MAGALI TARAGONNET, sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Magali Taragonnet, comment en êtes-vous venue à créer ces petites femmes, puisque, apparemment, il n'y a que des femmes dans votre monde ?

Magali Taragonnet : Je ne saurai pas l'expliquer. C'est venu comme ça : des femmes avec des gros pieds !

 

JR. : Et avant, vous n'aviez jamais sculpté ?

MT. : Non !

 

JR. : J'en conclus que vous êtes autodidacte ?

MT. : Oui.

 

JR. : Mais pourquoi seulement des femmes ?

MT. : Je n'en sais vraiment rien ! Je n'arrive pas à faire des hommes !

 

JR. : Il me semble tout de même que ce ne sont pas des femmes très libres : elles sont toutes enfermées, enchaînées, compressées… Pourquoi ?

MT. : L'une d'elle, tout de même, va peut-être s'envoler !

 

JR. : Oui, mais c'est à double sens. Parce qu'elle porte sur la tête une sorte de joug comme ceux des femmes chinoises lorsqu'elles transportent des fardeaux. Disons que nous lui donnerons le bénéfice du doute !

Mais comme elle a de grosses lunettes, peut-être ne voit-elle pas le monde ? C'est peut-être la raison qui lui permet de s'envoler ?

MT. : C'est une idée.

 

JR. : Pourtant, toutes sont plantureuses, bien en chair. Seriez-vous un Botero qui a trouvé le mouvement ?

MT. : Qui sait ? J'ai beaucoup de mal à en parler. Je les crée selon mes envies, et c'est tout.

 

JR. : Mais plus que leur physique de femmes pratiquement obèses, c'est l'énormité de leurs pieds et parfois de leurs mains qui est surprenante. C'est ce qui les " empêche de " ? Est-ce leur carcan ? Est-ce que, psychologiquement, leurs pieds qui ne peuvent pas se bouger à cause de leur énormité, peuvent être le complément de ce carcan dont vous les avez entourées ?

MT. : Non. Elles sont ancrées dans la terre. Elles sont lestées.

 

JR. : Donc, elles n'ont aucune possibilité de s'échapper ?

MT. : Non !

 

JR. : Cependant, malgré leur embonpoint, elles portent toutes un tutu ?

MT. : Non, c'est une combinaison. Le sous-vêtement, comme celui que portaient nos grands-mères ?

 

JR. : Et pourquoi sont-elles ainsi en sous-vêtements ? Est-ce parce que, réellement, elles ne peuvent sortir de la maison ? Qu'elles restent en négligé ?

MT. : Ce pourrait être parce qu'elles sont pures, innocentes !

 

JR. : Ce peut être une raison, mais peut-on imaginer qu'elles le soient toutes ?

MT. : Aidez-moi ! Elles ne sont pas complètement habillées, mais comme elles sont pudiques, elles portent tout de même un sous-vêtement.

 

JR. : On peut donc supposer qu'il s'agit d'un étalage de vierges ?

MT. : Peut-être ? Pourquoi pas ?

 

JR. : Résumons-nous : ces femmes " ancrées dans la terre ", " prisonnières de leur carcan ", " pudiques " mais en même temps un peu suggestives, qui sont-elles ?

MT. : C'est moi, naturellement !

 

JR. : Expliquez-moi ce " c'est moi " ?

MT. : C'est moi sous différentes facettes.

 

JR. : Mais vous êtes toute menue, vous ne pouvez pas vous voir comme ces femmes obèses !

MT. : Cela, c'est juste l'extérieur ! L'intérieur, c'est autre chose !

 

JR. : En quelle matière sont-elles ?

MT. : En combinaison ! Et rien ne me prouve qu'elles soient vierges !

 

JR. : On peut élucubrer à l'infini sur cette possibilité ! Je voulais dire, bien sûr, de quel matériau sont-elles faites ?

MT. : C'est de la terre cuite, et du fer rouillé qui vient s'inclure pendant la cuisson ! Et le socle est collé, rajouté après la cuisson.

 

JR. : Mais ce sont des morceaux de métal que vous avez récupérés au hasard et que vous avez façonnés ?

MT. : Pas du tout. Les morceaux qui sont ajoutés sont trouvés dans la nature, ou dans une casse, et je ne les retouche jamais. Seuls, les socles et la serrure sont façonnés.

 

JR. : Peut-on en conclure qu'en fait, vous avez l'esprit déformé, porté vers cette idée de carcan, au point de ne récupérer que des objets qui peuvent en tenir lieu?

MT. : Certains objets m'inspirent, d'autres pas ! Quand je commence la sculpture, je ne sais pas quel objet va être inclus ; cela vient avec la sculpture.

 

JR. : Je dirai plutôt : " dans quel objet elle va être incluse " ?

MT. : Vous le voyez de cette façon ?

 

JR. : Oui, parce que, toujours, c'est l'objet qui l'entoure !

MT. : C'est vrai. Je n'avais jamais réfléchi à cette situation. Donc, oui, quel objet va les entourer !

 

JR. : En fait, on peut dire qu'en plus de l'idée de virginité suggérée par les robes blanches, il y a l'idée pour vous de ne pas pouvoir se libérer de ce carcan ? Pouvoir ou vouloir ?

MT. : " Pouvoir ", oui ! Pouvoir, c'est incontestable !

 

JR. : Tout de même, on a beaucoup œuvré à la libération de la femme ! Il y a eu Simone Weil, Simone de Beauvoir, les femmes du MLF !

MT. : Oui, mais ce n'est pas " la femme " ! C'est la condition humaine !

 

JR. : Mais dans ce cas, vous êtes dans un paradoxe ! Si c'est la " condition humaine ", où sont les hommes ?

MT. : C'est là que commence le problème. Car il n'y a que des femmes qui " viennent " !

 

JR. : Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez ajouter ? Quelque chose que je n'ai pas vu et dont vous aimeriez parler ?

MT. : Vous avez vu plus de choses que moi ! Parce que je fais, mais je ne vois pas grand-chose ! Ce sont souvent les réactions des spectateurs qui me font réfléchir, mais sinon, je ne réfléchis pas à ce que je fais ! Je n'avais jamais vu les choses comme vous venez de les décrire, et que je trouve parfaitement justes !

 

JR. : Il y a tout de même un autre aspect, dans votre travail : c'est que tous les socles sur lesquels sont posées vos femmes, sont rouillés. Est-ce pour symboliser l'usure, le passage du temps ? Et vos femmes sont-elles aussi vieilles que vos socles ? Ou au contraire, sont-elles jeunes, posées sur tous les tabous, les empêchements de la vie, les contraintes créées par l'homme… Je devrais dire " l'humain ", puisque c'est votre définition ?

MT. : La rouille, c'est la vieillesse !

 

JR. : Donc, aux objets qui attachent vos femmes, vous ajoutez l'idée du passage du temps ? Et que, quelle que soit la durée, elles ne sont débarrassées ni du temps ni du carcan ?

MT. : Oui ! Elles sont dans le temps, passé et à venir.

 

JR. : En fait, c'est ce qui explique qu'elles soient atemporelles, sans lien historique, sans lieu géographique, sans aucune connotation de situation sociale ?

MT. : Tout à fait. La condition humaine, en somme.

 

JR. : Ce sont donc des symboles ? Quelle triste vision du monde !

MT. : C'est la mienne !

Entretien réalisé à Miermaigne, le 21 juin 2008.

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