CAROLINE SECQ, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Caroline Secq, avec vos œuvres, nous sommes en plein dans le monde de la récupération ; qui plus est une récup' extrêmement brute. Je suppose donc que vous êtes à Banne au titre de l'Art singulier ? Ou bien estimez-vous, malgré la facture de votre travail, appartenir à l'art contemporain ?

Caroline Secq : C'est une question difficile parce qu'en fait mon matériau de base est presque totalement de récupération sur la plage. Ensuite, selon le matériau et mon humeur j'imagine des démarches, je le transforme en des objets qui peuvent se rattacher directement à l'Art singulier. Mais, d'autres constituent des assemblages beaucoup plus contemporains. Je travaille aussi avec des matières textiles, des filets, des plastiques, toutes sortes de choses… J'ai donc l'impression d'avoir un matériau de base à partir duquel j'ai plusieurs facettes d'expressions.

Pour Banne, je dirai de manière assez simpliste, que j'ai choisi d'apporter ce qui est à priori rattaché à l'Art singulier, c'est-à-dire des oeuvres figuratives. C'est pour cela que j'ai beaucoup de petits personnages. Mais je n'ai pas que ce genre de production. Il est important pour moi d'avoir des assemblages beaucoup plus abstraits. D'ailleurs, j'en ai apporté quelques-uns.

 

JR. : Vous avez, je crois, employé le mot " compositions ", certaines étant presque réalistes…

CS. : Figuratives, c'est le mot qui convient ?

 

JR. : Votre travail est donc parfois presque figuratif. Mais, quel que soit l'animal que vous avez conçu, le côté ludique est évident. Et une volonté d'en faire presque des jouets.

CS. : Je n'ai aucune volonté quand je crée : cela " se fait ". Je n'ai pas un désir ou un choix conscient de faire des jouets. Il est vrai que le résultat peut être considéré comme un jouet. Mais à aucun moment je ne me dis : " Je fais un animal jouet ". Je ne sais pas ce que je fais quand je le fais. Il y a un moment où tout devient clair et se transforme, je sais alors que la sculpture est finie.

 

JR. : Regardons devant nous, un hérisson-charrette, une souris, … C'est bien une souris, là, dans le coin ?

CS. : Cela s'appelle " un Raloutaupe ", né du croisement de trois bestioles, le rat, le loup et la taupe !

 

JR. : Quel que soit l'animal, vous avez parlé de matériaux récupérés sur la plage, pourtant vous n'êtes pas riveraine de la mer ?

CS. : Mon atelier est à 13 km de l'Océan Atlantique, je ne travaille donc qu'avec des matériaux qu'il rejette.

 

JR. : Mais je vous croyais parisienne ?

CS. : J'ai un pied-à-terre à Paris, parce que j'ai aussi un métier. Et l'autre dans les Landes. C'est là que je travaille.

Avant, j'étais aux USA, en Californie. Je collectais de la même manière, des objets semblables. D'ailleurs lors de mon déménagement, à mon retour en France, l'essentiel était un container plein de bois, parce que ce qui est collecté est précieux… Cela ne se voit peut-être pas, mais c'est précieux !

 

JR. : Vous partez donc de ce matériau qui est a subi l'usure de la mer, du roulis, et qui est revenu vers la terre… Quelles qualités doit présenter un objet pour que vous décidiez de l'utiliser ?

CS. : Il doit présenter une équation dont je n'ai pas la formule géométrique ni arithmétique qui consiste en texture, forme, couleur…

 

JR. : Il faut développer cette réponse.

CS. : Oui, mais je n'ai aucun développement rationnel… Mon œil voit. Immédiatement, " quelque chose " décide que je ramasse. Parfois, je considère un de ces objets flottés, en me demandant : " Mais qu'est-ce que c'est ??? " Les oeuvres que j'ai apportées sont réalisées avec des matériaux relativement propres. Mais souvent, je travaille avec des matériaux que personne ne voudrait ramasser. Ce sont toujours des bouts de bois. Jamais des bouts de branches. Jamais des fragments de troncs. Toujours du bois très torturé parce que là où je vis, à aucun moment je ne trouve du bois en bon état. Ce ne sont que des petits morceaux, des charpies, des bouts de plastique fondu, de textile, des " bouts ", des bouts de choses... Je ne sais pas pourquoi c'est ce qui m'attire, mais il y a un moment où il " faut " que je le ramasse. Je collecte ainsi, quasiment quotidiennement, depuis des années. J'ai des monceaux de choses dans lesquelles je pioche au petit bonheur… Je prends un morceau, je tripote, je… etc. Et, à un moment quelque chose se passe, deux pièces se rencontrent, une forme s'enclenche. J'aime à dire que " ça se fait ", c'est-à-dire que ce n'est pas du tout intellectuel. Il n'y a pas de : " je vais faire des bateaux, je vais faire ci, je vais faire ça… " Il n'y a pas de décision.

