MARTINE SERRANO, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Martine Serrano, êtes-vous " sculpteur " ou " sculptrice " ?

Martine serrano : Je suis sculpteure, et je regrette que le " e " ne s'entende pas.

 

JR. : Vous travaillez uniquement à partir de la récupération ?

MS. : Pour l'essentiel, et surtout des récupérations du bord de mer. Mais finalement de n'importe où. Je conjugue à tous les temps les verbes " glaner ", " ramasser "…

 

JR. : Il me semble que contrairement à nombre d'artistes d'Art-Récup' qui tiennent à préserver la trace du passage du temps, vous vous évertuez à l'effacer ?

MS. : Oui. En fait je me l'approprie complètement. Et plus que le matériau, c'est l'ensemble qui m'intéresse, parce que j'aime beaucoup travailler sur la forme, sur la ligne, et le fait d'utiliser des couleurs unies les met davantage en valeur.

 

JR. : Nous sommes dans un monde humano-animalier ?

MS. : Oui. L'un empiétant sur l'autre. Des humains à moitié animaux ; des animaux à moitié humains… Je travaille beaucoup sur les mythologies en général. Et sur le " condonblé " qui est un mélange de religion catholique et d'animisme africain. Il y a tout un panel de dieux. Mais il y a des interférences avec la religion catholique. Par exemple la Déesse de la Mer est représentée comme la Vierge. J'aime bien les petites références littéraires, mythologiques, poétiques... Par exemple, la sculpture intitulée " Madame la fée " est une référence à une chanson de Boby Lapointe que j'aime beaucoup.

 

JR. : Au-delà de ces références, il faut considérer vos sculptures séparément ; et non dans un ensemble qui générerait un conte, ou une histoire…

MS. : Non. Mon travail est ponctuel. Néanmoins, il y a des thèmes récurrents. Par exemple, j'aime bien travailler sur les faucheuses. Faire Anubis, le Dieu égyptien…

 

JR. : N'y a-t-il pas matière à être dubitatif, de constater que vous intitulez " La Faucheuse " une sculpture qui est réalisée avec une scie ?

MS. : Qu'importe !

 

JR. : Sur certaines, on retrouve tout de même la trace de l'érosion, du frottement des flots peut-être ? Précisez mieux cette volonté de les cacher parfois, d'autres fois de les laisser apparaître ?

MS. : D'une certaine façon, ce sont les sculptures qui choisissent. Il vient un moment où, pour moi, le travail est fini, et pour la sculpture il ne l'est pas ! Il m'arrive donc de m'arrêter, mais si le résultat ne me satisfait pas, je continue.

 

JR. : Dans l'ensemble, vos sculptures sont très élancées. Certaines ont même une corne parfois disproportionnée avec la taille de la sculpture.

MS. : Oui. Très aériennes. Ce qui pose des problèmes d'équilibre de l'ensemble. Mais je ne " peux pas " les faire autrement. Je veux dire aussi que je travaille par assemblages de matériaux de récupération, mais que je les associe avec du modelage.

 

JR. : Cela aurait été ma question suivante à propos de certaines parties qui ne me semblaient pas être des objets, comme dans le cas de qui paraît être une vache ?

MS. : C'est un minotaure.

 

JR. : Sur ressorts ! Dont les yeux sont un rappel du corps…

MS. : Oui. J'ai toujours un travail sur la ligne, les cercles. Etc. Je pense que cela peut venir de mon enfance : Je suis d'origine Pied-Noir, et mon père travaillait sur des chantiers. Je suis donc souvent allée dans le désert où l'on trouve une grande importance des lignes !

 

JR. : Certaines œuvres me semblent même entièrement en terre ?

MS. : Oui. Mais ce sont des terres particulières, des mélanges que je fais moi-même avec de la terre de poterie, du ciment et de la chaux. Ce qui lui permet de sécher à l'air libre, et de rester modelable longtemps. Alors que si je prends seulement du ciment, je n'arrive pas à le travailler comme je le veux. La plupart de mes sculptures sont faites ou complétées avec ce mélange. Cela leur donne une unité.

 

JR. : Toutes les têtes ne sont pas en terre. Qu'est-ce qui détermine que les unes le sont, et les autres pas ?

MS. : La plupart du temps, même si elles ne sont pas complètement en terre, il y en a toujours un peu : pour la forme, pour l'expression… Mais il n'y rien de systématique. Tout dépend de mon humeur. Tout de même, la plupart sont en terre, ce qui est ma façon de me les approprier ; d'aller jusqu'au moment où le matériau de récupération n'est plus du tout visible. En fait, je ne m'interdis aucune démarche !

Sur un personnage, le corps est fait d'une omoplate animale ; les bras sont deux côtes d'agneau, L'intérieur est constitué de ferraille. Les cheveux sont faits avec des sortes de madrépores. Enfin, le visage est modelé par-dessus du fil de fer barbelé. Donc, l'ensemble donne l'impression d'être constitué dans un seul matériau, mais il n'en est rien, il y a toujours des matériaux différents. C'est ce qui m'intéresse, parce que le visiteur n'est pas curieux de savoir en quelles matières sont faites les œuvres. Il a une impression d'unité. Et, après seulement, il peut avoir envie de se poser la question.

Et si j'utilise cette sorte de matériau, c'est parce que je suis confrontée à de difficultés pratiques à résoudre à chaque fois. Ce qui fait que je vais souvent plus loin que ce que j'avais prévu, car à mesure que se présentent les difficultés, je cherche toutes les possibilités de les résoudre.

Je travaille donc très lentement, parce que j'ai un côté très perfectionniste, je laisse parfois pendant très longtemps une sculpture avant de la reprendre : c'est comme le poème de Prévert : " Comment peindre un oiseau ? " Il arrive que l'oiseau soit très long à chanter. Chaque œuvre me prend donc très longtemps. Il me faut un long temps de maturation. Puis il faut que je m'imprègne…

 

JR. : Vous êtes très transformiste : tel os de mouton devient une belle robe élégante. Telle mâchoire devient une tête de rapace. Vous avez également un grand sens du mouvement.

MS. : Oui. Je m'en rends compte. Je me souviens que mon père avait travaillé sur la Transsaharienne, et j'avais été émerveillée par les formes des dunes, leur élégance, et une grande légèreté. Et même si je travaille parfois sur des thèmes un peu difficiles, mes sculptures sont toujours empreintes de légèreté. Et j'aime infiniment ce côté détournement des choses, qui me permet de me les approprier et leur donner une seconde vie.

Entretien réalisé à Miermaigne le 21 juin 2008.

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