NECROLOGIE

HOMMAGE A JACQUES SIMONOMIS

qui fut poète avant tout et directeur du CRI D'OS pour tous.

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" Mon chien s'appelle Oulipo, ma femme Bricoli et moi : Iom ! pour être en avance ". Jacques Simonomis

Exergue au texte de Jean-Paul Gavard-Pére (La Nouvelle Tour de feu)

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Tel un dernier trait d'humour noir, Jacques Simonomis, depuis toujours moralement gêné dans un monde qui ne lui convenait pas, a quitté ses amis à la fin de l'hiver 2004/2005. En devenant poète, Jacques Simon, désireux de quitter la horde de ses homonymes, devint un palindrome, SIMONOMIS, qui lui-même, devint plus vrai que vrai, au point que personne n'imaginait que ce nom " pût " ne pas être le sien !

A en juger par ses premiers textes publiés au milieu des années 70 (" Matricule à zéro ", " Les sirènes avec nous "), alors qu'il approche doucement de la trentaine, le cordon ombilical semble difficile à couper (" O les difficultés du nouveau débarqué. Le bateau maternel a quitté le rivage. On reste sur le quai avec le mince bagage d'une poignée d'années ") ; mais la volonté irrépressible d'aller de l'avant le taraude (" Ma tentative de liberté ne plaît pas/qu'importe/Moi je suis de mon tempérament/d'artiste ou de vieillard intelligent ").

Une longue série de livres jalonnera les trois décennies suivantes, mais d'ores et déjà, " Matricule à zéro " en a posé les bases, sauf peut-être concernant la prise de conscience politique de l'artiste. D'emblée, ce titre -tous les titres d'ailleurs- est déroutant mais imagé. Passant outre aux définitions sérieuses du dictionnaire, il s'accroche à l'expression populaire, " avoir le matricule à zéro ", qui signifie être mort de peur ! Cette définition convient à merveille à l'auteur, comme résumant ses questionnements : " Comment vivre/à la hauteur de nos amours/à la hauteur de nos mépris/De nos paroles les meilleures et de nos silences les plus révélateurs ? "

 

Ainsi, dès l'aube de sa quête poétique, Jacques Simonomis met-il en évidence son angoisse existentielle. A l'âge où les jeunes gens se sentent des ailes assez fortes pour conquérir le monde, les siennes sont rognées (" Avec des vols d'oiseaux blessés/Il n'y a plus de pays du soleil pour nous/Parents pauvres des oiseaux libres… "). Sachant intuitivement que la route sera dure, il définit alors son éthique de vie et de poésie. " A la force du cerveau/ Je maîtriserai la douleur/Je secouerai l'attendrissement du stupide…/Je serrerai mes faibles mâchoires/Je refuserai l'ivresse alcoolique/Je me taperai sur le ventre en riant comme un âne…/Je me placarderai d'étiquettes d'or et de décorations/Et je déambulerai place de la Nation... " Dans plusieurs de ses recueils, ces idées se bousculent, et il lui faut faire un formidable effort pour parler de la vie, et non pas comme ce serait si facile, de la mort. Révolte et volonté de vie sont si prégnantes qu'il en bégaie, hache les vers, passe au vers libre, chamboule certaines tournures (" Nous qui possédons peu/La folle envie de rire…/Nous qui possédons peu la folle envie de rire… "), en vient à des allitérations brutales (" …la pression de la mer des mines réunies/croix témoin sang rasoir remords après les murs… "), à des interrogations exclamatives (" Insensé ! Quand donc comprendras-tu ? "), etc. Enfin, n'en pouvant mais, à bout de souffle et de révolte, il insère, pour se rééquilibrer, entre ces grands moments lyriques, de courts poèmes sans titres, très concentrés, souvent rimés, isolés au milieu de la page blanche.