 

JR. : Mais il me semble quand même qu'il y a au moins deux démarches - les autres étant intermédiaires- qui ne relèvent peut-être pas d'une volonté, d'un raisonnement, mais au moins d'une pensée. C'est ce morceau de racine, enfin je pense que c'est une racine à laquelle vous avez mis un œil.

Et il côtoie un monstre qui me semble très sophistiqué. En fait, l'un me semble à peine retouché, l'autre au contraire extrêmement construit. Comment allez-vous de l'un à l'autre ?

CS. : Certains apparaissent " tout faits ", donc il n'y a rien à corriger… Il faut juste ramasser et dire : " c'est là "… Pour d'autres, je vois apparaître une idée, après deux ou trois morceaux assemblés. Dans ce cas, je continue, je construis. Je suis fille d'architecte, c'est maintenant que je le vois. Mes assemblages sont extrêmement construits. En fait, avant de parvenir à une construction qui me satisfasse, les éléments restent parfois en friche pendant six mois. Tant que je sens un vide ou un espace qui n'est pas juste, la construction reste en attente. Par contre, d'autres fois, le résultat est immédiat. Si j'ai le sentiment que c'est très construit, qu'il n'y a rien à ajouter, je sais tout de suite que rajouter équivaudrait à enlever. Mais c'est très rare, la sculpture que vous évoquez est la seule faite à partir d'une racine parce que, d'une façon générale, je ne travaille pas avec des racines.

 

JR. : Parlez-nous maintenant du monstre.

CS. : Il s'appelle " Dragon, le dragon ".

JR. : C'est sans doute un griffon, puisqu'il a des ailes.

CS. : Oui, il a des ailes, il a un peu de tout, des excroissances. Lui, il a exigé plus de matière. Il a commencé à se profiler mais je n'étais pas satisfaite, il fallait que je continue. J'ai parfois des problèmes techniques, il faut le reconnaître, avec certaines pièces. Mais tel qu'il est, il me donne maintenant le sentiment d'être tout à fait abouti.

 

JR. : Venons-en à vos compositions murales. Vous les appelez " des habitations ", " des agglomérats "… ? Sinon, comment les définissez-vous ?

CS. : Je les appelle " des assemblages ". Mes premières sculptures étaient dans cet esprit-là… Je les appelais " des marées basses " parce que toutes les composantes étaient laissées par la marée. A mesure que le temps passe, mes compositions se sophistiquent et se construisent un peu différemment.

 

JR. : Dans ces constructions on pourrait presque dire qu'il y deux phases aussi. Une où vous nous emmenez par exemple vers une HLM ; avec les balcons, les étages ?

CS. : Ca, c'est intéressant !

 

JR. : Et puis d'un seul coup vous semblez vous dire : "oh ! Mais c'est trop réaliste, il faut que je détruise cette composition ! " ; et vous commencez à murer… Vous voilà avec des fenêtres fermées, une croix qui obstrue les issues... Vous semblez aller de l'un à l'autre. De la démonstration, enfin de la monstration pourrait-on dire, à la dissimulation. Est-ce que cette proposition vous convient… ?

CS. : Elle m'intéresse beaucoup parce que je n'ai jamais vu cette pièce ainsi. Je fais des architectures, mais quand je dis architectures, cela ressemble à des villages troglodytes, il n'y a aucune ambiguïté sur le fait qu'il y a un rapport à l'habitat. Or, pour moi, la sculpture que vous regardez n'en a pas consciemment. Mais cela m'intéresse d'entendre que vous la voyez comme une HLM qui aurait été barricadée, parce qu'il n'y a aucune volonté d'une représentation même un peu abstraite d'une construction. Toutes ces remarques m'obligent à réfléchir sur mon travail !

