HIDEAKI SHIMADA, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

L'artiste ne parlant pas français, l'entretien a été réalisé grâce à l'aide de Madame Shimada qui a traduit en et du japonais les questions et les réponses.

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Jeanine Rivais : Monsieur et Madame Shimada, vous êtes tous les deux d'origine japonaise. Il y a longtemps que vous vivez en France ?

Madame shimada : Mon mari vit ici depuis 26 ans, et moi depuis 18 ans.

 

JR. : Mais votre mari n'a-t-il pas honte, votre mari, de ne pas parler un mot de français au bout de 26 ans !?

Mme S. : C'est ce que je pense aussi ! Mais il passe beaucoup de temps à peindre. Alors, devant ses tableaux, il n'a pas besoin de parler ! Et lorsqu'il a besoin de communiquer avec les autres, je suis là, donc je l'aide. Comme en plus je suis bavarde, je crois que cela l'arrange bien !

 

JR. : Hideaki Shimada, je vois sur vos tableaux des séries d'hommes que l'on pourrait appeler des hommes/bouteilles ?

HS. : Non, peut-être pas ?

 

JR. : Je voulais en venir à la description : ils ont une tête, un cou tubulaire, et pas de membres. Pourquoi n'ont-ils pas de membres ?

HS. : Ce qui est important, c'est la simplification. Les bras et les jambes sont " en plus ", donc pas indispensables.

 

JR. : Avez-vous conscience que, dépourvus de bras et de jambes, vos personnages sont amputés, qu'ils ne peuvent aller nulle part, et ne peuvent rien faire ?

HS. : En effet, je veux parler de gens qui ne peuvent ni marcher ni faire quelque chose avec leurs mains.

 

JR. : Mais alors, tous sont physiquement handicapés ?

HS. : Non, le problème n'est pas celui du handicap. C'est autre chose !

 

JR. : Dans ce cas, qu'est-ce que c'est ?

HS. : Il ne faut y voir que l'idée de simplification.

 

JR. : Tous vos personnages sont placés sur ce que j'appelle un non-fond. C'est-à-dire que je ne peux pas les situer historiquement, géographiquement, socialement… Ils sont atemporels. Je n'ai d'indication d'aucune sorte.

HS. : Ce sont des gens actuels, du XXIe siècle.

 

JR. : Mais comment affirmez-vous qu'ils soient du XXIe siècle ? Vous ne donnez aucune indication corroborant cette affirmation.

HS. : Dans la société actuelle très difficile, ils ont beaucoup de problèmes. Ce sont, en somme des combattants, qui luttent contre les difficultés de la société.

 

JR. : Mais cela relève du discours ! Vous me l'affirmez. Vous ne pensez pas que l'absence de bras et de jambes relève du handicap, et rien sur votre toile ne me montre qu'ils sont du XXIe siècle. Pour moi, ils peuvent être de n'importe quel temps !

HS. : Personnellement, je ne me pose pas ce genre de questions. Dans mon esprit, ils sont contemporains.

 

JR. : Parfois, vous humanisez un peu votre scène. Par exemple, vous avez placé sur un tableau, une scène qui est conçue comme un dessin d'enfant, c'est-à-dire que les gens ou les enfants sont dans la maison, devant la télévision ; mais en même temps on les voit dehors !

HS. : Oui, j'ai voulu montrer la convivialité, la chaleur d'une réunion familiale, le sentiment de bien-être dans le confort de la maison. Le bonheur d'être en famille dans la maison.

Ces trois personnages sont des membres de famille, mais en même temps, ce sont les Trois Grâces.

 

JR. : Quand vous les placez dans un contexte où je peux me dire " ce sont des HLM, donc ce sont des gens du peuple ", je peux les situer socialement. Puisqu'ils habitent une HLM, ce sont des gens de la ville : je peux donc les situer géographiquement. Par ailleurs, ces personnages ont bras et jambes. Est-ce parce qu'ils sont en groupe, urbains et socialement définis, qu'ils sont complets ? Est-ce le fait d'être en groupe qui leur donne cette force ?

HS. : Ces personnages complets sont complètement indépendants du tableau où les personnages n'ont ni bras ni jambes où j'avais simplement voulu faire une simplification. Ici, il ne faut voir que le plaisir d'être ensemble en famille, dans un cadre chaleureux, solidaire.