Autre recours, peut-être, contre la solitude et le sentiment d'être mal aimé, Jacques Simonomis affirme la supériorité du poète en général, et sa volonté personnelle de ne tenir aucun compte des opinions d'autrui (" Plaire à beaucoup/Est ton dernier souci… "). Equilibre bancal, sans cesse remis en cause, car au long de sa vie, au long de sa poésie très noire, il constate à diverses reprises : " Par l'amitié/Déserté/Jugé par l'amour/à la famille étranger/ En désaccord permanent avec la foule/Seul vraiment… ". Et subséquemment se demande avec la plus grande rigueur et honnêteté : " Homme sensible parmi les hommes, à quoi sert ton art ?/Es-tu bouffon ? Es-tu d'église ? Es-tu de politique ?/Que prétends-tu ? Que veux-tu ? Etre un homme ? "

Au fil des recueils suivants, Jacques Simonomis reprend ces thèmes. Et, à ce propos, le lecteur peut se demander si le poète n'a pas, au cours de ces quelques trente années, été sans cesse trahi par l'homme ? Déjà, comment faire comprendre que l'on crève de mal-être, lorsque votre compagne est une amie précieuse, attentive, toujours souriante ? Mais surtout, comment paraître sincère, lorsque votre corps est plantureux, que votre trogne est celle d'un bon vivant, que vous possédez une gouaille et un humour au vitriol, un sens rare de la gaieté et de la convivialité… ? Jacques Simonomis a dû bien des fois maudire son corps, antinomie de son esprit ! D'ailleurs, il parle souvent de lard, de carcasse, par dérision contre ce corps qu'il n'aime pas ! (Un humoriste aurait pu avec bonheur croquer le " corps mi-groggy ", le " corps négatif ", la " tranche de lard " de cet être " fier il est bête/c'est moche/Sa caboche/S'effiloche… "). De plus en plus dur envers lui-même, il ajoute : " Je me regarde dans la glace/Et je regarde sans comprendre/Ma tête de mort masquée de chair vivace... ". Tous ces éléments emmènent crescendo la colère de celui qui " est né d'un orteil d'orage sous l'œil poilu des Carabosses ".

 

Et puis, il y eut la Guerre d'Algérie. Après des années de silence sur le sujet, comme une prise de position de fin de siècle, Jacques Simonomis publie en 1999, " La Villa des Roses ". Dans ce lieu de sinistre mémoire, " Un jeune homme de vingt ans embarqué dans une aventure qui ne le concernait pas... " aurait pu parler " des six égorgés du 16 mars/1962/… des suicidés au P.M./Pendant la garde "… Ce recueil est celui d'une prise de conscience. Il va de la constatation amère d'être " différent ", pas accepté (" Les nomades ont rabattu leur porte en peau de bique/à notre passage... ") ; à la tristesse du jeune appelé qui commence à percevoir la gravité de la situation (" Le village est cerné/Tout bascule/La guerre est là/Paix à ceux qui nous tirent dessus ") ; à l'évidence de s'être laissé entraîner " Pour ne pas être un lâche/Pour faire comme les copains " ; à l'évocation directe et brutale de la sale guerre et surtout de la torture. " La Villa des Roses " est un livre beau comme un chant de deuil, comme une mélopée tendre ; même si cette tendresse est parfois recouverte par la honte dite avec une ironie désespérée. Sans doute, la maturité de cet ouvrage est-elle liée au temps très long qui s'est écoulé entre les faits et le souvenir. La publication a-t-elle eu pour but de conjurer enfin des peurs dont la rémanence était devenue impossible à endiguer ? Ou bien Jacques Simonomis a-t-il tout simplement éprouvé le besoin, le désir de témoigner ?

 

Ultime garde-fou, quand l'intensité devient insupportable, quand la coupe est trop pleine, le poète fait appel à l'humour, un humour féroce. Il devient tour à tour narrateur avec (" L'Essayeur " et " Un âne sur le toit ") pour lesquels on le dit " cousin d'Alphonse Allais, Boris Vian, Tristan Bernard…) ; bateleur, bonimenteur (" La Parade du cirque " ; homme politique en campagne électorale (" Ca marche ou la Pariade politique ")…

 

Somme toute, Jacques Simonomis paraît détendu uniquement lorsqu'il parle des autres. Ce parcours personnel est en effet ponctué de textes, d'entretiens : Après " Le Triangle sacré " où il " rencontre " " Carco Francis qui s'y connaît en cuisses, en cailles, en brumes et en bohème ", ce sont successivement Picasso, Archipenko, Pascin, Le Lorientais, Dizzy Gillespie, Jehan Despert, Jean Rousselot, François Lavaur, bien d'autres… Il parvient en 1987/88 à deux poètes régionalistes, l'un, Eugène Bizeau (" Vous avez dit Bizeau ? "), écrivant dans le plus pur français ; l'autre Gaston Couté (" De la terre aux pavés "), chantre d'un patois savoureux et coloré.

