HOMMAGE A JEAN-PIERRE STORA, peintre

(1933-1996).

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JEAN-PIERRE STORA

Dialogue avec Jeanine Rivais.

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"... C'était une fourmilière. Les insectes, inquiets, craignant qu'un danger s'abatte sur leur république, se déplacèrent avec la plus grande rapidité… Si tu détruisais leur enceinte en la piétinant, il en resterait toujours quelques-unes pour la reconstruire ici ou ailleurs. Elles ne s'arrêtent jamais. Rien ne peut les vaincre. Elles ont été créées avec une conscience de l'accomplissement. "

Les fourmis aveugles.

Ramiro Pinilla.

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J.R. : Jean-Pierre Stora, vous présentez actuellement avec votre ami le peintre Michel Biot, une exposition dans une galerie de Meaux ; et, à Beauvais, se tient une importante rétrospective de vos œuvres des trente dernières années. Pourquoi une rétrospective ?

JP.S. : .J'ai voulu montrer mon travail personnel et secret que j'avais intitulé Espaces réels : c'est mon travail d'après nature, des études sur des êtres et des lieux. Parallèlement, J'ai voulu montrer mon travail actuel, sur le plan pastique, que j'ai intitulé Espaces composés. Les Espaces réels sont le travail fait au cours des trente dernières années avec les gens que j'ai eus en face de moi : mes élèves, des enfants avec leurs problèmes, leur attention... J'ai essayé de capter la rapidité de leurs attitudes. Leurs gestes, leurs mimiques constituaient pour moi un prétexte de travail. Pour créer une œuvre d'art, il faut beaucoup d'entraînement, comme un sportif ou un pianiste qui fait ses gammes. J'ai besoin de travailler beaucoup. J'avais là l'occasion rêvée de travailler d'après nature.

 

JR. : Mais pourquoi une rétrospective ? Dans le mot " rétrospective ", il y a une notion définitive. Or, vous êtes dans la plénitude de votre art. Pourquoi avoir présenté des œuvres des trente dernières années ?

JP.S. : C'est lee professeur qui parle : J'ai eu beaucoup d'élèves qui sont maintenant adultes, pères de famille. Je les ai dessinés au fil des années. Il était de mon devoir de leur dédicacer des œuvres qu'ils m'avaient vu exécuter, sans jamais voir l'interprétation que j'en avais faite.

 

JR. : Au début, vous peigniez surtout des paysages. Actuellement, vous avez choisi comme thème " Beaubourg ", que vous traduisez par des foules, souvent en mouvement. Or, si on observe votre travail, on s'aperçoit qu'en fait, vos villages ne donnent pas l'impression de maisons juxtaposées, comme dans un paysage traditionnel, mais d'une " foule de maisons ", à l'instar de vos personnages. Etes-vous d'accord avec cette impression ?

JP.S. : Oui, tout à fait : chaque fois que j'ai peint un village ou une ville, j'ai cherché à traduire le grand mouvement général qui constitue l'organisation de toutes ces constructions, Je cherche toujours le caractère essentiel de ce qui se présente à moi, et non le caractère anecdotique. Peu m'importe de traduire la place d'un village ave son clocher. Ce qui m'intéresse. c'est que mes paysages soient compris de tous les gens des divers points de la planète.

 

JR. : Donc, depuis trente ans, vous traduisez des impressions de foules. A quoi correspond en vous, cette obsession ?

JP.S. : Elle correspond à une obsession graphique de mon être et de mes mains. C'est physique. Je suis dessinateur, j'ai besoin de tenir une plume, de faire des traits et des points : la découverte notamment de Beaubourg, du haut des cinq étages de la citadelle, m'a ouvert les yeux sur un problème plastique, au point de vue graphique et au point de vue couleurs.

 

JR. : Mais si on suit la trajectoire de votre travail, depuis vos petits paysages dont nous parlions tout à l'heure, jusqu'à " Beaubourg ", la continuité dans la notion de multiplication des personnages est telle qu'elle ne peut s'expliquer totalement par un problème graphique !

