" QUAND S'OUVRE LE COCON ", dans l'œuvre de SYLVAIN et GHISLAINE STAELENS, sculpteurs.

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L'histoire de l'art est jalonnée de biographies attestant du farouche esprit d'indépendance des artistes ; voire de l'animosité entre deux créateurs d'un même couple ! C'est pourquoi il est rarissime de rencontrer deux êtres comme " les Staelens " qui, depuis les premiers moments de leur création commencent ensemble chaque sculpture ; savent que, si en cours de route, ils ont des propositions différentes relançant son évolution, ils arriveront immanquablement à une vision unique des possibles variantes : et avanceront à l'unisson jusqu'à son terme.

Même osmose avec le milieu ambiant, pour ce couple établi au milieu des pierres volcaniques, à l'ombre des croix et calvaires noirs qui jalonnent la région d'Auvergne où ils sont implantés. En effet, quel que soit le thème abordé dans leurs sculptures, l'ensemble est constitué de bois, de pierres, de métaux… recouverts d'un sable très fin qui leur donne l'aspect ferrugineux et brûlé des rocs avoisinants. Les nuances de ces couleurs rouillées, qui mêlent minéral et végétal, sont apportées par des pigments, teintures, peintures, etc. De sorte que chaque sculpture semble avoir été arrachée à un bas-relief érodé d'une église romane. Le mimétisme est d'autant plus grand, que Sylvain et Ghislaine Staelens se disent sombres, austères, fermés, comme imprégnés de cette rude contrée.

Rien d'étonnant, donc, à ce que leurs premières œuvres aient été ramassées sur elles-mêmes, à l'instar des statuettes primitives porteuses de charges magiques dont la puissance a généré une fascination qui a traversé les âges. De prime abord, elles suggéraient des nids, voire des œufs hérissés de clous les enfermant encore davantage. L'une de leurs toutes premières sculptures n'était-elle pas intitulée Cocon, corroborant cette impression ?

Pourtant, en une décennie, leur travail a changé. Peu à peu -à mesure peut-être que leurs gestes se sont assurés, que leur " dit " s'est précisé- les œufs ont éclos, les nids se sont ouverts, révélant ici une tête aux gros yeux exorbités ; là un personnage entier, au corps tordu de douleur ; ailleurs, un visage émergeant d'un enchevêtrement buissonnier… Parfois, ils proposent des " scènes " moins " ébouriffées ", le foisonnement des protubérances s'aplanit. Mais alors, -est-ce la permanence de la couleur ?- le spectateur a le sentiment que, sous la rigueur paradoxale de cette apparence, se cache la plus intense souffrance intérieure. De sorte que, barbelées, cloutées ou non, les œuvres des Staelens impliquent un imaginaire dépourvu de compassion, animé de violences pulsionnelles, passionnelles, qui font de leurs créations autant de jalons d'une sorte de généalogie d'une démesure atemporelle, et néanmoins bouleversante et profondément humaine.

D'autant qu'imprégnés eux-mêmes d'une très forte spiritualité, les êtres auxquels ils donnent vie prennent une connotation mystique. Leurs crucifiés, notamment, plus vrais que les vrais, les clous qui crispent leurs mains et le spectacle de leurs corps brutalement agressés, rappelant la souffrance originelle qui, depuis deux mille ans, a courbé bien des têtes !

Ainsi, sur Sylvain et Ghislaine Staelens qui, un jour, ont désiré quitter un monde pas à leur convenance pour une sorte de retraite volontaire, l'envie de créer est-elle tombée comme un cadeau leur permettant d'exprimer ce qui dormait au fond d'eux-mêmes, et dont ils n'avaient pas forcément pleinement conscience. D'œuvre en oeuvre, ils ont recréé autour de leur solitude, un monde éminemment personnel. Un univers fantasmagorique, dans lequel la récurrence de la violence rentrée génère un véritable ascendant, à la fois tentation et répulsion. Un cheminement qui s'en va si loin hors des sentiers battus, qu'il en est quasi effrayant.

Comment ne pas comprendre, alors, dans cette façon bien à eux de s'affirmer en autarcie, qu'il est indispensable aux deux protagonistes d'être en parfaite harmonie, de savoir qu'ils ne sont jamais " seuls ". Et conclure de cette démarche si particulière, qu'ils ne sont pas non plus " un " et " un " qui feraient deux. Qu'ils sont bien deux qui ne font qu'un !

Jeanine Rivais.

 un autre artiste

 

 

 VOIR AUSSI ENTRETIEN DE JEANINE RIVAIS AVEC LES STAELENS : RUBRIQUE COMPTES-RENDUS DE FESTIVLS, NOTTONVILLE.