MARINE SILVIA, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Marine Silvia, Vous êtes dans un festival d'Art insolite. Or, vous venez de me dire que vous n'estimiez pas appartenir à l'univers singulier. Alors, dans quel milieu vous sentez-vous bien ?

Marine Silvia : Il n'y a pas forcément un monde dans lequel je me sente bien. Disons que je m'exprime. Je fais des sortes de mises en scène où je parle de ma vie passée, même si on voit des têtes de poupées. En fait, ce ne sont pas des " poupées " ; en aucun cas des jouets de l'enfance. D'ailleurs les titres sont très importants. Les titres expliquent ma démarche.

 

JR. : Je poserai tout de même la question perfide : si vous ne sous sentez pas bien dans l'Art insolite…

MS. : Je suis dans la marge, plutôt. Je n'utilise pas la variété de couleurs qu'utilise le mouvement Singulier. Je me trouve assez en marge par rapport à ceux qui exposent avec moi.

 

JR. : Je ne vous aurais de toute façon pas classée dans cette mouvance, parce qu'il y a une partie peinte très réfléchie, avant d'en venir aux objets de récupération. Il y a toujours un grand fond, souvent monochrome, avec parfois une évocation d'un lieu possible. Mais la plupart sont des non-fonds, des fonds non signifiants…

MS. : Peut-être que si, comme dans le tableau intitulé " Route de nuit ", où la route et la nuit sont bien évidentes. Dans " La Famiglia ", il y a de petits personnages…

 

JR. : Oui, mais nous parlons du fond. Ce n'est pas lui qui m'indique que vous allez me parler de la famille. A moins que ce ne soit le rôle du papier peint ?

MS. : Il y est pour quelque chose ! Il a été choisi. Disons que les couleurs et les fonds ont un sens pour moi, le type de couleurs… Surtout les couleurs. Et comment je les compose, comment je les organise.

Prenons le cas du tableau que j'ai intitulé " Suspect N° 1 ". Le sujet est enfermé dans une minuscule prison. Mais il lui reste un espoir, grâce au nuage …

Je voulais justement évoquer avec vous comment un infime détail fait que ce non-fond devient plus signifiant. Dans l'un, c'est le nuage que nous venons d'évoquer dans un immense ciel bleu. Dans un autre, ce sont des photos de famille.

Ou encore une petite tapisserie, banale à souhait. Avec ces deux petits personnages barrés qui, pour les gens qui m'entourent, sont mes parents.

 

JR. : Venons-en à cette tête de femme enchaînée. Avec un corps inexistant remplacé par un voile : Où sommes-nous ?

MS. : Il s'agit de " L'Amante ", il est donc lié à l'amour passion. Qui se termine toujours mal…

 

JR. : D'où les clous ?

MS. : Ils sont plutôt là pour les faire tenir. Et puis, il y a peut-être de ma part un côté esthétisant dû au choix des couleurs. L'idée m'est venue après avoir visité une exposition Magritte que j'aime beaucoup. Il y avait ce fameux tableau du baiser, où les deux amants s'embrassent derrière un voile gris. Ils n'ont pas de corps non plus. Ce sont deux têtes qui s'embrassent avec le voile par-dessus. Voilà comment est née mon interprétation de l'amour passion.

 

JR. : Mais là, vous avez symbolisé l'amant par un simple cœur. Pourquoi est-il ainsi dématérialisé ? D'ailleurs, à part votre père, je ne vois…

MS. : Là il n'a aucune part. Je parle de la féminité, je parle d'une vie de femme qui a été assez variée et aventureuse. Et ma vie d'adolescente a été une succession d'algarades. Il m'a lavé la cervelle pendant des années : il fallait que je sois professeur d'italien parce que ma mère était d'origine italienne. Quand j'ai parlé des Beaux-Arts, il n'en a pas été question ! Partir à Paris signifiait la bamboche continuelle !... Il fallait que je sois prof, que je me marie, que j'aie des enfants, etc. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que ma mère et lui ont divorcé…

 

JR. : Passons au tableau suivant, qui me semble plus mystique.

MS. : Oui. Il y en a deux de cette veine-là. Le fait de s'élever au-dessus de certaines réalités, une part de rêve…

 

JR. : Je voulais évoquer ce village vraisemblablement de nuit, puisque le fond est bleu foncé, avec une unique lumière qui semble symbolique sur le rouge presque uni : la lampe qui, dans toute la littérature du XIXe siècle, appelle le voyageur. Mais je n'avais pas vu une poussière d'étoiles, j'avais vu une fumée idéalisée…

MS. : Non, pas du tout ! C'est bien le cosmos !