JP.S. : Oui… En fait, pour traduire ces éléments de foules, personnages, feuillages, champs de blé, nuages, etc., je cherche la texture essentielle d'une existence à travers des choses très personnelles ; des notions de rythmes en rapport avec ma culture musicale, des convictions philosophiques que j'ai depuis l'âge de dix-sept ans. Je n'ai jamais changé. Tous ces personnages qui défilent appartiennent à toutes les races du 'monde : ce sont des Terriens. cela fait partie de ma philosophie que tous les gens sont les mêmes, où qu'ils soient.

 

JR. : Par ailleurs, les personnages minuscules de vos foules sont toujours de dos ; au mieux de profil. Je résumerai cette position en me p1açant dans vos yeux de peintre : "De moi vers les autres " ; ou "De moi vers l'infini" ? Quel est votre choix, et pourquoi ?

JP.S. : Sur un plan pratique, et un plan de métier, j'ai l'habitude de travailler par le biais de pochoirs. Le pochoir donne des images positives et négatives, et de plus réversibles. Donc, Ce qui compte pour moi, c'est la silhouette d'un personnage. Les silhouettes donnent très souvent l'impression de filer de dos. C'est toujours cette même impression que je veux donner : des personnages où les Pygmées; les Sud-Américains ou les Eskimos du Pôle Nord pourraient se reconnaître, encore qu'il y ait moins de monde au Pôle Nord qu'en Amérique ! Dans les grandes villes du monde, les places sont toujours les mêmes.

C'est l'aspect général d'un microcosme constitué d'une foule de petites unités. Les présenter minuscules, c'est le problème du graphiste. Pour moi, ce sont des points qui s'assemblent, se dispersent, soit de façon arithmétique par groupes de deux, isolés, par groupes de trois... cinq... les uns montant, d'autres descendant. Je peux également les grouper par agglutinations circulaires. Le fait de les dessiner très petits me permet d'aboutir à une image de synthèse plus lisible ; à un grand mouvement. En général, les places sut lesquelles évoluent ces personnages sont nues comme des billards.

 

JR. : Donc, on pourrait dire que vous portez en vous le monde entier, sous forme de foules, ce qui correspond un peu à ce que vous venez de dire dans votre réponse précédente ?

JP.S. : Oui. Revenons à la question concernant les paysages. En général, quand je traitais des paysages, je voulais les montrer dans leur infinité, dans l'infinité de leurs lignes. Je les traitais de façon très synthétique ; très globale, et générale, surtout pas locale.

Les foules de personnages doivent exprimer à la fois la notion d'espace et d'espace au sol. Je veux donner l'impression que, entre le sol et l'oeil, il y a du vide et une perspective aérienne. Dans mes rêves, j'ai très souvent la notion de vertige ; j'ai toujours l'impression d'être au bord d'un précipice et de tomber. C'est peut-être l'origine de mes choix ?

 

JR. : Parlons maintenant des couleurs : elles sont toujours très douces, avec une grande sobriété dans le choix : deux couleurs au plus ; avec toutes les nuances de ces deux couleurs, et, disséminées, d'infiniment petites touches de rouge. Pourquoi cette palette volontairement réduite ?

JP.S. : Je cherche avant tout à mettre l'accent sur la tonalité d'un climat, d'une ambiance. En général, je choisis un gris coloré, et les impacts, les couleurs pures ; les couleurs rompues que l'on peut observer sont disséminées de façon très avare. Je n'aime pas abuser des couleurs. Je veux que les couleurs vives, pas toujours rouges, mais pures, jouent au maximum. J'ai compris que plus il y a de couleurs, plus elles s'annulent. D'un autre côté, je cherche à faire participer le spectateur dans la mesure où son regard est capté par ces touches de couleurs. Il va d'un impact coloré à un autre : finalement, il appréhende là notion de temps que je cherche à faire intervenir dans les peintures. Probablement, le fait que je sois musicien également et que la musique soit l'art du temps, de la décomposition du temps, intervient-il dans mes choix. De toute façon, c'est une gageure. La musique n'a rien à voir avec la peinture. La suggestion du temps est quelque chose qui m'est cher, même sur le plan plastique. C'est pourquoi j'éparpille ces petites touches de couleurs à certains endroits.

