LIONEL SOURISSEAU, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Lionel Sourisseau, nous avons hier un peu évoqué votre travail, pendant que je le découvrais, et je vous avais suggéré que, comme plusieurs de vos collègues ici, vous étes un héritier de Basquiat. Etes-vous d'accord ?

Lionel Sourisseau : On peut le dire, en effet. Un enfant de Basquiat, un enfant du Rock. Oui.

 

JR. : Votre peinture présente la plupart du temps des personnages grimaçants, avec des grosses dents. Est-ce une façon d'exprimer votre mal-être ? Ou est-ce autre chose ?

LS. : C'est autre chose. Il y a toujours du bonheur dans le malheur. Derrière le visage grimaçant, il y a un sourire. Tout n'est pas grimaçant, tout n'est pas souriant. C'est la vie.

 

JR. : Vous êtes donc toujours dans deux états d'âme à la fois, l'un de bien-être, l'autre non ?

LS. : Ou. Je suis de la Balance, il m'est facile de vous répondre.

 

JR. : La plupart du temps, de vos personnages vous représentez uniquement le visage et le buste. Pourquoi procédez-vous ainsi ? Est-ce parce que le corps ne vous intéresse pas ?

LS. : Je ne peux pas dire que le corps ne m'intéresse pas. Le corps des femmes m'intéresse. Quand je fais des collages, le corps des femmes est présent.

 

JR. : Oui, mais il faut aller les chercher dans le coffre où vous les conservez. Tandis que sur les œuvres placées sur les cimaises, ce ne sont bien que des têtes. Est-ce parce que, pour vous, l'homme n'est que cérébral ? Ou pour une autre raison ?

LS. : Oui, il est cérébral, mais on ne peut pas séparer le corps de l'esprit.

 

JR. : Problème, de l'esprit je ne vois que l'extérieur, l'enveloppe. Et je ne vois pas le corps. Essayez de définir votre travail : comment le voyez-vous ?

LS. : Je le vois comme un peu chaotique, mais toujours harmonieux. Mais on ne peut pas être éternellement chaotique. Le chaos appelle l'harmonie.

 

JR. : Nous revenons donc à la bivalence de votre œuvre ?

LS. : Oui, voilà.

 

JR. : Vous parlez de chaos, et d'harmonie. Cependant, il me semble que le chaos soit la dominante. Au centre de vos tableaux, vous avez un ou plusieurs personnages, et autour d'eux, il n'y a justement rien d'harmonieux. Tout n'est que déséquilibre. Certes, parfois vous intégrez ce qui pourrait être des fleurs, mais elles donnent l'impression de dégringoler de chaque côté de vos personnages. Vos nuages vont de la simple petite boule à des formes pas vraiment constituées. Pourquoi créez-vous cet entourage qui, lui, n'a rien de positif/négatif ?

LS. : C'est pour créer un équilibre de l'ensemble ?

 

JR. : Vous voulez dire que le déséquilibre crée l'équilibre ?

LS. : Voilà ! Pour créer l'équilibre, il faut le déséquilibre avant ou après. L'équilibre appelle le déséquilibre.

 

JR. : Certaines de vos toiles sont des collages. D'ailleurs, parfois, l'impression de collage est disparue. Sur certaines œuvres, le spectateur a presque l'impression d'une bande dessinée. En tout cas, elles sont un peu narratives : un cavalier, un homme tirant une charrette, etc. A quoi correspondent ces séquences, au milieu de cette sorte de flore incertaine ?

LS. : C'est un hommage aux Amérindiens. Vous dites " séquences ", mais il y a toujours un peu de vert. Il y a bien une harmonie.

 

JR. : Oui, mais l'harmonie est créée par la flore. Il me semble que ces différentes séquences rappellent nos chers Westerns (cactus, chevauchées, etc.) Mais vous n'êtes pas de la génération qui les regardait religieusement !

LS. : Bien sûr. Mais j'aime bien le côté chamanique chez les Amérindiens. Je m'intéresse beaucoup au chamanisme.

 

JR. : Dans ces différentes séquences, vous placez des photos anciennes présentant par exemple un travois, et des personnages que vous avez dessinés, que vous avez réduits presque au stade du bonhomme têtard. Pourquoi associez-vous ces deux éléments ?

LS. : Quand on regarde les peintures amérindiennes, ils font des dessins un peu semblables. C'est pourquoi je voulais associer ces photos d'eux avec mon graphisme.

 

JR. : Oui, mais la photo est un document. Tandis que votre graphisme est spontané. Qu'est-ce que l'association des deux vous apporte ?