Momentanément détendu aussi, bien qu'il revienne vers lui-même -avec toutefois une pointe d'amertume- lorsqu'il compose ses " Poèmes pour les oreillettes et pour ceux qui les aiment ", série de comptines joviales, à l'usage des adultes, bien qu'il ait le sentiment d'y " avoir gardé l'esprit d'enfance ". Ce titre bizarre ne résiste néanmoins pas à son esprit critique, puisqu'il devient en 1996, " Il faut savoir lire ". Et l'amène à son contrepoint, " Les chiffres, ces gens-là ", signes avec lesquels il semble définitivement fâché.

Après avoir " enjambé " d'autres titres, sur lesquels il faudrait pourtant s'attarder, il est impossible d'occulter un petit bijou d'humour, un poème savoureux, intitulé " Le Point "*, ce signe fatidique que Jacques Simonomis traite avec une familiarité inattendue. Il l'insulte, le bouscule, s'en prend à lui comme à quelqu'un qui l'aurait fait beaucoup souffrir, mais à qui il ne garderait pas rancune. Est-ce une façon de rendre un hommage irrévérencieux à ce tabou qui, au cours des dernières décennies à bien souvent disparu des livres de poésie ? Ou à Maurice Carême qui, lui, a joué avec tous les signes de ponctuation ?

Il faut, pour terminer, évoquer, au-delà du poète, le directeur de revue. Les poètes assez altruistes pour consacrer bénévolement et à l'infini à leurs pairs, un temps précieux, se comptent sur les doigts de la main. Résolument généreux, Jacques Simonomis a donné une place immense à des poètes qui ont eu parfois du mal à se faire éditer ailleurs.

Et puis, d'esprit intelligent et de culture éclectique, il a offert ses pages à des peintres, sculpteurs, théoriciens des arts plastiques, permettant à ses lecteurs de s'intéresser à d'autres formes de création que la poésie. Les fleurons de cette ouverture ont été le long dossier sur le couple Mirabelle Dors et Maurice Rapin ; et surtout la " Petite histoire des arts singuliers " où Jean-Claude Caire, lui-même fondateur du Bulletin de l'Association les Amis de François Ozenda, a pu raconter longuement l'histoire de la marginalité picturale.

D'emblée, le titre de la revue, le " Cri d'os " (emprunté à Tristan Corbière), affirmait en grinçant, et sans ambiguïté, qu'aucune concession ne serait tolérée, aucune complaisance cautionnée. Et, de fait, s'il fit sans compter place aux autres, il en est pour lesquels Jacques Simonomis ne manifesta jamais aucune mansuétude : ceux qui faisaient les beaux jours de ses " Rostres ", ces pages au vitriol où il se répandait en pleurs et gémissements faussement pitoyables et authentiquement désabusés sur les poètes qui lui écrivaient pour parler d'eux-mêmes et réclamer comme un dû des exemplaires de cette revue pour laquelle pendant dix ans, il s'est saigné à blanc !

Aujourd'hui, et bien trop tôt, le corps de Jacques Simonomis repose en terre. Ce corps qui, une fois de plus, l'a trahi. Mais pour ceux qui ont essayé très fort d'être ses amis, nul doute qu' " innombrable ", (il continuera de commander) " l'armée invisible des écornifleurs ". Qu' (il leur donnera) "la peste, le palu, le typhus, la fièvre jaune et le phylloxéra " ? Qu' (il sera) " le Venimeux, l'Urticant, le Vésicant et la Cantharide de (leur) indépendance "**. Comment, dans ces conditions, pourraient-ils l'oublier ?

Jeanine Rivais.

*(1993 ; revue Multiples).

** " Mon siècle en deux ".

 

un autre poète