LUCIEN RUIMY, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Etes-vous déjà venu à Banne ? Quand vous êtes venu, était-ce en tant qu'artiste singulier ? Ou en tant qu'artiste d'aujourd'hui ?

Lucien Ruimy : J'y suis déjà venu une fois. Et j'y suis venu en tant qu'artiste d'aujourd'hui.

 

JR. : Qu'est-ce qui fait que vous vous situez dans la démarche contemporaine ?

L.R. : Pour revenir à la première question, cela s'est fait par relation ; étant donné que je suis l'organisateur du Puls'Art au Mans, il y avait la première année Chantal Roux* qui m'en a parlé. Pour moi, la peinture est avant tout une relation d'amitié avec des gens. En même temps, avec des œuvres. Donc, une double relation. J'ai beaucoup aimé celles avec Chantal Roux, Stéphane Mérel… d'autres artistes qui avaient participé au Puls'Art. Et puis Marthe Pellegrino** était venue nous visiter et m'avait dit que ma peinture était dans le même esprit que ce qui s'exposait à Banne, et que je devrais y venir.

Je me sens artiste d'aujourd'hui, au sens où je crée aujourd'hui. C'est tout simple !

 

JR. : Je vais en profiter pour vous demander de définir votre festival. Vu que je ne suis pas encore allée le visiter, chaque fois que j'ai posé la question, et demandé ce que vous exposez, les réponses ont été tout à fait évasives : " Il expose, c'est sympath, on rigole bien… ". C'est la seule définition que j'aie pu obtenir !

L.R. : Ce n'est déjà pas mal ! Nous recevons des dossiers d'artistes de France, et même du monde entier. Nous faisons une sélection par l'intermédiaire d'un jury qui change tous les ans. Il n'y a pas de définition particulière, ni de thématique particulière : ce sont les membres du jury qui décident.

 

JR. : Cela semble contradictoire, parce que dans " Puls'Art ", il y a " pulsion ", ce qui suggère la nécessité de quelque chose d'extrêmement vivant, puissant. Or, ce n'est pas tout à fait ce que vous venez de me dire ?

L.R. : L'impulsion, c'est de permettre à des artistes qui n'ont aucune notoriété, de se trouver avec des artistes qui en ont une, et il se fait tous les ans une confrontation entre des œuvres de gens au parcours très avancé, face à ceux qui démarrent. C'est l'aspect défricheur, découvreur qui nous intéresse. L'idée de lancer des créateurs. Certains qui sont venus chez nous se retrouvent maintenant partout. Beaucoup de ceux qui sont à Banne sont aussi venus au Mans.

Je pense que l'art est une affaire de contact. Le maître mot me semble être la convivialité. Il y a aussi le fait de pouvoir vendre des œuvres, rencontrer des galeristes, des collectionneurs… tout cet aspect humain qui m'intéresse dans la création.

 

JR. : Venons-en à votre travail. Il me semble que vous avez deux catégories de personnages : des humains, et d'autres plus animaliers, sirènes, poissons, etc. Tout ce petit monde est très finement stylisé, comme si vous les aviez découpés et collés sur la toile.

L.R. : Ce n'est pas tout à fait cela. Je crée une matière, un terreau sur lequel je vais ensuite poser mon imaginaire. C'est une relation entre cette matière que je crée au fur et à mesure, et mon imaginaire. C'est cette rencontre qui se fait ou ne se fait pas. Si elle ne se fait pas, je recommence jusqu'à ce que je sois satisfait.

 

JR. : Donc, vous découpez vos peintures…

L.R. : Non. Je les ferme après… Il y a un fond qui est peint, et ensuite je les cerne.

 

JR. : Comment définissez-vous ces personnages, parce qu'il me semble que tous n'ont pas la même facture ?

L.R. : Et pourtant, ils ont tous été faits en même temps. Je fais chaque fois de grandes séries. Je procède toujours de la même façon, mais chaque fois, justement, ce sont des accidents différents, des relations différentes avec la toile. C'est mon inconscient qui parle. Cela peut être animal, mais fait toujours partie de la vie quotidienne. Même les animaux ont l'air humain.

 

JR. : Oui, justement j'étais en train d'en regarder un qui a un corps de serpent, et une tête de vieil homme.

L.R. : Il m'arrive de mettre une tête à l'intérieur du corps. Quand je travaille, plus je trouve des choses ambiguës, plus cela m'intéresse. Il peut y avoir chaque fois double ou triple lecture.

 

JR. : Tout de même, il me semble que certains personnages ont des anatomies différentes : certains sont beaucoup plus pleins. D'autres plus linéaires. Certes, ils ont de gros corps, mais de ces gros corps jaillissent ce qui semble être des petites antennes, des petites plumes… comment les définissez-vous ?

L.R. : Je travaille presque toujours avec une matière épaisse. Mais pour certains, la matière que j'utilise est beaucoup plus fluide, et la fluidité donne ce genre d'irrégularités. Je n'ai pas trop d'explications. Le résultat me surprend souvent. J'obtiens des résultats que je n'avais pas prévus.

 

JR. : Donc, ces petites protubérances, quelles qu'elles soient n'ajoutent rien aux personnages ? Qu'elles y soient ou non, ce sont les mêmes personnages ?

L.R. : Oui. Je ne cherche pas trop à donner une signification à ce que je fais. C'est simplement mon inconscient par rapport à une matière que j'ai créée.

 

JR. : Mais quel que soit le cas de figure, nous sommes toujours dans un monde fictionnel.

L.R. : Oui. Ma fiction inconsciente.

 

JR. : Très souvent, vous avez placé des personnages côte à côte, mais qui n'ont pas l'air d'être " ensemble ". Par exemple, je vois un cochon et un petit personnage humain : le cochon ouvre-t-il la gueule pour le manger, ou bien est-il en train de crier contre lui ?

L.R. : La question est : lequel va manger l'autre ?

 

JR. : Votre tableau serait donc narratif, en fait ?

L.R. : Oui. A un moment donné, je regarde la matière que j'ai créée, et j'attends qu'elle " me parle ". Qu'elle me raconte ou non une histoire ? Il y a en effet souvent des personnages qui sont face à face, qui s'affrontent mais ne communiquent pas. Mais c'est la vie quotidienne ! Je fais souvent des groupes que j'ai appelés " Les conversations " où l'on a l'impression que les personnages se disputent ou se rapprochent l'un de l'autre, mais qu'ils ne communiquent pas.

 

JR. : Y a-t-il autre chose que vous aimeriez ajouter ?

L.R. : Simplement que ma peinture, c'est ma relation avec ma vie.

 

JR. : Donc, si l'on connaît votre peinture, on connaît votre vie ?

L.R. : C'est exactement ce que cela signifie !!

 

* Chantal Roux, peintre.

** Marthe Pellegrino : créatrice, organisatrice et Présidente du festival annuel (et désormais deux fois par an) de Banne (Ardèche) : " Bann'Art. Art singulier. Art d'aujourd'hui ".

Entretien réalisé à Banne, dans les Ecuries, le 18 juillet 2006.

 

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