L'ART EN CORSE.

MADAME JANINE SERAFINI CONSERVATEUR DU MUSEE ETHNOGRAPHIQUE DE BASTIA.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais. Madame Sérafini, parlez-nous de votre rôle dans le monde artistique corse.

Madame Sérafini. Je m'appelle Janine Sérafini. Je suis, depuis trente ans, conservateur du musée d'Ethnographie corse de Bastia. Je pense être 1a doyenne des fonctionnaires de la culture en Corse ! Je suis entrée dans les musées à une époque où l'on pouvait encore le faire sans trop de formalités, puisque le ministère n'avait été créé que depuis cinq ans. Auparavant, je travaillais pour l 'Education nationale. J'ai démissionné, je suis entrée au musée de Bastia pour m'occuper d'ethnographie, pas d'art, éventuellement d'art du XIXe, début du XXe siècles, d'artistes d'avant 1950.

Le musée était en très mauvais état ainsi que les bâtiments ; les collections venaient d'un autre musée pillé pendant la guerre. Nous avons eu beaucoup de problèmes. Il reste d'ailleurs des salles qui ne sont toujours pas refaites.

Bonaparte Roland, Vue de Bastia, XIXe siècle.

J. R. : Existe-t-il, selon vous, un art corse ?

Mme Sérafini : A proprement parler, non. Des artistes vivent et travaillent en Corse, mais pour l'instant, il n'existe pas un art spécifiquement corse.

 

J. R. : Peut-on dire que se reproduisent les schémas du continent, à savoir un art traditionnel, et un art de dêconnotation, de recherche ?

Mme S. : Au XVe siècle, Nicolo Corso a été un grand fresquiste. Il est parti travailler à Gênes, où un musée lui a consacré dernièrement une importante exposition. Pendant des siècles, l'art de la fresque a été florissant en Corse, mais il s'est perdu. Vous devriez lire le livre de Joseph Orsolini (I) sur " l'Art de la fresque " en Corse... Il y a eu, également, un art traditionnel qui s'est maintenu jusque dans les années 50, autour des Académies de peinture, notamment celle de Bastia : On y apprenait le dessin et la peinture. Cet art traditionnel venait de très loin : Au XIXe siècle, de jeunes Bastiais ont pu aller faire leurs études à Rome, grâce à une bourse allouée par un médecin des Papes Pie VII et VIII, qui s'appelait Sisco. Les dernières bourses attribuées en art l'ont été en 1927. Donc, de 1850 à 1927, de jeunes artistes corses sont allés faire des études artistiques en Italie. Ces artistes ont produit des oeuvres. Dans leur ligne artistique, s'est maintenu un art qui a prospéré jusqu'à la guerre. La guerre a provoqué une rupture : beaucoup de bâtiments ont été détruits, notamment le théâtre où était installée l'Académie. Un atelier a cependant continué de fonctionner : le directeur en était Hector Filippi qui jusqu'au début des années 60 a formé des étudiants.

Ensuite, la tradition a basculé : M. Lorenzi, professeur au lycée de Bastia, a formé une nouvelle génération d'étudiants. Il pratiquait un enseignement très éclectique ouvert à l'art contemporain.

Je peux vous citer "l'Exposition de l'Ecole de Bastia" que nous avons faite en 1966-67 : Lorenzi y présentait des installations innovantes, et bien sûr encore inconnues sur le continent. Puis il est revenu au figuratif.

Parallèlement à cela, la tradition de l'art créé par les boursiers Sisco, Hector Filippi et d'autres artistes ajacciens s'est poursuivie dans l'île.

Un élève de José Lorenzi, José Tomasi, aujourd'hui Maître de Conférences à l'Université de Corse, a continué, d'abord au lycée de Bastia puis à l'Université, l'enseignement en arts plastiques. Beaucoup de ses élèves sont devenus des artistes. Mais, si certains ont été brillants tant qu'ils ont été encadrés, l'inspiration leur a fait défaut quand ils se sont retrouvés seuls.

Le problème des artistes vivant en Corse est leur isolement, l'impossibilité d'aller ailleurs : de ce fait il est difficile pour eux de se renouveler. Pour progresser, il faut résolument aller vers les autres, s'ouvrir vers le monde extérieur...

