RUTA, sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : " Ruta ", voilà un étrange nom. Est-ce votre vrai nom ? Ou un pseudonyme ?

Ruta : C'est mon prénom, en fait.

 

JR. : Et de quelle origine êtes-vous, parce que ce prénom et votre accent semblent indiquer que vous êtes d'origine étrangère ?

R. : Je suis lithuanienne. Mon nom est imprononçable, alors je l'ai laissé tomber. Il n'y a pas beaucoup de " Ruta " en France, il est donc facile de le retenir.

 

JR. : Même question qu'à vos collègues exposants, pour débuter notre entretien : Pensez-vous être à Banne comme artiste Singulière ? Ou comme artiste contemporaine ? Et pourquoi ?

R. : Je ne me classe pas vraiment dans l'Art singulier, sauf peut-être pour certaines œuvres ? Je n'aimerais pas être considérée uniquement comme " artiste singulière ". Je me classe plutôt comme " artiste plasticienne " contemporaine.

 

JR. : Et pourquoi n'aimeriez-vous pas être classée parmi les Singuliers ?

R. : Ce n'est pas que je n'aimerais pas. C'est que je ne vois pas trop comment je pourrais m'y intégrer. Certes, il y a des sculptures que je sens proches de moi…

 

JR. : Mais vous ne pouvez pas être mi-artiste singulière, mi-artiste contemporaine. " Etre artiste singulier " est un état d'esprit. C'est avoir conscience de se situer dans la marge. De ne pas être dans les courants officiels ou très classiques.

R. : Mais c'est la même chose pour l'Art contemporain si les artistes que estiment que leur travail est à part, qu'il est nouveau…

 

JR. : Evidemment que, dans ce sens-là, on peut dire que leur travail est singulier. Tout artiste est supposé être singulier. Mais l'Art singulier est tout autre chose !

R. : Mais je ne me case pas non plus ailleurs ! Ou alors, je pourrais me caser dans un Expressionnisme symbolique. L'Art singulier est très large, et pas très bien défini. Finalement, je ne sais pas où me caser. D'ailleurs, un artiste peut-il se caser ?

 

JR. : Cette mouvance singulière, qui existe depuis des décennies, mais qui s'est élargie au fil du temps, est tout de même une grande famille, où les gens se sentent bien ensemble… Je crois que c'est cette idée de convivialité qui préserve le sens du mot " Singulier ". Parce que du point de vue création, ce mot et celui d' " Art brut " ont été tellement triturés en tous sens qu'ils sont pratiquement devenus obsolètes !

R. : C'est sûr ! Ici, nous sommes vraiment bien ensemble. On se retrouve tous. Et il est vrai que dans les salons d'Art contemporain, rien ne se passe de la même façon. Il se forme des groupes entre ceux qui sont plus expressionnistes, plus ceci ou cela.

 

JR. : Venons-en à votre travail. Vous êtes donc sculpteur. Il me semble que la terre que vous employée est très chamotée ?

R. : Pas tellement. C'est une terre très solide, mais la chamote n'est pas très importante. Mais l'effet produit l'est grâce à l'enfumage. En l'enfumant, la couleur de la terre change. On obtient des bruns, des gris… Et du coup la sculpture va être différente.

 

JR. : En même temps, si j'ai bien compris, vous déposez sur la sculpture des objets qui vont brûler, en laissant des traces aléatoires sur le personnage ?

R. : Je mets les sculptures dans des tas de bois, avec des feuilles, des branches... Du coup, cela étouffe un peu le feu. La fumée entre dans la terre. Mon travail est donc de gérer cette progression ? Est-ce que je retourne la sculpture ? Est-ce que je la laisse plus longtemps ? Est-ce que je l'enfume une nouvelle fois, etc. Il y a tout un travail qui n'est finalement pas que de hasard.

 

JR. : Est-ce une impression ? Ou bien vos personnages appartiennent-ils au monde du travail ? Parce qu'ils ont l'air d'avoir été " salis " par leur travail.