 

JR. : Puisque je constate qu'en effet, au bout de plus d'un quart de siècle, vous ne parlez pas du tout français, je pense que vous avez vécu hors de la société française. Avez-vous alors le sentiment que vos racines japonaises ont influencé votre peinture ?

HS. : Oui, bien sûr.

 

JR. : Dans quel sens vous ont-elles influencé ?

HS. : Ce qui est important dans la société japonaise, c'est le matérialisme. Les gens qui sont en situation difficile sont toujours perdants, par rapport aux gens riches, matérialistes. Cette idée me pose toujours question. Pourquoi la société japonaise a-t-elle toujours beaucoup de problèmes, par rapport aux autres pays ? C'est une question très importante pour moi. C'est une question éternelle, et je me la pose toujours.

Les Japonais ont commencé à oublier la culture importante de notre passé. Nous sommes en train de la perdre, malheureusement, devant le matérialisme.

 

JR. : Y a-t-il des questions que vous auriez aimé que je vous pose, et que je n'ai pas posées ? Autre chose dont vous auriez aimé parler ?

HS. : La chose essentielle pour moi, c'est d'être humain, de vouloir de bonnes choses. Face aux problèmes du Japon, comment être humain ? C'est mon éternel sujet de questionnement.

Par exemple, j'ai réalisé un triptyque sur lequel j'ai placé mes personnages. Je voulais que ces trois tableaux donnent l'impression d'être des panneaux publicitaires. Et montrer que les êtres humains ressemblent de plus en plus à ces panneaux.

 

JR. : Ce qui me surprend, c'est que, je le répète, vous êtes en France depuis un quart de siècle. Et vous me parlez uniquement des difficultés du Japon, pas du tout des difficultés que vous rencontrez en France !

HS. : Bien sûr que je m'inquiète aussi pour la société européenne, et française. A cause de la globalisation, il y a finalement les mêmes problèmes que dans la société japonaise ou chinoise. Je crois que les sociétés japonaise et américaine sont plus avancées que l'Europe, mais je m'inquiète du danger que ce soit bientôt la même chose en Europe. C'est ce que j'ai voulu dire avec ce tableau de personnages sans bras ni jambes, c'est qu'ils symbolisent les souvenirs, les choses spirituelles à ne jamais oublier, les choses importantes. Ce qui important, ce ne sont pas les choses matérielles que l'on a gagnées ; mais celles que l'on a gagnées spirituellement.

 

JR. : Mais alors, dans votre esprit, vous faites une peinture politique ?

HS. : Non. Je ne suis pas contestataire. Simplement, ce que je pense, c'est que l'important est d'être humain.

Entretien réalisé au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

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ADDITIF DE JEAN-LUC BOURDILA A L'ENTRETIEN REALISE A BEZU.

 

Je souhaiterais essayer de " traduire " les réactions d'Hidéaki qui sont très centrées sur le " faire ", alors que vos questions portaient plus sur le " ressenti ". Hidéaki est quelqu'un qui est très imprégné de sa culture extrême-orientale, donc qui ne se livre qu'avec beaucoup de retenue et de pudeur surtout à quelqu'un qu'il rencontre pour la première fois.

 

Pourquoi ne parle-t-il pas ou si peu le français ? Parce qu'il ressentirait un profond sentiment de trahison envers ses parents qu'il avait déjà perdu à l'âge de 7 ans. Ses toiles représentent une quête sans fin de la famille qu'il n'a jamais eue. Ses personnages sont très souvent au nombre de 3 : ses parents et lui. Il simplifie à l'extrême la représentation des personnages pour mieux symboliser cette quête d'un bonheur familial simple et harmonieux auquel beaucoup de gens aspirent et qu'il n'a jamais connu avant de fonder sa propre famille. Ses fonds de toiles sont souvent " surchargés " de différentes couleurs, de différents symboles, voire même de différents matériaux, pour montrer l'extrême complexité des relations humaines et les errances psychologiques auxquelles chaque être humain est confronté.

 

Aujourd'hui après plus de 35 ans de peinture, Hidéaki commence seulement à laisser apparaître quelques toits et cheminées, comme autant de fragments d'un lieu de résidence, dont on se sait jamais si les personnages y entrent ou en sortent, et qui figurent le lien vers son foyer.

 

Par culture mais aussi par nature, Hidéaki est extrêmement respectueux dans son approche de l'autre. Il perçoit toujours avec étonnement d'être mis en avant. Ce qui ne facilite pas sa découverte, je vous le concède bien volontiers...

 

Jean Luc Bourdila

 

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