 

J.R. : C'est tout à fait évident pour les artistes quels qu'ils soient. Je pense à ceux de Figuration Critique, un mouvement auquel je collabore. Ce groupe permet à ses membres, en-dehors du salon annuel -celui.-ci n'étant qu:une de ses manifestations- une vie très intense : Toutes les quinzaines, les artistes se réunissent, parlent de leurs problèmes et de leur vie, apprécient le fait de se confronter aux autres et de n'être pas seuls.

Mme S. : Mais chez nous, tous ces problèmes sont exacerbés ; si vous n'avez pas de ressources personnelles, dans une île où vivent au maximum 200000 personnes, comment voulez-vous vivre de votre art ? C'est impossible ! Alors, vous glissez petit à petit vers le fonctionnariat, vers une autre activité qui va compenser le manque à gagner éprouvé en art. C'est un moyen d'évacuer vos soucis matériels.

 

Musée archéologique de Bastia.

J. R. : Quelles sont, au niveau international, les manifestations, officielles ou non, spécifiques à la Corse, les salons qui migreraient, etc.

Mme S. : A mon sens, il n'y en a pas. J'ai fait, une fois, une exposition itinérante d'une artiste qui faisait des affiches pour le football, Monique Rougé-Carrieri. Cette exposition intitulée " L'Art et le foot-ball " a eu lieu au moment du Mundial, en 82. Elle était la seule de ce genre à ce moment-là. Elle a été demandée par des M.J.C., elle a fait le tour de France, elle est même allée à l'étranger. Mais je ne connais pas de manifestations corses de caractère international. Pourquoi ? Parce que même si un salon, une exposition sont intéressants en Corse, nous n'avons pas les moyens de médiatiser l'information; les gens de l'extérieur ignorent nos actions et sont tout étonnés de découvrir que nous faisons ici des choses intéressantes.

 

J. R. : Justement, quand je vous ai contactée, je pensais que vous étiez un personnage très officiel, que vous représentiez "l 'art officiel". Or, vous vous en défendez très vivement. Comment conciliez-vous votre situation avec cette position en retrait ?

Mme S. : Les conservateurs sont des gens spécialisés dans un domaine. Ma spécialité est l'ethnographie corse, l'histoire, le passé de la Corse et pas tellement l'art. Je peux m'intéresser aux artistes du passé, mais je n'ai pas vocation pour m'intéresser aux vivants : J'ai exposé des oeuvres de certains contemporains parce qu'ils ont travaillé sur la Corse. J'ai toujours eu conscience des problèmes rencontrés par les artistes locaux. .Je me suis intéressée dès l'origine à l'Ecole d'Arts plastiques, je suis même un peu à la base de sa création. Malheureusement, je n'ai ni les crédits, ni la position qui me permettent d'agir très efficacement.

 

J. R. : Où se trouvent les musées d'art moderne ?

Mme S. : En Corse, il n'y en a pas. Le Musée Fesch présente la peinture des Primitifs au XIXe siècle. Nous n'avons pas encore créé de musée d'art moderne. L'art moderne, même en France, n'est pas un phénomène tellement ancien, au niveau officiel. Il a commencé dans les années 50 ! Beaubourg date de 77. D'ailleurs, au début, je travaillais avec les conservateurs du Musée d'Art moderne : J'ai emprunté, à partir de 76, leurs expositions itinérantes.

Cependant, pour compenser cette lacune en art contemporain, comme nous allons refaire le musée de Bastia, j'ouvrirai les espaces découverts à l'Art contemporain.

 

J. R. : Les différents musées existants exposent-ils, malgré tout, quelques artistes vivants, ou des artistes d'un passé récent ? Je pense au Musée Fesch, au vôtre...

Mme S. Le Musée Fesch a été rouvert très récemment. Tout est une question de crédits : Il faut, pour organiser des expositions, avoir un budget. J'ignore si, actuellement, le Musée Fesch peut se permettre d'inviter des artistes, d'éditer des catalogues ? Je sais qu'il y a des animations dans ce musée, mais je crois qu'il vit surtout de la magnifique présentation de ses collections anciennes.

Dans le cadre du Ve centenaire d'Ajaccio, le Comité a prévu une série d'expositions : Il a présenté Cheze et Decaris. Je les ai exposés voici plus de dix ans. J'avais déjà exposé Cheze en 1977 car, professeur au lycée de Bastia, il avait réalisé un intéressant travail ethnographique sur la Corse. J'ai exposé Decaris pour les mêmes raisons en 1979.

Le Musée Fesch a fait, l'an dernier une exposition de meubles contemporains, mais je ne pense pas qu'il ait une section d'art contemporain ?