 

JR. : Et que fait là cette sorte d'Esquimau ?

CS. : Il s'appelle " Toutongkhamon ", puisque son corps et sa tête sont constitués de tongs. Un autre s'appelle " Mini-cœur " ou " Petit cœur " parce qu'il est près d'un grand cœur qui s'appelle " Cœur à prendre "

 

JR. : Et c'est encore une autre veine, parce que cela nous ramène à l'humain ; alors que, jusqu'à présent, nous n'avons parlé que d'animaux ou de constructions.

CS. : Oui, mais cela reste une construction. Le cœur est pour moi un thème important. J'ai beaucoup d'œuvres en textiles qui l'évoquent. Je porte mon cœur (en désignant son collier avec un pendentif), j'essaye même de l'ouvrir de plus en plus. J'aime la symbolique du cœur ; celui-là est " sorti " tout seul sans que je sache ce qui allait apparaître.

 

JR. : Mais ils sont " cœurs " parce que vous les avez appelés ainsi. Moi, je les appellerais plutôt " masques".

CS. : Ah bon, moi je ne vois pas ça. Tout de même, c'est intéressant de ne pas voir la même chose.

 

JR. : Dans le cœur il y a la partie en creux qui réunit les deux lobes, ce qui a créé la symbolique de celui qui aime et celui qui est aimé. Vous n'avez pas cette déclivité dans votre œuvre.

CS. : Ah oui ! Moi je suis cœur bête et méchant… mais je suis cœur !

 

JR. : Et vos petits bateaux sont finalement conçus dans le même esprit que vos constructions ?

CS. : Oui. Et en même temps, je ne suis pas loin de retrouver les " Marées basses ".

 

JR. : Continuons. Vos trois poupées sur l'étagère me semblent encore différentes… Parce que vous êtes partie de quelque chose de pré- fabriqué ?

CS. : Les têtes de poupée sont rares, dans les objets flottés. Des membres de poupées, j'en ai des caisses. Mais il est très rare de trouver des têtes, parce qu'elles coulent la plupart du temps. Je pense que si j'en trouvais plus, j'aimerais faire une vraie série de poupées. Je sais qu'elles dérangent beaucoup de personnes, mais moi elles ne me dérangent pas !

 

JR. : Enfin nous en arrivons à des pastels gras. Comment les reliez-vous à toutes ces œuvres en relief, eux qui sont enfermés sous du verre, seulement linéarisés et évocateurs ?

CS. : Ils étaient à l'origine de mon travail. J'ai commencé par le pastel. Je ne sais pas les relier autrement qu'à travers moi, mon évolution. Je n'ai pas conscience de m'être dit un jour, que j'étais lasse des deux dimensions, et que je voulais en venir à trois.

La sculpture a marqué mon entrée, tardive d'ailleurs, dans l'expression artistique destinée à être exposée. Avant, j'étais dans l'univers artistique mais en intellectuelle. Mais je dois dire que je retournerais volontiers faire un petit tour vers les pastels !

 

JR. : Vous avez dit " j'étais dans la création, en intellectuelle ". Vous voulez dire que votre création actuelle n'est qu'instinctive, qu'elle n'est plus du tout du tout intellectualisée ?

CS. : Elle n'est quasiment pas intellectualisée et c'est ce qui la rend heureuse. Je crois que le bonheur est dans le cœur, il n'est pas vraiment dans la tête.

 

JR. : Vous êtes donc une créatrice heureuse ?

CS. : Oui. Quand je crée je suis vraiment heureuse. J'aimerais que ce bonheur dure ; et que des gens y trouvent le leur. Pour la vente bien sûr, l'argent n'est pas négligeable. Mais surtout parce que je pense que mes oeuvres portent quelque chose. En tout cas, c'est l'histoire que je me raconte. Elles sont là pour apporter quelque chose, et je me réjouis quand quelqu'un reconnaît " sa " sculpture. Je ne vais pas dire que mes oeuvres sont thérapeutiques, ce serait exagéré. Mais pour moi, ce qu'elles apportent les destine à aller vivre leur vie avec d'autres personnes…

Entretien réalisé à Banne, dans les Ecuries, le 11 juillet 2007.

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