 

JR. : Beaucoup plus tragique, le tableau suivant. Accident de la route ?

MS. : Non. J'avais vu un film tiré des nouvelles d'Edgar Allan Poe tourné par divers metteurs en scène, dont Fellini. Et, comme j'utilisais des têtes de poupées, je me suis souvenue de combien j'avais été frappée par la nouvelle tournée par Fellini avec Terence Stamp. A la fin, il part sur la route en voiture et quand il s'arrête, on voit une espèce de boule qui rebondit au ralenti dans une nuit très noire.

Mais, parfois, je m'inspire aussi des accidents.

 

JR. : Oui, parce que la vision de ce tableau est forcément très subjective. Si l'on possède la référence que vous venez de donner, tout s'éclaire. Mais, sans elle, il est évident qu'il est impossible de la deviner ! Et que l'on ne voit que l'accident. D'ailleurs, tout le monde a en tête les accidents.

A la limite, le tableau d'à côté pourrait en être le complément.

MS. : Oui. Je l'appelle " Voie lactée ". Il est entièrement fait en perles de verre. Vous pouvez voir comme le travail est long pour y parvenir !

 

JR. : Et maintenant, cette histoire de famille où vous avez séparé les protagonistes par un morceau de dentelle, que voulez-vous en signifier ? Est-ce à dire que, pour reprendre l'expression populaire, " ils ont fait dans la dentelle " ?

MS. : Non, pas du tout !

 

JR. : Parlez-nous de votre parti pris de ne prendre que des têtes de baigneurs pour représenter des adultes ? Nostalgie ?

MS. : Non, pas vraiment. Il y a des siècles que notre civilisation peint à plat, dans des cadres. Il s'agit pour moi de parler de la femme. D'ailleurs, en ce moment, je suis en train de travailler à une série moins saignante. Mais je dénonce encore et toujours notre civilisation judéo-chrétienne. C'est très important pour moi. J'ai aussi choisi des Barbie pour un triptyque. Mais je pense que je vais m'arrêter après cette série. Et j'envisage ensuite une série où le tableau n'existe plus ! …

JR. : Peut-on dire alors que votre tableau est réalisé dans votre tête avant d'être sur le support ?

MS. : Absolument ! Il est complètement créé dans ma tête. Les couleurs sont peut-être moins certaines à l'avance.

 

JR. : Et vous n'avez jamais envisagé de réaliser vos tableaux sur des fonds signifiants, c'est-à-dire qui situeraient vos personnages géographiquement, socialement, etc. ?

MS. : Si. Le triptyque des Barbie s'intitulera " La Baie des anges ". Parce que j'ai vécu longtemps sur la Côte d'azur. Dans le monde du pognon ! Les Barbie font partie du monde du pognon !

 

JR. : Elles connotent, en effet, tout à fait le monde de l'argent

MS. : Ce sera un fond signifiant, même s'il n'a pas les couleurs de la réalité. Il y a des piscines, il y a des colonnes… Il sera signifiant.

 

JR. : Dans un prochain festival, vous allez donc baigner dans le luxe !

MS. : Dans le luxe ! Luxe ravageur et destructeur !

 

JR. : Y a-t-il autre chose que vous auriez aimé dire ? Entendre des questions que je n'ai pas posées ?

MS. : J'aimerais dire que l'accueil que l'on fait à mon travail me fait souvent mal. Le visiteur ne voit que du sang…

 

JR. : Tout de même, dans ce genre de festival, il y a souvent des psychologies très lourdes !

MS. : J'en ai parlé avec un psychiatre qui m'a dit : " Laissez-les voir du sang, c'est leur problème qu'ils expriment, pas le vôtre. Moi, personnellement, je trouve ça très beau ! "

 

JR. : Certes, je ne suis pas psychiatre, mais je n'aurais pas analysé votre œuvre de cette façon : J'aurais plutôt pensé que c'est le fait que votre travail soit très réfléchi, très intellectualisé qui aurait pu poser problème, par rapport aux œuvres qui vous entourent et qui sont tellement spontanées ? Tellement souvent des œuvres de survie. Il me semble que vous avez travaillé plutôt avec votre tête qu'avec vos tripes ; alors que les autres ont travaillé avec leurs tripes et non pas avec leur tête !

MS. : Oui. Absolument. Mais néanmoins, je travaille aussi avec mon sang !

Dans un précédent festival, il y avait de très nombreux étudiants, et leurs réactions étaient plus sympathiques !

 

JR. : J'ai rencontré ce thème plusieurs fois, dans ce festival, et parfois très douloureusement.

MS. : Il est exact qu'il y a une douleur à expurger.

Entretien réalisé à Miermaigne le 21 juin 2008.

 

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