R. : Ces personnages-là sont plutôt pour moi, des personnages de la Mythologie. Je rajoute beaucoup de détails. Des images que j'ai en tête, de contes mythologiques, d'histoires, d'images que j'ai pu voir dans le passé… Ou que j'essaie de créer moi-même…

 

JR. : Dans ce cas, qui sont ces personnages, que vous rattachez à la Mythologie ?

R. : Pour moi, ce sont des dieux, des Anciens, des Prêtres païens, etc. J'ai transformé cette image de dieux à ma façon moderne. Mais je travaille beaucoup sur les positions figées, sur l'expression des êtres sans âge. Cette pièce peut aussi bien avoir été faite il y a des millénaires qu'aujourd'hui. Ils sont faits aujourd'hui, mais dans vingt ans, ils seront toujours actuels.

 

JR. : Il nous faut maintenant parler de l'érotisme de vos personnages. Pour certains, ce n'est pas très flagrant. Mais pour d'autres, cela l'est tout à fait. En particulier, pour les deux grandes œuvres, les deux grands dieux donc. Tous ont des sexes plutôt petits, mais bien en évidence.

R. : C'est bien ! Pourquoi pas !!

 

JR. : Vous êtes la seule à Banne, cette année, chez qui la notion d'érotisme s'impose. Je n'ai vu rien de tel chez les autres.

R. : Mais j'aime beaucoup cette idée !

 

JR. : Mais vous ne devez pas sentir dans ce que je vous dis, la moindre réticence ! J'aime infiniment ce travail !

R. : Non, non, pas du tout ! Mais je redis que c'est mon " truc " en plus. J'aime bien montrer le corps nu. Nous sommes tous à cette image. Alors, pourquoi pas !

 

JR. : Par contre, l'un de vos personnages me semble complètement impossible à définir : est-il sur une charrette ? Dans un fauteuil ? Tient-il quelqu'un dans ses bras ?

R. : En fait, cette sculpture est basée sur le jeu, le mouvement. Les deux personnages sont l'un sur l'autre, ils peuvent, à un moment, soit basculer, soit tomber en avant, en arrière…

 

JR. : Parce que, du coup, je me suis dit que, s'il s'agissait de jeux amoureux, c'était pire qu'à Khajurâho !

R. : Non, je ne pense pas que ce soit un jeu amoureux.

 

JR. : L'un des personnages dont vous avez dit que c'était un dieu, est enchaîné. Pourquoi ?

R. : En fait, il est enchaîné en soi, il ne se sent pas libre dans le monde ! J'ai fait beaucoup de personnages enchaînés. Pour moi, cela signifie enchaînement intérieur. Il n'y a pas de secours.

 

JR. : Je remarque qu'il y a toujours un décalage entre ce que vous montrez et ce que vous dites. Parce que, montrer qu'un dieu n'est pas intérieurement libre, me semble un paradoxe.

R. : Je ne sais pas.

 

JR. : Peut-être la " lecture " serait-elle plus facile, si vous le montriez prisonnier dans une cangue, etc. Mais vous l'enchaînez, et il faut remplacer une autorité extérieure agissant sur lui par une déduction psychologique impliquant son moi !

R. : Mais il est attaché par les pieds : cela implique qu'il n'a plus de mouvement. Mais dans sa tête, tout va bien : la question est : va-t-il trouver la solution ? Il est peut-être attaché à son père, à son lieu. Il est facile d'attacher par le coup, chacun comprend tout de suite, ressent cette impression presque morbide, sent la violence… Alors que là, c'est juste un détail, qui dit qu'il est attaché, mais en soi !

 

JR. : C'est tout de même un détournement du sens. Parce que, quand, en français, on disait qu'un prisonnier " était aux fers ", l'expression impliquait un sens presque toujours définitif ; suggérait qu'il était sûr de mourir ! Qu'il était torturé, etc. Or, vous me dites qu'il s'agit seulement d'une symbolique, pour montrer que, sentimentalement, il est attaché à sa terre, à son père, etc. C'est-à-dire une force bien moindre que l'idée conçue a priori.

