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Jerzy
Ruszczynski n'a ni un esprit simple, ni un cur léger !
En attestent ses dessins mettant à nu son mal-être
existentiel, son intérêt angoissé pour
l'humanité, et les aléas de son environnement.
Environnement qui est un huis clos, au fil duquel le visiteur avance,
perplexe, sans avoir jamais la certitude de détenir la bonne
clé. D'autant que ne respectant aucune tradition artistique,
mais ayant créé son style éminemment personnel,
l'artiste ne lui livre jamais tout prêt ce qu'il exprime ; et
que les titres eux-mêmes, dont l'importance semble
évidente ne permettent à quiconque de comprendre
jusqu'où il a souhaité aller ? Progressivement,
pourtant, ce visiteur prend conscience de la " profondeur
psychologique " des scènes de Jerzy Ruszczynski : Bien que
plusieurs années d'études plastiques l'empêchent
d'appartenir à l'Art brut, il produit un " Art immédiat
", rendu particulièrement net par l'utilisation des crayons de
couleurs avec lesquels il exprime sans nuances, l'essentiel de ce
qu'il " dit ". A savoir sa difficulté à trouver un
équilibre dans le monde ; l'âpreté avec laquelle
il cherche à tirer la quintessence des objets qui " entourent
", " situent " ses personnages ; la récurrence de leur
présence et leur rôle de générateurs
d'épouvante dans la gestation de l'uvre : le fait
qu'ici, n'existent aucun espace " vide ", aucune respiration pour ces
êtres serrés les uns contre les autres et pourtant
empêchés de communiquer
cauchemardesques ; voir
comment des objets banals (pincettes, brosses, peignes
)
interviennent dans les relations intra muros ; deviner pourquoi ce
paisible Goûter en famille où deux femmes
s'apprêtent en souriant à servir, devient soudain la
proie d'un " père ? " " mari ? " " ogre ? "
dont la
tête part des jambes, bée méchamment par-dessus
ses dents énormes tandis que, le bras levé, il met le
feu à la maison. Découvrir, en somme pourquoi " la
tranquille machine "* s'est ainsi détraquée pour
générer ces univers kafkaïens, tous
différents, et néanmoins toujours les mêmes, la
violence allant crescendo jusqu'au moment où Ruszczynski /
dessinateur à court d'arguments pour continuer, Ruszczynski /
écrivain prend la relève, et avec force flèches,
écritures dispersées ou textes constitués,
mène la scène à son paroxysme.
Parfois pourtant, la volonté de
" libération " de Jerzy Ruszczynski est flagrante. Ainsi, dans
" Les portes magiques ", par exemple, crée-t-il deux
personnages souriants, lorgnant sans ambiguïté l'un vers
l'autre. Chacun dans l'espace qui lui est dévolu, supportant
une partie du globe terrestre. Seulement voilà, au-dessus de
leurs têtes, vole un oiseau à quatre becs
acérés. Et, entre leurs deux cellules d'une rigueur
scientifique, en est érigée une troisième, dans
laquelle a poussé un arbre, dans l'encadrement d'une porte
intérieure. Mort maintenant sauf deux ultimes feuilles ; et
dont les racines rampent comme une pieuvre. " Chez l'homme ", des
outils vrillent la paroi. " Chez la femme ", arrivent une main et des
lampes électriques. Ce ne sont pas les objets que lui envoyait
l'homme : ils n'ont pas pu traverser l'épaisseur de la paroi !
Finalement, puisque ces deux personnages sont incapables d'ouvrir la
plus petite brèche, cet espace est-il plus optimiste que les
autres ? Ou bien, sommes-nous encore une fois dans un monde
d'impossible communicabilité ? Il semble bien finalement que,
quels que soient ses efforts pour " rencontrer ses êtres ",
Jerzy Ruszczynski en soit incapable, et qu'une rédhibitoire
analogie dans la violence lie tous ses tableaux et intrigue celui qui
tente d'en déchiffrer les multiples sens, à travers les
aléas de ces vies improbables. Et si l'auteur de cette (ces)
tragédie(s), est lui-même indéterminé
devant ce qu'il exprime,
comment
un étranger en pénétrerait-il infailliblement
les arcanes ?
Ainsi, Jerzy Ruszczynski en est-il venu à générer un monde à lui mais lui échappant sans cesse ; se voulant humain, mais se terminant toujours dans une insupportable ambiance ; composé d'individus lévitant entre enfermement et danger ; organisé sur des incertitudes par un artiste qui, outre celui de la couleur déjà évoqué, possède un talent inné de la composition et de la mise en scène. Qui crée, de ce fait, une uvre majeure aux vibrations chromatiques si fortes, aux charges de matière si drues, qu'il faut prendre du champ pour les percevoir toutes ; un théâtre de la vie où se happent et se repoussent l'humanité et l'enfer. Un univers dérangeant, mais si puissant et personnel que personne n'envisagerait d'en changer le moindre trait de crayon.
Jeanine Rivais
*Kafka .
VOIR AUSSI JERZY RUSZCZYNSKI DOSSIER : RUBRIQUE RENCONTRES DE HASARD.