JEAN-LEONARD STOSKOPF, sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : A regarder votre travail, je pense que vous vous êtes venu à Banne en tant qu'artiste contemporain et non pas singulier ?

Jean-Léonard Stoskopf : Tout à fait, mais je crois qu'à partir du moment où nous sommes artistes, nous sommes tous singuliers ?

JR.: Bien sûr, mais alors vous êtes singuliers au sens d' " original " ; pas singuliers au sens de " marginalité ".

Diriez-vous que votre travail est abstrait avec cependant une volonté d'aller vers des formes quelques fois un peu précises, d'autres fois un peu aléatoires, mais toujours très sophistiquées ?

J-L S.: C'est un contenu que je définirai comme ayant des racines ethniques, dans la mesure où, à partir du moment où l'homme crée, il a toujours besoin de mettre sa marque sur la matière. Mes sculptures sont des signes qui appartiennent un peu à l'histoire de l'humanité. A partir du moment où l'on se sert d'un outil contondant et qu'on a en face de soi un bout de bois, une pierre etc., on retrouve forcément les mêmes signes élémentaires. Je dirai plutôt ethniques, quelque chose qui est proche de l'écriture. Et un langage qui est proche aussi, qui rejoint le temps dans la mesure où je procède par strates, par accumulations.

Selon les œuvres, le motif est rond, torsadé… c'est une pâte pliée, ce sont des signes verticaux, des rythmes créés par des éléments en bois…Mais c'est toujours la même idée de l'écriture qui me guide.

 

JR.: Vous générez ainsi une sorte d'uniformité. La récurrence des mêmes signes, fait qu'on a l'impression qu'à part quelques petites nuances, vous répétez à l'infini, le même " texte ".

J-L S.: Oui, c'est bien cela. Il y a eu une époque où les oeuvres pouvaient être lues presque comme des partitions, parce que c'étaient des pièces avec des rythmes, des silences. Il y a quelques années, j'ai exposé dans un pigeonnier, lors des journées du patrimoine. Un pigeonnier, c'est une alternance de vides et de pleins sur une hauteur de dix mètres à peu près ; avec des lignes de fuite et des perspectives qui m'ont donné l'idée de rendre encore plus radicale mon écriture. Je n'ai donc pratiquement plus de silences et je suis devenu dans mon travail comme dans la vie, de plus en plus bavard… Et dans la mesure où c'est une juxtaposition, une répétition, cela me convient. J'aime de plus en plus la musique répétitive américaine, ou la musique basque de percussions avec deux acteurs qui se répondent uniquement en frappant du bois. J'aime beaucoup les choses un peu lancinantes. Et pour moi, ce n'est pas un appauvrissement avec le temps, c'est l'affirmation d'une certitude. La répétition d'un signe, de quelque chose qui n'est pas au rythme du battement du cœur ni de la seconde, réussit complètement à m'étourdir, créer une sorte de magie. Sur mes œuvres, un signe répété sur des surfaces énormes, parce que quelquefois j'ai fait aussi du monumental, devient complètement fascinant. Et puis on dit souvent qu'en vieillissant, on apure son discours ; on supprime tout ce qui est inutile. Pour moi, un signe répété sur des kilomètres me satisfait pleinement.

 

JR.: Il me semble qu'il y a deux formulations dans les oeuvres que vous avez apportées : celles où l'on voit franchement les reliefs ; et celles presque en trompe-l'œil, où il faut se placer à trois mètres : on se demande alors s'ils sont plats avec des reliefs peints, ou s'ils sont vraiment en relief ?

J-L S.: Ils sont en relief. Mais certains bois m'ont donné l'idée de faire des tirages, des impressions. Il y a eu alors un travail de gravure sur bois, d'impression à partir d'un bois Quelqu'un qui ne voit pas ce que je fais, va penser à des tampons. Mais c'est un travail qui s'anime beaucoup avec la lumière et que j'ai fait pendant longtemps. J'ai été peintre jusqu'en 1974. J'ai fait à ce moment-là une peinture de sculpteur parce qu'elle était en relief. Et je fais maintenant un peu de sculpture de peintre, dans la mesure où mon travail est assez plat et s'anime uniquement par la lumière. Les reliefs sont plus ou moins importants, ils sont plus ou moins sensibles, mais ils dépendent de l'éclairage essentiellement.

Parfois, je donne à mes oeuvres un côté textile ou de tressage. Mais je n'ai pas d'interprétation évidente concernant ce travail.

 

JR.: A vrai dire je n'avais pas pensé au tressage. Chez vous, il n'y a pas de tressage, il y a parallélisme le plus complet.