 

JR. : Vos personnages sont toujours dispersés dans un système oppositionnel ordre / désordre : ordre sous formes géométriques (rectangles, couronnes…) ; désordre en général en bas de la toile, en partant d'un angle. Pourquoi ?

JP.S. : II faut bien commencer par quelque chose ! D'abord. je cherche à faire des oppositions de groupements de haut en bas et de gauche à droite, par exemple en alternant les mouvements, en essayant d'alterner de suggérer la perspective, car tout est une question de perspective. Les fuyantes ne sont pas matérialisées, ce sont des traînées perspectives. Ces traînées sont constituées par les impacts appelés personnages.

Ils sont disposés dans un système oppositionnel ordre 1 désordre, bien sûr. Quand on regarde les gens évoluer dans un espace, on s'interroge sur ce qu'ils font là ? On a l'impression qu'ils naviguent comme des fourmis. Y a-t-il une finalité ? Je J'ignore ! Les gens que j'observe se regardent, ne se regardent pas. S'il y a un rapport entre eux, ce sont des coïncidences, des rencontres purement occasionnelles, des rencontres plastiques, parce qu'ils ne font que se croiser. Certains partent d'un côté, d'autres partent de l'autre. Certains ont l'air d'être ensemble, alors qu'ils ne le sont pas. Ils donnent l'impression d'une foule du fait de ces regroupements.

J'ai pris le thème de " Beaubourg " probablement en raison de ses pôles d'intérêt : apparaît un cracheur de feu, les badauds se mettent en rond parce qu'il le leur demande, etc.

 

JR. : Mais je vous parle " toiles ", et vous me répondez " vie " ! A vous entendre, on a vraiment l'impression que vos toiles sont la projection absolue de votre vie, de vos visions. Cela me fait croire que, tout à l'heure, vous aviez tort en évoquant seulement des problèmes de technique pour définir vos œuvres !

JP.S. : Oui. Depuis très longtemps, j'ai louvoyé, hésité. Peut-être n'avais-je pas assez travaillé ? Mais je pense que la technique doit être au service de l'expression. Si j'ai beaucoup travaillé dans l'ombre, c'était pour parvenir à ce que je viens de dire dans les réponses précédentes, à savoir : exprimer des expériences de tous les jours, en temps de paix comme en temps de guerre, classique ou civile.

 

JR. : Peut-on voir une référence culturelle au Cuirassé Potemkine d'Eisenstein, (par exemple) dans la répétition sur plusieurs toiles, de petits marins que je trouve très "soviétiques" entre guillemets, marchant en ordre parfait ?

JP.S. : Oui. Je suis content que la question me soit posée. J'aurais sûrement mentionné Eisenstein, car c'est l'exemple parfait du cinéma que j'adorais quand j'avais vingt ans ! A propos des marins, dans mon esprit, ils sont bel et bien français, avec leurs pompons rouges, porte-bonheur. C'est un hommage à un de mes meilleurs copains qui, à vingt ans, a péri avec beaucoup d'autres dans le naufrage du sous-marin La SibyIle. Mais les marins ne sont pas seuls. Certaines agglutinations de foules prises de très loin dans la neige, m'ont sûrement- marqué, dans ma jeunesse. J'ai dû être imprégné de ces visions, et je les reprends maintenant.

 

JR. : Toutes ces foules sont vues en panoramique et en plongée. Est-ce une autre référence culturelle, cette fois au cinéma hollywoodien (Cecil B. de Mille, Mankiewicz, Kubrick, etc. ? Sinon, que voulez-vous exprimer ?