LS. : C'est ce que je m'achemine vers la même chose. Quand je dis que tout est fort, je veux dire que la photo comme le graphisme vous parle.

 

JR. : Ce serait donc un document ethnographique auquel vous mêlez votre document personnel ?

LS. : Oui. Tout à fait.

 

JR. : Revenons à vos autres toiles. Quand vous ne parlez pas des Indiens, nous avons sur l'une d'elle un énorme cœur inversé, dans lequel se trouve une femme à l'évidence angoissée, perdue dans ses pensées. Votre ajout est-il fait sur le même principe que sur l'autre tableau ?

LS. : Oui. Comme je vous l'ai dit, je m'intéresse à la poésie. Je vais loin dans mes mots. En effet, la femme est en souffrance, et vous voyez, que j'ai écrit " MAUX ". Il s'agit pour elle de trouver la paix intérieure.

 

JR. : Le vol implique que l'on s'en va. " Trouver la paix " n'est pas forcément bouger. Vous êtes donc ici dans un paradoxe ?

LS. : On peut bouger intérieurement. Pour trouver la paix intérieure, il faut décoller son esprit ; exprimer son angoisse. C'est pourquoi j'ai placé une sorte de Bouddha sur ce tableau.

 

JR. : En somme, on pourrait dire que vous êtes un ethnologue d'une peinture un peu naïve ?

LS. : Plutôt qu'ethnologue, je dirai " géographe mental ". Comme je vous l'ai dit, je m'intéresse à la poésie. De même qu'il faut comprendre la photo, il faut traverser les mots. Traverser la peinture.

 

JR. : Mais alors, quand vous écrivez " tran " et plus loin " spoétique ", pourquoi votre " s " n'est-il pas à la bonne place ? Il devrait être avec " trans " et non avec " poétique " !

LS. : C'est tout simple ! La poésie est transcendantale. Le mot est transcendantal. Plutôt que " le mot ", je devrais dire " la parole ". Des gens font des incantations ; ou la poésie est incantatoire.

 

JR. : Vos dessins ne me semblent pas construits sur le même modèle que vos tableaux. Je ne retrouve pas la séparation en cases, où chacun exprimerait un sentiment différent. J'ai l'impression d'une foule, assez rieuse d'ailleurs : est-ce la fête, quand ils ont réussi à se retrouver tous en un même lieu ?

LS. : Voilà. D'ailleurs, si vous regardez bien, l'un de mes personnages peut être en même temps un animal. Mais je peux faire l'inverse. Faire que l'animal ne soit pas loin de l'homme !

 

JR. : Donc, quand vous parvenez à les réunir tous sur la toile, qu'ils ne sont plus dans des cases séparées, vous avez trouvé l'harmonie ?

LS. : On peut le dire. Mais moi je n'ai rien trouvé. C'est la peinture qui a trouvé son harmonie. Moi je ne suis qu'un intermédiaire. Quand je peins, je ne sais pas où je vais. C'est la peinture qui m'entraîne. Un peu comme un musicien de jazz qui fait une improvisation. Il démarre sur un thème, mais ensuite il navigue dans le thème.

 

JR. : Il me semble quand même y avoir une autre différence : sur les œuvres où vous aviez placé des cases, il n'y avait pratiquement pas de fonds. Tandis que, sur les dessins, vous avez ajouté un fond…

LS. : Non, il n'y a pas de fond. C'est une figure.

 

JR. : Oui, mais c'est comme si vous aviez un peu gommé la figure, parce que vous l'avez couverte de graffiti.

LS. : Je peux vous l'expliquer. C'est un peu comme des tatouages. On peut avoir des tatouages intimes. Le corps porte des tatouages intimes. La vie n'est pas un long fleuve tranquille. Il y a des tatouages intérieurs, que l'on ne voit pas, mais qui sont là.

 

JR. : J'en reviens à l'idée du corps. A regarder de nombreux détails, je m'aperçois que vous avez parfois ce que je pourrais appeler des " non-corps " ! Par exemple, vous placez une tête au-dessus d'un long tube. Donc, je repose la question : pourquoi tantôt le corps est-il inexistant ? Ou pourquoi est-il mutilé ?

LS. : On peut dire que ce tube est un cou !

 

JR. : Vous placeriez encore le corps au-dessous de ce cou démesuré ? Donc, de toutes façons, ce corps serait difforme !

LS. : Nous sommes tous un peu difformes ! En fait, il n'y a rien de difforme. C'est le regard de l'homme qui crée la difformité. Mais on ne peut pas changer la vie !

