RACHEL SCHLUMBERGER, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Rachel Schlumberger, à quel titre êtes-vous venue à Banne ? Artiste Singulière ? Ou artiste contemporaine ?

Rachel Schlumberger : Je suis sculptrice sur métal, à base de Récup'. Je suis donc ici au titre de l'Art singulier, dans la mesure où c'est de la Récup' et uniquement de la Récup'. Je me sers de la forme des objets récupérés pour fabriquer mes œuvres. C'est la forme qui me guide et me fait penser à une autre forme précise. Ensuite, je cherche les éléments qui vont compléter l'élément d'origine.

 

JR. : Etes-vous autodidacte ? Ou avez-vous fait des études d'art ?

RS. : J'ai fait des études. Un bac A3 avec option Arts plastiques. Puis je suis allée jusqu'à la licence d'Arts plastiques. J'ai même présenté le CAPES que j'ai raté haut la main ! Mais ce n'est pas à cette époque-là que j'ai appris ce que je fais maintenant. Pour cela, je dirai que je suis autodidacte !

 

JR. : Est-ce une sélection que vous avez faite pour Banne ? Ou est-ce coutumier pour vous de réaliser des oiseaux ?

RS. : Je réalise beaucoup d'oiseaux. Je ne crée jamais " pour " une circonstance. C'est " parce que je fais ce genre d'objets " que j'ai pensé pouvoir venir à Banne. Il y a longtemps que je fais ce travail. C'est réellement devenu mon métier.

 

JR. : Ma question n'était pas tout à fait celle-là : en fait, je vous demandais si, dans votre production, vous aviez choisi des oiseaux, pour venir à Banne ?

RS. : Non. J'ai aussi des insectes. Et des bestioles à quatre pattes à l'extérieur. En fait, j'ai pris ce que j'avais à montrer au moment de venir.

 

JR. : Que faut-il pour qu'un élément que vous allez " croiser ", suscite votre intérêt ?

RS. : Une forme particulière. Je ne peux pas le définir mieux ? Une forme qui " me parle ". Qui me parle d'autre chose. D'un tas de choses. Un simple tire-bouchon va m'emmener à voir une foule d'autres éléments ! Je ne peux jamais définir ce que je vais trouver " quand je pars à la chasse ", comme je dis. Je suis ouverte à tout. Et je me laisse porter par les objets. Ce sont vraiment les objets qui me guident. C'est leur forme qui me parle. Tantôt je vais " voir " un bec, tantôt un corps, une queue… Ensuite, je cherche ce qui va donner du relief, du volume et du sens à cette trouvaille.

 

JR. : Comment, par conséquent, en venez-vous à associer deux, trois objets ? Et à quel moment estimez-vous que la bête est finie ?

RS. : La réponse est difficile ; parce qu'il est difficile de définir ce qui relève plutôt de l'intuition. Prenons l'exemple de la bête où je suis partie du corps, c'est-à-dire d'une chaufferette. C'est un objet brillant, beau. Je sais que je ne pourrai pas le souder parce que c'est du laiton. Je l'ai donc riveté. Qu'est-ce qui va donner du sens à cette chaufferette ? J'ai décidé d'en faire un oiseau. J'ai trouvé un ancien outil agricole pour faire le cou. Ensuite pour faire un rappel de ce côté brillant, j'ai trouvé une poignée de porte, brillante également. Puis divers objets brillants. Et, globalement, l'oiseau a pris forme. En fait, il faut que l'ensemble " fonctionne ". L'important est que l'on voie la bête. Que l'on voie " un oiseau ", et non pas une chaufferette, une boule, etc. qui le constituent.

 

JR. : Vous avez bien insisté sur le fait que cet objet brillant était une chaufferette, etc. Est-ce important que vous connaissiez la fonction de l'objet que vous allez intégrer dans votre composition ?

RS. : Ce n'est pas primordial. Si je la connais, je suis contente. Si je ne la connais pas, tant pis. Il m'est déjà arrivé d'utiliser des objets dont je ne connaissais pas l'utilité, et que des visiteurs me donnent le renseignement, parce que ces objets leur étaient familiers. Mais il est assez rare que je ne trouve pas l'utilisation d'un objet que je récupère.

 

JR. : Le fait que vous " vouliez " faire un oiseau implique que vous allez intervenir de façon assez importante sur la forme préconçue que vous avez. Par exemple, l'ancien objet agricole que vous avez évoqué a dû être plié pour devenir des jambes, afin que votre oiseau ait l'air bien campé.

RS. : Oui et non, parce que l'outil agricole n'a rien à voir avec les pattes. En fait, il est là et il a le manche. Les pattes, je les fabrique. C'est essentiellement de ma fabrication, parce qu'il est très difficile de trouver des choses qui soient efficaces et en assez grand nombre. Je ne change pas la forme des objets et je me sers de la forme existante. L'idéal serait de déplacer des objets, et que le fait de les déplacer, de les assembler dans un ordre précis, leur donne un sens. Il m'arrive tout de même d'être obligée d'intervenir, mais le moins possible.

 

JR. : Je trouve amusante la détermination avec laquelle vous définissez votre travail. Je me dis que si vous avez autant de détermination dans la formation d'un oiseau, vous devez la mener tambour battant !

RS. : Je ne m'en rends pas compte ! On m'a déjà dit que j'avais une manière de parler assez carrée et précise, mais elle n'est pas voulue. Il est possible qu'en effet, je sois très " décidée " dans mon travail. Probablement. En tout cas, j'ai du caractère, c'est vrai !

