CATHERINE SCELLIER, sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais

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Jeanine Rivais : Catherine Scellier, lorsque nous nous sommes rencontrées pour la première fois au Festival de Praz-sur-Arly, vous présentiez des oeuvres beaucoup plus fines, ténues, linéaires. Il me semble que vos personnages se sont densifiés ?

Catherine Scellier : Oui. Je crois qu'ils prennent du poids. J'avais à cette époque-là besoin de beaucoup plus d'équilibre. De fixer un moment d'équilibre instable. Cela continue. C'est toujours une idée qui m'intéresse. Mais en même temps, j'avais l'impression de m'enfermer dans un système un peu facile : J'ai donc retravaillé les visages, les mains plus figurativement, pour redonner un poids aux œuvres.

 

J.R. : Nous sommes passées de la ligne au volume.

C.S. : Oui. Mais ce que j'aimerais, dans ce volume et avec ce poids, c'est revenir à cette notion d'équilibre instable. Mettre les pièces remplies, mais tout de même en équilibre instable. C'est difficile à formuler. Et difficile à réaliser.

 

J.R. : Tout de même, malgré cette densité acquise, vos personnages sont toujours déséquilibrés. Au point même que, pour certains, vous avez éprouvé le besoin de mettre un socle !

C.S. : Je pense que c'est une constante. Je la garde surtout dans les mobiles, plus ténus sur la partie fil. Certaines formes semblent ainsi éclatées dans deux dimensions très aériennes…

 

J.R. : Oui, mais celles-ci sont tout de même dans un rapport avec le végétal. Alors que ce qui semble particulièrement vous intéresser, c'est le corps. En particulier le corps de la femme.

C.S. : En effet. Mais tout cela constitue des constantes. J'essaie toujours de tout relier. Par ailleurs, je ne dirais pas " déséquilibre ", je dirais " équilibre précaire ". Parce qu'ils ne tombent jamais !

 

J.R. : Ils vivent donc dangereusement !

C.S. : Oui, ils vivent sur le fil, mais ne tombent pas. Je crois que j'ai un côté très réaliste quand même. Les voulant très déséquilibrés, mais frisant le déséquilibre.

 

J.R. : Justement, c'est ce qui semble le paradoxe : si l'on prend partie par partie des corps, tous sont non réalistes, presque informels. En les combinant, au moyen des ferrailles, vous les rendez plus réalistes. Comment procédez-vous pour résoudre ce paradoxe ?

C.S. : Je pense que c'est profond en moi, que je n'ai pas besoin de me poser la question pour savoir comment m'y prendre pour les réaliser. Je suis " obligée " de parvenir à ce résultat. C'est comme si les matériaux s'entendaient entre eux ! Ce n'est pas moi qui les gère.

 

J.R. : En fait, vous travaillez donc sur une œuvre jusqu'à ce que vous ayez ce sentiment d'équilibre précaire ? Le sentiment d'être parvenue à un corps ?

C.S. : Je fais beaucoup de petits dessins préliminaires. Je reste très modeste sur le mot " dessin ". Ce petit dessin schématise la structure de métal. A cette structure de métal, le bois donne un certain poids, et une certaine densité à l'objet. Le modelage arrive en dernier. C'est peut-être dans ce processus que tout s'organise. Puisque je pars de cet équilibre précaire dont nous parlions tout à l'heure, je crois que c'est avec cette progression métal/bois/modelage que j'arrive à fixer mon histoire. Par le choix, également, de ces matériaux.

 

J.R. : Vous me dites partir du métal. C'est donc lui qui conditionne la forme définitive ?

C.S. : A mon avis, oui, et ce problème d'équilibre. Parce que, quand j'ai voulu me libérer de la terre, c'est lui qui m'a donné le côté aérien de l'œuvre. Peut-être le bois me donne-t-il le poids ? Et les têtes, l'expression me donneraient le côté humoristique, et ajouteraient encore à cette impression de poids. En fait je crois que ce sont les matériaux qui créent l'impression produite par la sculpture.

 

J.R. : Mais cette terre que vous ajoutez, il vous faut la faire façonner sur le métal, avant de la cuire ?

C.S. : Oui. Mais en fait, chaque partie est conçue indépendamment. Quand je faisais des sculptures soudées, je pouvais monter dans l'énergie des structures. C'est pourquoi, maintenant, le petit dessin est très important : il faut que je travaille le bois, le métal, la terre, et que j'assemble le tout. En général, je tords les morceaux de métal, je sculpte le bois. Et j'installe tout à plat sur le sol. En somme je compose ma pièce à plat. Je cherche la forme idéale, et je prépare la terre. Enfin, je mets ma composition dans l'espace. Mais pour y parvenir, il faut pratiquement que j'aie ranimé la pièce. Alors qu'avant, je partais plus à l'aventure en montant sur une énergie d'un instant. Je crois que la différence essentielle tient à la façon dont procède le travail.

 

J.R. : Vous disiez dans votre dossier : " Ce qui m'intéresse, c'est la femme ". Mais d'après ce que je vois, la femme n'est jamais seule : je la vois en couple, avec son enfant, en groupe… Vous n'êtes donc pas " dans le monde de la femme " ?

C.S. : Je la vois " dans le rôle de la femme dans le monde " ! Ou avec un animal, une émotion… Je crois qu'il y a une grosse différence dans la façon de prendre le monde, entre une femme et un homme. Et je ne peux pas m'impliquer en tant qu'homme !

 

J.R. : Bien sûr, mais vous pourriez avoir envie de représenter la femme toute seule ? Sans accompagnement. Est-ce parce que la présence de l'homme ou de l'enfant fait ressortir son côté femme ?

C.S. : En fait, j'adore la solitude, mais avec plein de monde autour, et plein de relations. Et je serais incapable de vivre seule. Mais je suis aussi incapable de vivre avec des gens. Même ma chatte doit être autonome !

 

J.R. : Certaines de vos œuvres, pourtant, parmi les plus récentes, ne se contentent pas de la ligne : elles sont plus " pleines ", pour employer un mot simple ! Est-ce parce que êtes arrivée à un moment où le corps aura repris une plénitude ? Ou simplement faites-vous des essais, à un moment donné ?

C.S. : Je garde les deux. J'ai besoin des deux. Besoin que certains corps se remplissent, mais pas tous.

 

J.R. : Y a-t-il quelque chose que vous voudriez ajouter ? Que nous n'avons pas dit ?

C.S. : Je ne crois pas. Ce que j'aime bien c'est que vos questions m'amènent à découvrir des choses que je ne suis pas sûre de pouvoir régler seule ! Après vous avoir répondu, elles deviennent plus faciles !

 

J.R. : Je suis très contente qu'il en aille ainsi, et je vous remercie.

 

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Entretien réalisé le Samedi 20 mai 2006, à l'Ancienne Abbaye de Saint-Galmier, dans le cadre de " Céramiques insolites ".

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