JP.S. : Il n'y a pas de référence au cinéma américain. J'ai une culture livresque très éclectique. J'ai lu Les voyages de Gulliver, Rabelais… Si je présente ces foules, ces paysages, ces ports en panoramique et en plongée, c'est que le survol d'une plage ou d'un paysage animés assure une meilleure vision, plus synthétique et plus lisible. On peut ainsi transmettre à un œil non averti, des choses qui, vues de près, paraissent plus complexes. En prenant du recul, on peut mieux comprendre cette vie, cette fourmilière.

 

JR. : Enfin, le choix de " Beaubourg " comme thème, est-il une référence culturelle, picturale, politique, cette fois ? Ou, ce lieu, son parvis surtout, exercent-ils sur vous une attirance particulière ?

JP.S. : Disons que el' n'est qu'une coïncidence : un jour, j'attendais dans l'escalator de Beaubourg. A un moment, je me suis penché. J'ai découvert ce à quoi je n'avais jamais fait attention auparavant, et qui a été pour moi une révélation plastique, picturale plutôt, un moyen d'exprimer mes sentiments graphiques. Pour moi, qui suis assez timide sur la couleur, c'était une excellente façon de la faire jouer, de lui donner sa plénitude. Plus les années passent, plus je me rends compte qu'à la fin de sa vie, Cézanne travaillait avec beaucoup de gris colorés. Claude Monet également. Je n'ai rien à voir avec eux, mais j'admire profondément leur manière d'exprimer leur art sans jeter sur leur toile les couleurs les plus criardes. Ils ont tout exprimé dans des gris extrêmement sobres.

 

JR. : Toute œuvre d'artiste est porteuse de vie et de mort. Dans la vôtre, le fourmillement de vos personnages me semble toujours porteur de vie, de création. Je peux assimiler vos mises en scène à une fourmilière ou une ruche, en tout cas à une colonie, une société organisée (non par leur caractère minuscule, mais par la géométrie qui contrecarre l'anarchie). Jamais ils ne me font penser à un groupe nuisible comme une nuée de sauterelles, par exemple. Etes-vous d'accord avec cette impression ?

JP.S. : Je suis d'accord. Cependant, certaines de mes compositions intitulées Jeux d'enfants traduisent des jeux dangereux. Très souvent, Les enfants jouent à la guerre. Cela peut paraître anodin, parce que leurs vêtements très colorés amoindrissent l'impression dramatique. Mais ils se battent ! Et ils sont les prémices des adultes ! C'est de ma part une mise en garde. Beaucoup de gens sont, comme moi, navrés de voir que d'autres se font tuer quotidiennement pour des raisons souvent futiles ! J'essaie en effet, de traduire la vie, mais la vie' est également la mort, toujours inhérente, toujours présente. En face de ces foules, je me pose toujours le problème d'une vie entière. Qu'aura fait de positif, celui qui aura passé sa vie dans la rue ?

 

JR. : Question subsidiaire : vous avez été interviewé, on a écrit sur vous des articles. Quelle(s) question(s) auriez-vous aimé que l'on vous pose, et que personne, peut-être, ne vous a posée(s) ?

JP.S. : Je voudrais vraiment qu'on me demande quels grands peintres m'ont influencé ?

 

JR. : Dites-nous tout !

JP.S. : Les grands peintres hollandais, flamands, espagnols et français ! Dans notre XXe siècle, je reproche à beaucoup de mes confrères d'ignorer trop souvent le passé de l'histoire de l'art. Pour eux, l'histoire commence à Picasso ou Braque. Il faut connaître le passé.

Certains peintres du XXe siècle m'ont très franchement influencé : De Staël, Malevitch, trop souvent assimilé à un artiste faisant des figures géométriques sur fond blanc : vers la fin de sa vie, il faisait apparaître des personnages, il les suggérait très nettement, uniquement par la géométrie de leurs vêtements. C'est très surprenant de la part d'un homme qui avait connu un énorme succès sur le plan abstrait. Lui et De Staël sont revenus au figuratif. Ils ont vraiment été pour moi " des maîtres à peindre ".

