ANNIE SAMAUROW, sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : " Samaurow " : de quelle origine est donc un nom qui se termine par un " w " ?

Samaurow : Il vient de l'Est.

 

JR. : Mais vous n'avez aucun accent !

AS. : Cela se passait il y a longtemps, plusieurs générations. En fait, nous sommes arrivés par l'Italie.

 

JR. : Vous êtes complètement dans le thème de l'exposition, qui est " le corps ". Par contre, vos personnages me semblent disproportionnés : l'un d'eux est gigantesque ; un autre plié en deux serait apparemment aussi grand ; un autre encore est tronqué : qu'est-ce qui vous amène à choisir parfois ces immenses personnages filiformes ; et à d'autres, à les priver du bas du corps ?

AS. : Je n'ai pas voulu le tronquer. Simplement, il faisait partie d'une série de bustes. Comme à d'autres moments j'ai fait des séries de têtes ; d'autres fois ces grands personnages…

 

JR. : Cet immense individu recoloré dans des teintes qui n'ont rien d'humain, et avec une tête minuscule, a des membres très longs, des pieds énormes : vous le verriez bien dans un conte ? On peut dire qu'il est solide sur sa base, mais avec sa tête toute petite : là encore, pourquoi cette disproportion ?

AS. : C'est très simple : cette idée m'est venue en regardant des éoliennes ! Au départ, j'ai donc fait toute une série d'Eoliens. Puis, l'idée a fait son chemin de leur relation à la terre, au sol, et j'ai travaillé sur l'humain, avec tous ses paradoxes, avec ses lumières blanches, noires, gaies, tristes, avec toutes leurs nuances. Il s'agissait de laisser faire surtout la terre. Ce respect est à la base de tout mon travail.

 

JR. : La terre, certes, mais quand on s'approche de ce grand personnage on distingue tout un maillage…

AS. : C'est parce que, à l'origine, j'étais peintre, et que je me situais dans ce qu'on appelle la peinture fractale. Je travaillais beaucoup sur cette notion. Par la suite, j'ai voulu marier la sculpture et la peinture : c'était devenu pour moi une finalité.

 

JR. : En fait, ce maillage n'est donc pas une peau, c'est un vêtement ?

AS. : Disons que c'est un vêtement qui colle au corps. Qui, par endroits, laisse transparaître le corps. Il y a aussi des racines végétales. Tout cela parti de la terre. Des êtres liés à la Terre. D'ailleurs, ils ont parfois des noms antiques. Par exemple, elle -puisqu'il s'agit de " elle "- s'appelle " Anankè "**.

 

JR. : Je trouve que cette façon de ramener les cheveux autour du visage, tels un casque, lui donne un aspect très malsain ! En plus, elle a les yeux très cernés…Est-elle si lasse ?

AS. : Moi je trouve plutôt que c'est une carte géographique. Mais j'aime que le spectateur puisse y voir des choses très différentes.

Je crois que c'est une projection. Quand on fixe son regard, on projette ce que l'on a à l'intérieur de soi. A partir de là, que les gens pensent sain, malsain, gai, triste… ce qui est important, c'est qu'ils pensent quelque chose. Je l'ai écrit, dans mes " parcelles d'humanité " : elles sont donc un instant tristes, à un autre instant gaies…

 

JR. : Une autre de vos " femmes " est par contre, complètement nue.

AS. : Elle faisait partie d'un couple. " Heureusement ", j'ai vendu son mari. Ce sont des nains.

 

JR. : Tous sont très humanoïdes, voire très humains. Sont-ils vraiment des Terriens ? Ou des extra-terrestres ?

AS. : Je ne les pense pas extra-terrestres ! Celle-ci est simplement psychédélique. Elle a envie de délirer un petit peu, alors elle s'est fait les ongles bleus et les cheveux ras. D'ailleurs, elle est nacrée ! On dirait un bonbon !

 

JR. : Toutes ont vraiment des pieds hyper développés !

AS. : Oui, j'aime bien les pieds. C'est peut-être un peu phallique, mais quelle importance ? J'aime bien la terre, j'aime bien les éoliennes, j'aime bien la nature…

 

JR. : Quant à celle que vous avez confortablement installée sur un coussin, ne pensez-vous pas qu'elle aussi a un corps complètement disproportionné par rapport à ses membres ? Pourquoi leur faites-vous ainsi des membres immenses ?

AS. : Il y a un personnage qui s'appelle " Lui ". C'est le plus grand personnage que j'aie fait. Certes, il est surprenant, mais c'est un homme qui a beaucoup vécu, qui a beaucoup marché…

 

JR. : Mais cette disproportion n'est-elle pas en même temps un handicap ?

AS. : Non, parce qu'ils ont les pieds adéquats.

 

JR. : Alors, ils ont les éléments nécessaires pour aller loin !

AS. : Ils essaient d'aller loin, en effet !

 

JR. : Mais alors, comment faut-il analyser le fait que vos personnages aient toujours une si petite tête ?

AS. : Pas toujours ! Mais en général, pourquoi une petite tête ? Je ne sais pas ! Une petite tête bien faite ? Ce n'est pas discriminatoire par rapport à la tête !

 

JR. : Cela ne signifie pas " tout dans les jambes, rien dans la tête " ?

AS. : Non, absolument pas ! En tout cas, ce n'est pas ce que j'ai voulu exprimer !

 

JR. : Vous présentez, par contre, un buste totalement manichéen : A demi blanc et à demi noir.

AS. : Là encore, je n'ai pas voulu représenter le Yin et Yang. J'ai voulu représenter le paradoxe de l'être humain. Je travaille sur le paradoxe. D'ailleurs, j'ai un ami qui s'appelle Scarfos, et qui réalise des œuvres très proches. C'est une sorte d'hommage à sa création.

Il s'agit bien, en effet, de la dualité de l'être, masculin/féminin, etc. A partir du moment où une idée "accroche " l'humain, elle m'intéresse. Tout ce que mes personnages ont dans la tête, même quand elle est petite, m'intéresse !

 

JR. : Y a-t-il un sujet que vous auriez aimé aborder ? Des questions que je n'ai posées et auxquelles vous auriez aimé répondre ?

AS. : Non, je crois que vous vous êtes exprimée en fonction de ce que vous ressentez, je ne pense pas que ce soit à l'artiste de découvrir ce qu'elle a voulu dire.

 

JR. : Tout de même, il me vient une autre question : votre naine est monochrome, à part les cheveux et les ongles… Les autres, non.

AS. : Certaines sculptures sont patinées. D'autres pas.

 

JR. : Que pensez-vous que la peinture ajoute à vos personnages ?

AS. : Elle les rend plus gaies, plus vivantes…

 

JR. : Mais vous n'avez pas choisi des couleurs spécialement gaies ! Pensez-vous, finalement, que la couleur change la définition du personnage ? Qu'ajoute-t-elle ? Qu'enlève-t-elle ? Ou que change-t-elle ?

AS. : Oui, je pense qu'elle les change. Mais je ne sais pas comment !

 

Entretien réalisé à Céramiques Insolites à Saint-Galmier, le 17 mai 2009.

** Le mot grec " anankè " veut dire " nécessité " (anankè estin, " il faut ") ; plus précisément, chez les poètes, les tragiques, les philosophes, les historiens, anankè évoque une contrainte, une nécessité naturelle, physique, légale, logique, divine...

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