 

J.R. : Vous avez dit que, du fait de votre initiative personnelle, vous exposiez certains artistes actuels. Comment parvenez-vous à financer ces expositions et à les réaliser dans un cadre qui n'est pas prévu à cet effet ?

Mme S. : J'ai un budget. On me fait confiance pour sa gestion. Je peux donc faire une ou deux expositions par an. Cette année, j'en ai quatre. J'essaie, autant que possible, de m'associer pour ces expositions, à des manifestations déjà existantes, comme le Festival annuel du Film de Bastia. Réaliser des projets en commun nous valorise l'un et l'autre. Mais actuellement, pendant le Festival, je n'expose pas des artistes corses, j'expose des artistes du pays invité. Il y a deux ans, c'était la Turquie, l'an dernier, c'était la Tunisie. J'ai donc exposé Triki, et j'ai présenté une exposition de costumes traditionnels tunisiens. Les expositions passent d'un organisme culturel à l'autre, car nous avons des budgets très serrés, aussi l'exposition Triki a-t-elle été reprise par l'Institut du Monde Arabe. Cette année, je présenterai une exposition d'artistes caraïbes, en collaboration avec l'Espace Carpeaux de Courbevoie.

J'ai fait quelques expositions d'artistes corses : Dominique Degli-Esposti, en 1986, Une exposition collective en 1984, plus récemment Orsolini.

 

J.R. : Il me semble, par contre, y avoir, dans de toutes petites villes, prolifération de salons d'art officiel. Comment fonctionnent-ils ? Qui les finance ? Et quelle est leur marge de liberté ?

Mme S. : Certains sont simplement une des manifestations d'un festival. J'ai entendu dire qu'à Erkalunga, ils joindront à leurs manifestations, l'exposition des oeuvres d'un artiste. Je ne pense pas qu'ils auront les moyens d'éditer un catalogue, peut-être un dépliant ?

D'autres ont des traditions plus établies, ils fonctionnent depuis plusieurs années, comme Vescovato qui prépare son troisième salon et ne présente que des artistes locaux, figuratifs. Il n'est pas subventionné par la DRAC Mais il doit peut être, comme d'autres, bénéficier du soutien de l'Assemblée de Corse, du Conseil Général et de la commune.

Fontana Palais des Gouverneurs de Bastia, XIXe siècle.

 

J. R. : J'entends de tous côtés parler du pouvoir de la DRAC. Quel est son rôle au niveau de la Corse ?

Mme S. Elle a un rôle important : Elle est un rouage indispensable du Ministère et assure le lien avec les Collectivités territoriales. Elle joue un rôle très déterminant.

Pour le Musée de Bastia, je m'appuie beaucoup sur elle : Elle finance à 50% au moins les expositions que je fais, pas uniquement au niveau de l'art contemporain, mais aussi pour d'autres expositions.

 

J. R. : Et quand vous utilisez les finances de la DRAC, avez-vous toute liberté de choix sur vos expositions ?

Mme S. : Je fais une proposition au conseiller de la DRAC pour les musées et les arts plastiques. Par exemple, j'expose les tapisseries d'Aubusson, " Aubusson à Bastia ", une idée de M. Raffalli, l'adjoint au Maire, qui souhaitait de longue date présenter cette exposition ; mais je n'avais pas les moyens de la réaliser. J'ai pensé à intéresser, par le biais de la DRAC, des artistes locaux. Nous avons donc lancé un concours. Nous avons primé une maquette qui est en cours de réalisation à Aubusson. Mais nous avons eu un problème, l'oeuvre était très forte, abstraite. Le travail du lissier chargé de la réaliser, ici, pendant quarante--cinq jours n'aurait pas été spectaculaire: Comme l'oeuvre n'avait que trois couleurs, tisser avec si peu de bobines aurait été totalement inintéressant pour le public. Une autre maquette un peu moins forte, peut-être, au niveau de l'art actuel, mais très colorée, nous avait également été soumise, pour laquelle M. Raffalli avait eu un coup de coeur. Nous l'avons donc retenue également. Elle n'a pas obtenu le Premier. Prix, mais nous lui avons décerné le Prix du Patrimoine, et c'est elle qui est réalisée devant le public.