Une autre question : le métier ! J'ai souvent " sur le métier remis mon ouvrage ". J'ai beaucoup travaillé toutes les techniques. Je suis un peu gêné d'entendre dire que la peinture acrylique est mieux, parce qu'on peut travailler plus vite ! Personnellement, je préfère la peinture à l'huile, et on peut travailler aussi vite, si on sait s'en servir !

 

JR. : Avez-vous des remarques à faire sur les problèmes d'éthique, par rapport à la civilisation actuelle ; par rapport à la crise, à l'environnement ?

JP.S. : Moi qui passe des heures avec mes élèves, Je trouve que leur vision est trop souvent faussée par la caricature donnée par la télévision. Ils n'ont ni sens critique, ni esprit d'effort personnel. On leur donne des informations, ils les subissent, ils les prennent visuellement. Certains optimistes disent qu'ils les assimilent très bien ! J'ai des doutes ! On devrait faire beaucoup plus appel à leur sensibilité, à leur intelligence, à leur faculté de mémoire !

 

JR. : Récemment, j'ai eu un entretien avec des artistes belges, professeurs dans es écoles d'art. Ils pensaient qu'en cette fin du XXe siècle, et au début du XXIe, tous ces jeunes ayant actuellement vingt ans, vont complètement modifier les techniques de l'art. Ils observent, par exemple, alors que ces jeunes artistes savent très bien dessiner, un refus de la peinture et du dessin traditionnels. En fait, ils ne se servent plus que de " leur entourage ", des objets de la rue, etc. Vous qui avez des élèves plus jeunes, ressentez-vous le même phénomène ?

JP.S . : Oui, c'est exact. C'est encore l'influence des médias. Mais dans l'ensemble, J'observe un besoin des gens de s'humaniser, de revenir à des données plus raisonnables. Sur un plan musical, je vois des compositeurs de musiques " contemporaines" qui, depuis des années, se servent de synthétiseurs et de bandes magnétiques. Mais il reste des musiciens respectueux des données instrumentales classiques. Je m'en réjouis, car là, vont mes préférences. Le XXe siècle a éliminé trop rapidement le passé, créant un hiatus énorme par manque de continuité. Les découvertes de tel artiste étaient supposées empêcher toute nouvelle création ! Mais après Jean-Sébastien Bach, il y a eu Mozart, Beethoven, Schubert… et Schönberg ! Un effort de création est nécessaire, non pas de création forcée avec des problèmes de modes, mais un effort pour exprimer avec son propre langage, une œuvre " lisible ". Ce que je cherche dans mes peintures, c'est que les gens comprennent ce que j'ai voulu " dire ", qu'ils ne se trouvent pas devant une œuvre ésotérique où ils ne se reconnaissent pas. Vous voyez, c'est très simple !

 

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE NUMERO 274 DE FEVRIER 1992, DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

 

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L'ECOLE ET LA VILLE

 

LA FRESQUE "PEDAGOGIQUE" DE JEAN-PIERRE STORA, peintre

 

 Il est bien que Jean Pierre Stora ait été sélectionné, parmi plusieurs candidats, pour réaliser une fresque sur le mur extérieur d'une école élémentaire de Paris : 40 ans de pédagogie lui ont d'emblée fait trouver le ton juste ! Sans pour autant changer de style car du bout de la rue son travail est reconnaissable : Tout est là, ses échafaudages, ses compositions géométriques, ses foules compactes de petits personnages. Même ses "tics" sont sur le mur : individus de dos, au mieux de profil, dont l'anatomie n'est que suggérée en quelques lignes essentielles. Simplement, les groupes sont reconstitués autrement que ceux des badauds massés sur le parvis de Beaubourg, ou les très rigides défilés de marins à pompons rouges !