J-L S.: Oui. En fait, les lignes dansent un peu et je réalise un travail de synthèse entre mon travail actuel et celui qui était une lecture des veines du bois. Il y a des lignes qui sont un peu aléatoires mais qui se veulent harmonieuses dans la succession des couches et puis il y un signe géométrique qui se superpose à elles. Ce mélange de rondeurs et de lignes géométriques, peut sembler contradictoire. Mais je crois que les choses ne vivent que s'il y a des contradictions internes dans une œuvre. Le poli n'existe que s'il y a la référence du rugueux. Et Il faut toujours qu'il y ait les deux extrêmes ; qu'ils soient présents. Quant à la couleur, j'ai commencé à en mettre en Afrique, parce que j'ai participé à un symposium au Sénégal en 2002, et que là-bas la couleur est extrêmement présente. Je me suis senti avec mon bois un peu tristounet. Alors, j'ai emprunté du bleu à un peintre qui était à côté de moi. Du bleu, parce qu'il a toujours été, même quand j'étais peintre, une de mes couleurs préférées avec les couleurs terre et les teintes naturelles du bois.

 

JR.: Il me semble que dans l'ensemble vous travaillez horizontalement. Mais parfois, la verticalité est plus évidente que le travail horizontal. Pourquoi travaillez-vous ainsi différemment ?

J-L S.: Tout simplement parce que c'est une pièce un peu plus ancienne, et que du moment où je sais faire quelque chose, cela ne m'intéresse plus. Je découvre heureusement à chaque fois quelque chose de nouveau qui se présente sans que je l'aie prémédité. A ce titre, je répète souvent la phrase de Soulages : " C'est ce que je trouve qui me renseigne sur ce que je cherche ". Tous les jours, mon travail du bois m'apprend des choses sur moi que je ne connaissais pas encore. Cette pièce différente est plus ancienne que les autres. Cela aussi a été une étape : Supposons que vous ayez devant vous deux totems ; l'un a des rythmes horizontaux, l'autre a des verticales qui dominent, mais la forme du totem elle-même implique la verticalité. Je travaille avec des planches de bois. Quand je les trouve chez le marchand, elles sont couchées ; et je dis toujours qu'être sculpteur c'est remettre les fibres dans le sens de la vie, dans le sens de la verticalité. C'est retrouver la verticalité initiale de ces morceaux de bois qui sont des sections… Non, pas des sections… des éléments d'arbres dressés

 

JR.: Pour continuer votre raisonnement, vous ne travaillez que sur des planches plates. Avez-vous parfois été tenté de travailler sur un tronc d'arbre par exemple ? Le même travail sur un tronc d'arbre ?

J-L S.: Cela, je ne sais pas le faire. Et puis je crois que chacun est le résumé de son histoire. Le fait que je sois venu de la peinture m'a fait tout de suite trouver ma place parmi les sculpteurs, par mes impuissances peut-être, autant que par la nécessité de toucher le bois sous mes mains, dans mes mains. En fait, je le dis franchement je ne saurais pas le faire. Car je n'ai pas appris à travailler le bois. Les choses sont venues en s'enchaînant toujours à partir de ce que j'avais fait précédemment. Il y a une suite logique dans mon travail, je n'ai jamais travaillé à la gouge, je n'ai jamais fait de taille directe…

Le passage entre la peinture et la sculpture s'est fait absolument sans douleur. Ce n'était pas du tout une démarche volontariste ; c'est que j'étais arrivé au bout de quelque chose en peinture, et j'ai senti que la sculpture serait le prolongement de mon travail de peintre. Mais tout est venu d'une façon tout à fait naturelle sans apprendre.

 

JR.: Vous êtes complètement autodidacte, j'avais oublié de vous poser la question.

J-L S.: Je suis petit-fils de peintre. Mais je n'ai pas connu mon grand père, parce qu'il est mort quand j'avais 3 ans ; qu'il était en Alsace, et que c'était la guerre. Moi, j'étais à Paris où Il m'a vu une journée quand j'avais 2 ans. Par contre, je suis fils d'architecte /peintre. Un père très habile comme peintre, mais qui a fait des études d'architecture parce qu'il avait vécu la difficulté d'être fils de peintre et qu'il ne voulait pas revivre cette expérience. Il a eu très peur quand je lui ai dit que je ne voulais pas être architecte et prendre sa succession, mais que je voulais être peintre. J'ai eu à cœur, ce qui m'a mis le pied à l'étrier, de lui prouver que c'était un métier. Et, depuis quarante ans, j'ai toujours vécu de mon travail ; enfin j'ai fait ce qu'il fallait pour lui prouver que je pouvais très bien exister sans prendre sa succession et sans être architecte !

Entretien réalisé à Banne, le 12 juillet 2007.

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