille beaucoup l'arabesque, j'ai un côté très oriental. Et puis, ce qui me plaît dans les tissus, ce sont leurs consistances différentes : tissus épais, brochés C'est la peinture qui permet de faire ressortir tous ces aspects. Je travaille à l'acrylique, de manière très épaisse pour faire ressortir le grain de certains tissus. Ou au contraire, à la peinture très liquide, qui va aller fuser dans les plis du papier froissé ou des tissus qui le boivent très vite. Ce qui m'intéresse, c'est de préparer un fond et de voir ce que je superpose, c'est-à-dire mon univers, réagir en fonction de ce que j'ai étalé sur le fond ; selon les assemblages que j'ai faits de certaines matières.
JR. : Il me semble tout de même que vos interventions sont différentes : D'une façon, celui qui représente, je crois, une bête monstrueuse qui semble peinte, ou collée dessus ? Tandis que d'autres me paraissent presque abstraits. Sur le premier, seule une partie est utilisée, alors que sur une autre, vous avez peint toute la surface, on ne voit plus le tissu originel
HT. : Si, si, si, on le voit. Mais ce qui est bien, c'est que je
brouille les pistes. On ne sait pas où est l'imprimé,
ou bien où il n'est pas. A la limite, je pourrais dire que
c'est moi qui ai peint le tissu avant, avec des arabesques. Mais je
laisse quelques petits endroits apparents et on n'est pas
sensé savoir lesquels : je trouve que cela crée une
profondeur. Du coup, mine de rien, cela fait apparaître des
strates. Par ailleurs, je me situe entre l'abstrait et le figuratif,
parce que certains personnages sont évidents, et d'autres
éléments du tableau ne sont pas vraiment descriptibles.
Tout se passe comme dans un rêve, avec des parties floues, on
ne sait pas trop en quel endroit on évolue. Mais on se raconte
des histoires, et c'est ce que je veux.
JR. : Quelles histoires VOUS racontez-vous ? Je vois parfois une bête, et une autre partie où j'hésite entre deux petits bateaux et une fleur, ou peut-être une maison Selon que votre bête est très nettement découpée, presque ciselée, ou que vous avez fait " baver " la peinture de façon à créer cette sorte de flou Il me semble que, dans ces deux cas, votre rapport au tissu n'est pas le même ?
HT. : Justement si : ma manière de travailler est la même, mais le tissu étant différent, réagit différemment. Dans un cas, j'ai préparé le tissu avec de l'apprêt, ce qui a permis à la silhouette de ne pas fuser. Alors que, dans un autre cas, je n'ai pas préparé le tissu. D'où le résultat différent. D'éventuels accidents. Et c'est ce qui m'intéresse par rapport à la toile toute blanche : la toile blanche ne crée aucune surprise. Je plaque ce que je veux dessus. Alors que, d'autres fois, je me laisse guider par la réaction du tissu.
JR. : J'ai bien compris, maintenant, pourquoi vous devenez parfois plus ou moins figurative. Je vois bien un personnage, un lit avec deux fillettes sur un tissu peint, qui semble déchiré pour laisser apparaître un autre tissu dessous
HT. : Oui, c'est comme un éclair
qui déchirerait le ciel. Dans les univers où
j'évolue, il y a beaucoup d'eaux, également beaucoup de
ciels, plutôt orageux, avec des éclairs et des
étoiles. Et derrière, des dragons. Les dragons sont des
figures que j'aime bien, des personnages qui, pour moi, sont
sympathiques, contrairement à leur
réputation.
Comme les volcans ou la foudre.
JR. : Quand vous associez un paon à un instrument de musique, que voulez-vous signifier ?
HT. : En fait, il y a un derviche tourneur, comme ceux qui viennent de Turquie. Il y en a beaucoup, dans mon univers. J'ai des petits derviches qui tournent dans ma tête ! Il y a donc, en effet, de la musique. Et le paon fait aussi partie des miniatures persanes que j'aime beaucoup. En voyant un paon aussi grand que sur ce tableau, on ne se rend pas bien compte de cet attachement aux miniatures ! Je les aime pour les ornements, les couleurs, l'infinité de détails raffinés. Et il y a aussi une histoire de perspective : sur les miniatures persanes sont peintes à la fois les perspectives de face, celles de dessus Ce qui brouille aussi les pistes
JR. : Si je vous demandais de résumer en quelques phrases l'esprit de votre travail, comment le définiriez-vous ?
HT. : Je dirais que " je déploie sur le tissu des univers intimes de petits personnages qui se rencontrent, s'affairent, ou rêvassent en regardant pousser les arbres. Au fil de la peinture, il y a dans mon univers de discrètes portes qu'il nous appartient de franchir de la pointe des yeux ".
Entretien réalisé à Banne le 2 mai 2008.