 

Car Jean Pierre Stora a été professeur de dessin. Et toutes ces années passées à regarder jouer les enfants, à les dessiner déjà, en classe ou dans la cour, lui ont d'instinct permis de reproduire la tension du corps en train de courir, sauter à cloche-pied, faire des galipettes, partir à l'attaque de l'ennemi en brandissant une règle plate !

 

Devant ce tourbillonnement "organisé", le passant amusé se remémore les moments de discipline où il fallait sortir de la classe deux par deux en se donnant la main ; les tables bien rangées, ici au milieu des espaces de jeu; car ce qui crée le côté ludique du travail de Jean Pierre Stora, c'est l'art avec lequel il a amalgamé classe et cour de récréation, calme et désordre, un peu de nostalgie peut-être, apporté par ces tables à deux places qui n'appartiennent plus à notre monde contemporain !

 

Même les couleurs -ses couleurs habituelles, d'ailleurs- ont été pensées avec pédagogie par le peintre. Douces, en demi-teintes ocre et grises, avec quelques légères touches de rouge judicieusement placées pour éviter la monotonie, elles sont reposantes, antithétiques des nuances violentes qu'affectent les dessins animés télévisés ! Ainsi conçues, elles doivent apaiser l'enfant qui arriverait avec appréhension, lui donner l'envie d'entrer dans cette école si harmonieusement décorée.

 

Outre l'impact pédagogique, la fresque de Jean Pierre Stora, réalisée en quatre panneaux d'une quarantaine de mètres de longueur totale, sur 2,30 mètres de hauteur, apporte à ce quartier chic mais bien terne, des Arts et Métiers, une vie permanente agréable aux voisins. Gageons enfin que les habituels taggers sauront reconnaître sa qualité populaire, et qu'aucun n'osera "bomber" cet espace par respect pour celui qui a apposé sa marque si personnelle sur ce mur autrefois anonyme !

Jeanine Rivais

Fresque de Jean Pierre Stora Ecole élémentaire, 6 rue Vaucanson - 75003 PARIS Métro Arts et Métiers

Ebauche de la fresque réalisée par le copiste Bruno Poirier.

Commande de la Mairie de Paris. Direction de l'Aménagement Urbain et Bureau des Murs peints : 17, boulevard Morlan 75004 PARIS

 

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TOUSSAINT 1996 : ADIEU A JEAN-PIERRE STORA.

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 Il aimait les ports aux petites heures grises et brumeuses. Il aimait les grandes géométries aux vertiges impressionnants et les foules lilliputiennes les traversant pour se rendre dans des désordres-très-ordonnés, vers des points de convergences dont nul ne saurait jamais rien.

Il aimait les couleurs douces, les "roses et les bleus pastels, les jaunes nostalgiques, dans lesquels d'épisodiques rehauts de rouge vif faisaient vibrer les édifices et trépider les personnages.

Il aimait les enfants. Après avoir été pendant quarante ans un professeur de dessin talentueux et attentif, il avait réalisé pour eux, sur les murs de l'école de la rue Vaucanson à Paris, une immense fresque dont les harmonies colorées et les facétieuses petites scènes "de classe" devaient depuis lors ravir les élèves. Tout son savoir est là, sur le mur de l'école, parmi les "rangs" d'élèves se donnant la main ; les rangées de tables d'écoliers; les scènes folles et naïves ; celles un peu nostalgiques, peut-être...

 

Jean-Pierre Stora nous a quittés brutalement, emporté par un infarctus foudroyant. A Maguy, sa compagne et sa complice de toujours, reste une oeuvre à la fois raisonnée et ludique, bouillonnante et sage, une image de l'artiste et l'homme, tel qu'en lui-même...

Jeanine Rivais.

 CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 38, de 1996, DE LA REVUE IDEART.

DOSSIER  REGROUPE DU 26 NOVEMBRE AU 1ER DECEMBRE 2008.

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