R. : Peut-être ? Je travaille avec mon propre ressenti. Du coup, cela équivaut à une psychanalyse. J'ignore pourquoi je réalise cette sculpture de telle ou telle manière ? Après, peut-être va-t-elle prendre une ampleur plus grande que je ne pensais. Ou, au contraire, je vais réaliser une idée qui va me sembler importante, mais elle n'aura pas ce résultat !

 

JR. : Oui, mais pour chacune de vos œuvres, il me semble qu'elle a une signification beaucoup plus forte que vous lui donnez !

R. : Peut-être ai-je du mal à expliquer ?

 

JR. : Non, non, non… Vous expliquez très bien ! Vous parlez magnifiquement le français ! Simplement, quand je vois ce personnage tout noir, entièrement y compris son visage, maculé de noir, je pense tout de suite à un mineur. Et vous me dites que c'est un dieu ! Nous sommes donc, vous et moi, en contradiction totale de l'appréciation du sens de votre œuvre ! Leurs corps sont lourds, des corps de personnes qui travaillent, qui usent leurs corps. Et vous me dites que ce sont des dieux.

R. : Mais pourquoi, si ce sont des dieux, doivent-ils avoir un corps parfait ?

 

JR. : Parce que, dans la Mythologie, on les représentait toujours beaux, avec des corps au galbe parfait. On disait Hercule et la Biche " au pied d'airain ", Zeus, Maître des dieux, etc.

R. : Oui, mais effectivement, les dieux lithuaniens sont très proches des Terriens. Mais ils restent néanmoins des dieux. Auxquels on croyait, le dieu des arts, de la terre, la pluie, le soleil… Mais c'était la projection d'humains ! En fait, le sculpteur se projetait lui-même dans la représentation du dieu. Du coup, il ne montrait pas la beauté parfaite comme chez les Grecs, les Romains… C'étaient des personnages qui n'étaient pas beaux. Et la texture de leur corps n'était pas fine. D'ailleurs, ils étaient souvent réalisés avec du bois qui a des rayures, des fissures… Mais là, bien sûr, je parle uniquement de la Mythologie lithuanienne. Pour moi, c'est précis. Je sais vraiment qui sont ces dieux.

 

JR. : Vous avez donc exporté " votre " Mythologie en même temps que vos racines.

Ne croyez surtout pas que je m'entête pour avoir raison à tout prix ! Mais il me semble qu'il est difficile d'apprécier le sens de votre travail, lorsque l'on a une autre culture que vous. Mais c'est parfois aussi difficile pour des artistes bien " de chez nous " !

D'une façon générale, les autres visiteurs voient-ils immédiatement des dieux, dans vos personnages ?

R. : Je ne sais pas. Je n'ai pas beaucoup parlé avec eux.

 

JR. : En tout cas, quel que soit le sens, c'est beau !

Dans tout ce que nous avons dit, y a-t-il une question que vous auriez aimé que je vous pose, et que je n'ai pas posée ?

R. : Non !

 

JR. : Parlons tout de même des visages de vos personnages. Les oreilles sont toujours rudimentaires, mais le faciès est toujours très minutieusement travaillé. Tout en étant, pour convenir aux corps lourds, presque des mufles animaliers. Les lèvres très avancées, le nez camus, avec des grandes narines…

R. : Chacun a en effet des traits propres, afin de fixer un caractère par le visage.

 

JR. : Vous avez tout à l'heure employé une phrase qui m'a surprise. Vous avez dit qu'en Lituanie, les sculptures sont en bois. Et que vous avez pensé aux sculptures originelles pour réaliser les vôtres. En travaillant la terre, n'avez-vous pas un peu pensé " bois " ?

R. : Oui, j'y ai un peu pensé. Par pour faire " comme ". Mais j'aime bien les empreintes du bois. Et du coup, en travaillant la terre, j'aime bien m'autoriser différentes factures, soit le bois, soit le tissu… Je prends donc la liberté de travailler la terre de ces différentes façons, ce qui leur donne des caractères différents. J'essaie de les rendre avec la terre.

Entretien réalisé à Banne, dans la Maison de la Cheminée, le 19 juillet 2006.

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