 

JR. : Considérons l'un de vos personnages, violet sur fond vert. Il est presque entier, et presque réaliste. Cependant, il est difficile de dire si c'est une femme ou un homme, parce que le " sexe " se résume à un rond. Faut-il en conclure qu'il s'agit d'un sexe féminin, alors que son visage me semble plutôt masculin ?

LS. : A regarder la tête, en effet, on voit que c'est un homme. Si cela avait été une femme, j'aurais fait un cœur…

 

JR. : Cependant, je vois un embryon dans le ventre de ce personnage !

LS. : Non, ce n'est pas un embryon. C'est une spirale. Je l'appelle " la spirale spirituelle de l'Homme ". L'Homme est appelé à évoluer. Et c'est en fait son cœur spirituel. Le plasma spirituel. Le soleil spirituel.

 

JR. : Donc, la seule fois où vous ayez réellement un personnage dans son entier, la partie la plus importante de lui-même, c'est cette spirale.

LS. : Oui. L'Homme est appelé à grandir intérieurement, spirituellement. Quand je dis " spirituel ", cela n'a rien à voir avec les religions.

 

JR. : Vous m'avez dit tout à l'heure que vous êtes un " géographe mental ". Diriez-vous que vous êtes une sorte de chaman, en même temps ?

LS. : On peut le dire ainsi. J'ai rencontré des chamans. Et puis, je regarde beaucoup les peintures des autres, et à travers la peinture, je perçois, je perce le voir, je vais plus loin que le voir.

 

JR. : En somme, vous essayez d'aller au-delà du réel ?

LS. : Oui. Mais ce n'est pas de l'irréel. Aller au-delà du voir, c'est toujours du réel.

 

JR. : Cela devient de la philosophie !

LS. : Non non ! C'est du chaman. C'est de la poésie. Regarder la poésie, c'est recueillir ses mots. En poésie, une fleur peut ne pas être une fleur.

 

JR. : Elle peut ne pas être seulement une fleur ?

LS. : Voilà. Il y a la forme de la fleur, la couleur de la fleur… Offrir une fleur à une femme correspond à tout un langage.

 

JR. : Y a-t-il autre chose que vous auriez aimé dire ? Des questions que vous auriez aimé que je vous pose, et que je n'ai pas posées ?

LS. : Je pourrais dire comment je travaille ? Je n'ai pas vraiment de thème. Au départ, je travaille par couleurs. Je mets une couleur, j'en ajoute une seconde. Et avec deux couleurs, je vois des formes. Une forme appelle une couleur, une autre forme, et peu à peu je construis mon tableau. Mais il peut aussi m'arriver de procéder autrement.

 

JR. : Donc, au départ, vous êtes tachiste ?

LS. : Oui. Et après je place mes personnages sur les taches. Et je place mes titres.

 

 

JR. : Justement, quelle place ont les titres dans votre création ? Sont-ils des redondances de l'œuvre ? Des antithèses, etc…

LS. : Ils viennent toujours après.

 

JR. : Oui, mais est-ce qu'ils corroborent l'œuvre ?

LS. : Oui, totalement. C'est l'œuvre qui donne le titre. On peut difficilement séparer le titre de l'œuvre. Le titre est une sorte de reposoir pour l'œuvre.

 

JR. : Donc, il prolonge l'œuvre. Et si vous n'aviez pas de titre, l'œuvre pour vous ne serait pas terminée ?

LS. : Tout à fait. Quand je vois des peintres qui ne mettent pas de titres à leurs œuvres, cela me fait mal. Je ne ressens pas la complétude de l'œuvre.

 

JR. : Vous avez beaucoup parlé de poésie, est-ce que vous en écrivez ?

LS. : Oui, j'en écris. Pas beaucoup. Pour être poète, on n'a pas besoin d'écrire de la poésie. La poésie, c'est simple : marcher, se promener, c'est déjà être poète !

 

JR. : Et qu'écrivez-vous comme poésie ?

LS. : De la poésie un peu surréaliste. La peinture appelle le côté poétique.

 

JR. : " Je suis l'oiseau pèlerin

Aux voiles de silence ".

LS. : " Je traverse le temps autant qu'il peut me traverser ".

 

JR. : Ce sont donc des vers libres ? De la poésie en prose.

LS. : Oui. A travers le chamanisme, j'ai connu Kenneth White qui y est très attaché. J'aime aussi beaucoup Henri Michaux qui était poète et qui, plus tard a peint.

Entretien réalisé au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

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