VISITE EN TAILLANDIERLAND

ou

YVON TAILLANDIER PEINTRE / ECRIVAIN.

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Le Premier avril 2006 (et paradoxalement pour cet artiste si plein d'humour, ce n'était pas un poisson), Yvon Taillandier, entouré de nombre de ses amis, fêtait ses 80 ans. Belle fête dans son atelier aux cimaises couvertes de ses œuvres les plus récentes. Convivialité de l'artiste et de son épouse Françoise. Agapes festives jusqu'au moment sacrilège où il fallut " immoler " à coups de couteaux un trocebibi crémeux et glacé à souhait ! Bon anniversaire, cher Yvon, et que longtemps encore vous nous fassiez profiter de votre bonne humeur et de votre amitié !

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Quelle définition YVON TAILLANDIER, auteur d'une très originale Tentative de dictionnaire du Taillandierland, donnera-t-il de lui, lorsqu'il en arrivera à son nom ? Se dira-t-il écrivain-peintre, lui qui, pendant plusieurs décennies, enrichit sa vie, en écrivant des "contes coniques ou triangulaires" (Mélanctho, Un bon compagnon, Le Voyageur pudique...) ; récits dans lesquels il imaginait des généalogies fictionnelles et pseudo-romanesques, qui allaient générer pour des êtres génétiquement très spéciaux, une mythologie éminemment personnelle, vivante et jubilatoire ! Se dira-t-il peintre-écrivain, créateur d'une saga picturale d'individus et de lieux hors-normes, entourés, accompagnés, décorés, explicités... par une littérature à la fois narrative, humoristique, ludique, devenue partie tellement intégrante des dessins, que sans elle ils seraient tristes, voire vides de sens, en tout cas beaucoup moins percutants !

Quel que soit son choix, tout parti-pris sera "cornélien", car il devra néanmoins inclure les deux facteurs devenus indissociables. Les "histoires" qu'il "met en scène" sur ses supports (toile, carton, dossiers de chaises, chaussures...), sont en effet "racontées" au moyen de personnages dégagés de tous les canons de la création picturale classique, uniquement linéarisés, sans aucun souci de réalisme, conçus comme ou intégrés à, des aplats multipliés pour en réduire la dimension ! En somme, le Taillandierland est un labyrinthe où s'enchaînent les formes dessinées, comme dans les mots s'enchaînent les lettres ! Pourtant, aucun risque de banalité ou de monotonie : dans ces "plages" délimitées de traits lourds, grouille la "vie" : faite de créatures anthropomorphes, d'animaux, ou d'objets immédiatement identifiables (voitures, avions...). Puis dans les intervalles, sont intégrés des réflexions, phrases, mots-valises... A moins que lesdites créatures n'aient été dessinées à partir de l'écriture... La question n'a-t-elle pas déjà été posée plus haut ?

Perplexe face à ces enchevêtrements, le spectateur se demande par "quel bout prendre" cette histoire ; se jure qu'elle est "sans queue ni tête"... jusqu'à ce que s'impose une évidence : comme naguère pour ses contes, les oeuvres picturales d'Yvon Taillandier sont "coniques" ou "triangulaires". Coniques, elles commencent par un objet-minuscule, une tête-minuscule, un animal-minuscule... d'où part un "cordon ombilical" qui va se ramifier en deux parties, qui se dédoubleront... en de nouvelles têtes plus grandes, de nouvelles bouches, d'autres grands yeux ouverts... de nouvelles enclaves qui... qui... jusqu'en haut du tableau où les branches se ressoudent en un élément central, gigantesque par rapport aux autres ; et dont les pieds reposent sur le minuscule-point-de-départ... Triangulaires, elles se développent inversement, partant d'un énorme personnage, qui en donne plusieurs plus petits, etc. Mais en fin de compte, pour le profane, la différence est invisible, car bien sûr, l'artiste n'en reste pas à cette dichotomie primaire : commence l'adjonction de minuscules pictogrammes, soleils, fleurs, plus souvent humains ; parfois entiers, d'autres fois disloqués "comptant leurs abattis", manchots, culs-de-jatte... debout, couchés, en postures gymniques...chacun correspondant à une définition précise : l'un peut être un dichotomique branchu, l'autre un trocébibi (tronc céphalisé bipède bibracien), ou un capitipède... posséder un appendice bouclé ou un cantrope (cordon anthropomorphe), etc. A quoi s'ajoutent les phrases redondantes du genre "Dans l'esprit de l'aviateur, la main se promène, accompagnée de son avant-bras", etc. Tout cela donnant une impression de pagaille joyeuse et multiforme ! De sorte que, finalement, c'est le visiteur qui se retrouve cul par-dessus tête !

Pour Yvon Taillandier, par contre, il n'existe aucun "désordre" ! Car, non content de générer une existence fusionnelle dans chaque élément de sa construction, il a aussi établi une stricte hiérarchie entre ces êtres gigognes : le personnage énorme, généralement centaure amélioré, est celui qui commande, assume la responsabilité ; ses multiples lui obéissent. Mais, juste revers des choses, le plus petit est toujours le plus malin car, en haut ou en bas du tableau, de lui essaime la vie... Et puis, ces individus sont codifiés : s'ils volent, ils ne pourront jamais toucher terre ; s'il existe une ligne d'horizon, leurs pensées ne peuvent aller au-delà ! Aucune chance pour eux de s'en sortir, s'ils sont intégrés à des sophismes visuels tels que : une femme allongée accouche d'un enfant qui est une femme, qui accouche d'une femme... qui revient à la première... donc, l'arrière-arrière... petite- fille accouche de son arrière-arrière-grand-mère, etc.!

Mais comment Yvon Taillandier en est-il venu à une telle démesure psychologique, voire psychanalytique, sous les dehors débonnaires d'un artiste en quête de définitions dictionnairiques ! A une telle puissance picturale, alors qu'en fait il n'est l'auteur --le peintre ! --que d'un unique personnage repris avec toutes sortes de variantes depuis des années et dont la bouche raconte depuis tout ce temps la-même-histoire-d'un... Impossible de recommencer ! Il faut simplement dire que sous ses airs d'extrême simplicité, cette création est longuement élaborée, que cet humour est le fruit d'un travail acharné, de la plus grande rigueur (sinon, comme ces gags filandreux racontés lors des banquets, il tournerait court), d'une incommensurable richesse imaginative, d'une fantaisie débridée, incontestablement obsessionnelle !

Le tout complété par un sens inné de la couleur qui fait de ces oeuvres polychromes un grand éclat de rire "libératoire, peut-être illusoire... qui place l'art pictural dans une situation enviable et privilégiée", ce fragment de citation appartenant à la définition de Champ visuel du dictionnaire taillandierlandais. Mot qui est à ce jour le dernier édité. Alors, si le lecteur veut savoir quelle définition donne de lui cet artiste, il a encore de belles années à attendre ! En déchiffrant les énigmes des taillandrébus, naturellement !

Jeanine Rivais.

 

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