 

JR. : Vous diriez le contraire, je ne vous croirais pas !

Vous avez parlé de l'aspect brillant, de la matité…

RS. : Je n'interviens pas sur l'aspect des objets. Je ne prends que des objets rouillés, des objets qui sont vieux. Je me contente de les déplacer. Et je n'interviens pas sur le vieillissement de l'objet lui-même ! Cela ne m'appartient pas.

Les seuls objets sur lesquels il peut m'arriver d'intervenir, sont les objets utilitaires, par exemple des chaises, parce qu'il faut pouvoir s'asseoir dessus sans se mettre de la rouille partout ! Mais ce n'est pas l'essentiel de ma production. Et sur les objets décoratifs, je n'interviens pas. Les gens qui les achètent font ce qu'ils veulent après, ce n'est plus mon problème. Je ne prends que les objets qui ont déjà eu une vie, et je ne change pas ce qu'ils sont devenus.

 

JR. : Vous êtes donc dans la lignée des premiers récupérateurs qui, justement, voulaient que le passage du temps soit évident sur leurs créations. Contrairement à ceux qui, aujourd'hui, les poncent et leur redonnent un air de vieux ! Qui trafiquent, en fait, et qui enlèvent le sens premier de ces récupérations !

RS. : Je ne vise pas un renom à long terme. Donc, il est probable que dans 60 ou 80 ans, mes sculptures seront en mauvais état ! C'est un choix que j'ai fait ! Je n'ai pas besoin que mes œuvres durent absolument !

 

JR. : En dehors de la renommée, hormis le fait que vous voulez créer des œuvres belles, esthétiques, il vous importe peu qu'elles soient ou non pérennes ?

RS. : Cela fait partie de ce que je fais ! J'utilise des choses qui ont déjà été jetées parce qu'elles étaient trop vieilles ! Je rentre dans un processus qui existe déjà. Je leur donne un nouveau sens parce que je les déplace. Et le fait de les assembler leur donne un autre sens. Mais je n'interviens pas sur le vieillissement de l'objet en lui-même.

 

JR. : Qu'est-ce qui vous a amenée à être, à un moment donné, tentée surtout par les oiseaux et par les insectes ?

RS. : Probablement pour la finesse de leurs formes. La finesse m'intéresse beaucoup. Le métal n'est pas réputé pour sa finesse, on l'associe généralement au côté mâle de l'humanité : en général, ce sont les hommes qui travaillent le métal. J'essaie donc de tirer le plus possible, le côté fin et élégant du métal et des objets en métal que je récupère. Je ne fais rien de monumental, rien de très gros, et le plus possible dans la finesse. Est-ce le côté féminin qui m'entraîne dans ce point de vue ? Un goût personnel ? Je ne saurais pas le dire. Mais ce que je veux, c'est essayer de soigner l'élégance que l'on peut trouver dans un matériau qui n'est vraiment pas réputé pour cela !

 

JR. : Vos créations sont donc toujours aériennes ? Elles ne vont jamais progresser en volume ?

RS. : Pas de monumental ! Mais il peut m'arriver de travailler dans la lourdeur. Il m'est arrivé de prendre des choses très lourdes, comme un soc de charrue. Mais je vais en faire des oiseaux pour essayer d'en extraire l'élégance, et non pas me servir de leur lourdeur originelle.

Il m'est arrivé de travailler avec des personnes qui travaillaient d'autres matériaux ; comme une dame qui travaillait le cuir. Cela m'oblige à aller plus loin dans " mon " matériau, m'adapter au matériau de l'autre. C'est très intéressant par les contraintes que cela implique, en fonction des exigences des différents matériaux.

 

JR. : Puisque vous êtes presque toujours " dans " le métal, comment réagissez-vous avec d'autres matériaux qui suppriment vos habitudes, et n'ont peut-être pas les mêmes exigences ?

RS. : Je fais partie d'une association de femmes artisans. Et nous avons participé à une exposition où nous n'avons présenté que des œuvres où nous mélangions les matières. Il s'agissait de concevoir l'œuvre à deux ou à trois, puis la réaliser ensemble. Ce que j'ai pu apprendre pour moi, pour mon propre travail, en ayant à m'adapter au travail de l'autre, est absolument inouï ! Je n'aurais jamais pensé que m'adapter à la matière de l'autre pouvait être à ce point riche d'enseignement ! Absolument pas rentable au niveau du temps passé, mais richissime au niveau de l'expérience !

 

JR. : Une telle démarche me semble impliquer une bonne dose d'humilité. Vous avez un matériau auquel vous êtes habituée, et que vous dominez sans problème, et soudain, vous redevenez une apprentie sur un matériau que vous ne dominez pas…

RS. : Ce n'est pas tout à fait vrai : je suis apprentie, mais j'ai affaire à quelqu'un qui connaît bien ce matériau que je découvre, et peut me dire ce qui est ou non possible ! J'étais effectivement novice par rapport au cuir, à la terre, au papier… à toutes sortes de matières différentes, avec des contraintes différentes. Mais l'inverse était vrai, il me fallait aussi les canaliser. Il est vrai qu'il y a une sorte d'humilité dans cette coopération, mais une telle expérience est très formatrice pour son propre travail !

Entretien réalisé à la Maison de la Cheminée, à Banne, le 13 juillet 2007.

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