 

J. R. Quel public visite les musées de Corse ? Et quelles sont ses réactions ?

Mme S. Tout dépend de l'époque à laquelle ont lieu les expositions. Pendant l'été, les visiteurs, très intéressés et surpris viennent de partout : Européens, Américains, Japonais, même des Srilankais... A partir de septembre/octobre, passent quelques groupes de touropérators, mais nous avons surtout un public scolaire. Nous faisons un gros travail avec des conseillers pédagogiques, notamment avec le conseiller de Bastia, Madame Vittori qui travaille avec les enfants, autour de nos expositions.

 

J. R. : Que savez-vous de la situation des artistes par rapport aux salons du continent, aux galeries parisiennes, etc. ? Parviennent -ils à surmonter le handicap de l'insularité, ou ce problème est-il insoluble ?

Mme S. : Ils ont beaucoup de difficultés. Pour s'imposer au niveau parisien, il faut être sur place, être introduit et avoir des moyens financiers.

 

J. R. Pensez-vous que c'est la rage engendrée par cette situation qui a amené la création de petites manifestations qui se situent hors des circuits officiels, (comme celle d 'Oletta, par exemple) ?

Mme S. C'est possible. Mais elles correspondent peut-être aussi à un besoin d'animation culturelle au niveau du lieu, du village, là où les gens se réunissent, ou bien à l'occasion d'une fête patronale, etc. En plus, ce genre de manifestations se développe à travers la Corse, et c'est très bien.

 

J. R. : Vue du continent, la Corse ne semble pas porteuse de talents internationaux. Qu'en pensez-vous, et pourquoi ?

Mme S. : S'il y a des Corses qui ont "réussi", il est évident que le continent l'ignore. Nous revenons au problème de l'action des médias ! D'autres ont pu s'imposer là-bas, après s'être en quelque sorte, "francisés". Des gens comme Carrega qui a fait énormément de médailles, Patriarche ; beaucoup se sont épanouis dans la région de Marseille, surtout des figuratifs, comme Ambrogiani. Je pense à un autre artiste qui, selon moi, a fait .jusqu'à présent, un parcours "sans faute" : Alex Périgot ; il a une bonne renommée nationale et internationale. Il s'est dirigé vers le conceptuel, et il a beaucoup de métier. Il a commencé à Bastia à travailler la pierre dans l'atelier Cinti, il est passé par l'Ecole d'Arts plastiques, et avant de se lancer dans une carrière artistique, il est parti travailler à Carrare. A proprement parler, aucun artiste de haut niveau n'a pu s'imposer à Paris, sauf un, à ma connaissance, Ange Leccia.

 

J.R. : Après ce long tour d'horizon, et pour conclure, je réitère ma question : Existe-t-il un art corse ?

Mme S. : Peut-on véritablement parler d'un art corse ? Je ne sais. Parmi tous ces artistes, y a-t-il suffisamment d'éléments pour donner naissance à un ART, je l'ignore : Un art, c'est un courant. Ont-ils à eux tous, le moyen de produire un flux, des possibilités de "rencontres", j'en doute ; j'ai l'impression que, actuellement, l'art va dans tous les sens, qu'il se cherche, même ailleurs qu'ici !... Et puis, pourriez-vous me prouver qu'il existe un art niçois, etc. ?

J.R. : Non, mais la Corse a une identité tellement forte, elle revendique si fort son indépendance, qu'elle pourrait prétendre générer un art spécifique...

Mme S. : Un art spécifique aujourd'hui, en Corse, passerait obligatoirement par l'artisanat d'art. Pourrions-nous voir l'éclosion d'une école ? Si oui, elle serait le reflet d'un moment.

 

J. R. : Avez-vous des remarques personnelles à propos de ce que nous venons d'évoquer ou sur l'art en général ?

Mme S. J'avais fait déposer, il y a trois ans, au Conseil Général de la Haute-Corse, un voeu qui a été adopté : Financer chaque année la réalisation d'un petit film ou d'un vidéo-clip sur l'oeuvre d'un artiste, de façon qu'il puisse se faire connaître. C'était un moyen de promotion pratique et peu onéreux pour le Département. Pour l'instant, c'est resté un voeu pieux, mais il ne faut pas désespérer. Pour que l'art existe vraiment en Corse, pour que nos artistes puissent s'affirmer, il faut les aider, leur faire des commandes, leur permettre de montrer leurs oeuvres ailleurs, leur ouvrir des galeries au même titre qu'aux artistes du continent. A ces conditions, aucun doute possible, nous verrions s'épanouir un art... en Corse !

 

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 286 DE MARS 1993 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

Toile du XVIIIe siècle. Palais des Gouverneurs de Bastia.

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