CHANTAL RUFFINONI, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Chantal Ruffinoni, il y a longtemps que vous peignez ? Et que vous êtes en recherche de famille ?

Chantal Ruffinoni : Je peins depuis une douzaine d'années. Mais je ne suis pas en recherche de famille.

 

JR. : MPourtant, vous dites " Mes poupées ", alors que je disais " Vos enfants " !

ChR. : Je me sers de poupées que je mets en scène, pour raconter des histoires d'hommes et de femmes, et d'enfants.

 

JR. : Néanmoins, il reste la raideur de la poupée ou du baigneur comme ceux avec lesquels les enfants jouaient autrefois. Il reste la raideur, la posture un peu statique, l'absence de souplesse des corps…

ChR. : Voilà. Justement, maintenant, je cherche des poupées articulées, pour les déformer, pour mieux les placer à mon goût. Leur donner des attitudes plus humaines.

 

JR. : Mais si elles ne correspondent pas exactement à ce que vous souhaiteriez, pourquoi continuer à prendre des poupées ? Est-ce pour être sûre de rendre une gestuelle bien précise ?

ChR. : J'aime infiniment les poupées. Et sans doute est-ce plus facile pour moi d'interpréter ce que je veux, que si j'étais sans modèle. Il m'arrive aussi de demander à des amis de poser … Mais je préfère la poupée à tout le reste.

 

JR. : Est-ce parce qu'elle est silencieuse ? Qu'elle n'a aucune réaction personnelle à opposer à vos désirs ?

ChR. : Non, parce que ceux qui posent se laissent faire aussi. Même si parfois ils sont fatigués parce que je suis très longue, qu'il me faut des heures pour réaliser ce que je cherche.

 

JR. : Chaque personnage ou chaque groupe se trouve sur un fond non signifiant. Pourquoi ce parti pris de ne pas les situer socialement, géographiquement, etc. ?

ChR. : Ils sont parfois dans l'eau, sur des scènes de théâtre, dans des pièces…

 

JR. : C'est vous qui l'affirmez, qui le " sentez " ainsi. Mais ce n'est pas indiqué sur vos tableaux.

ChR. : Non, mais il en va ainsi. L'un de ceux que j'ai apportés est dans l'eau, d'autres sont cachés derrière des portes ou des murs…

 

JR. : Tout de même, à aucun moment, le fond ne peut les situer géographiquement, socialement…

ChR. : Ah non, bien sûr ! Cela ne m'intéresse pas !

 

JR. : C'est la raison pour laquelle je vous demandais d'expliquer ce parti pris ?

ChR. : Je n'en sais rien, et je ne me pose pas la question. Ce qui m'intéresse, c'est l'histoire, les sentiments, les choses que j'ai envie que mes personnages expriment.

 

JR. : Les sentiments d'un personnage, en somme, hors de tout contexte ?

ChR. : Oui. Sauf que, pour moi, il y en a un : les poupées me servent à raconter l'histoire des gens déplacés, des gens au travail, etc. Une sorte de misère… La misère humaine, en fait.

 

JR. : Comment une poupée qui, par définition montre iéternellement l'expression que lui a donnée l'artisan qui l'a faite, peut-elle vous amener à des asociaux, des proscrits, à tout le moins des gens en marge de la société, et d'une société qui n'est pas symbolisée sur la toile ?

ChR. : Elle ne m'y " amène pas ". C'est moi qui raconte cela. Les gens qui regardent, interprètent ensuite la scène comme ils la sentent. Et souvent, ce n'est pas la même histoire. C'est en tout cas, cette idée-là qui m'intéresse. Peut-être suis-je portée vers des choses délicates, pas forcément douloureuses, Parfois, les spectateurs transforment complètement l'idée d'origine. Quelque chose qui est terrible va devenir tout autre chose ; parfois même un grand bonheur !

 

JR. : Dans la plupart des œuvres, votre personnage est placé dans une sorte de flou, comme s'il n'était pas tout à fait sorti du décor ; de ce décor que le spectateur qui n'est pas à côté de vous pour entendre votre histoire, ne voit pas.

ChR. : Tant mieux, parce que je pense qu'à l'avenir, le personnage va disparaître dans le fond. On ne verra plus que deux yeux.

 

JR. : Nous sommes donc dans un principe d'immersion ; d'apparition/disparition ? Ou seulement apparition ?

ChR. : Non, non, de retrait. Actuellement, certains se voient bien. D'autres moins. Mon idée est qu'ils disparaissent presque complètement, tout en étant très présents. Que ce soit très fort. Qu'on ne voie que l'expression des yeux, mais que cela fasse partie du mur. Que tout le reste s'efface.

 

JR. : Vous allez donc jouer les passe-muraille ?

ChR. : Je suis en effet dans cette idée-là. Je n'arrive pas, en ce moment, à les faire disparaître ! J'essaie de les recouvrir. Je m'exhorte à y parvenir ! Car c'est bien mon but, c'est mon projet.

 

JR. : Quand vous avez un groupe, vos personnages sont toujours placés comme s'ils étaient en train de se faire photographier ! Ils regardent toujours le visiteur en off. Mais, eux, ne se regardent pas. Quelle est la relation entre eux.

ChR. : Entre eux ? Mais regardez-les, ils sont liés par une histoire terrible !

 

JR. : Laquelle ?

ChR. : Une histoire de famille ! Mon idée est qu'ils regardent bien les gens en face !

 

JR. : Mais alors, le regardeur devient le regardé ?

ChR. : Oui, mais regardé par une histoire qui me concerne de près. Ils me regardent, mais que font-ils ?

 

JR. : Ceux qui ont la bouche ouverte sont en train de chanter ou de crier ? Peut-être crient-ils la même chose, mais je n'ai aucun moyen d'en être certaine. Parce qu'ils ne se regardent jamais ! Bien sûr qu'ils nous, qu'ils me regardent. Et très vite, je sens que le rôle a été inversé ! Je devine qu'ils racontent la même histoire parce qu'ils se tiennent la main, mais je n'ai aucune certitude.

ChR. : Ils n'ont pas besoin de se parles, parce que le lien qui les unit est tellement fort ! Tellement fracassant. Pour moi, c'est comme cela. La chose qui m'intéresse En fait, la seule chose qui m'intéresse est qu'ils regardent bien les gens. Le fait qu'ils regardent le spectateur droit dans les yeux me prépare à sentir qu'il se passe quelque chose ?

 

JR. : Il serait étonnant que rien ne se passe, Ce qui est curieux, c'est que, puisqu'ils sont presque pris dans le décor, je ressens cet emprisonnement. Et cette présence ainsi fixée m'oblige à lui répondre par le regard.

ChR. : Tant mieux. Il faut absolument qu'ils interpellent leurs vis-à-vis. C'est ce que je veux.

 

JR. : On peut aussi dire que vous êtes une très bonne coloriste, que vous avez un sens des harmonies de couleurs tout à fait remarquable.

ChR. : Merci. Je n'en ai pas conscience, et c'est bien qu'on me le dise !

 

JR. : Y a-t-il maintenant autre chose dont vous auriez aimé parler ? Des questions que vous auriez voulu entendre et que je n'ai pas formulées ?

ChR. : Peut-être la façon dont je suis venue aux poupées ? J'adore les poupées. Mais j'aime aussi les paysages Il arrive que certaines personnes pensent que toutes les œuvres ne sont pas faites par la même artiste. A cause peut-être de ce qu'ils appellent la violence de certains tableaux par opposition aux paysages qui, pour la plupart, sont zens.? La violence ! Moi je ne les trouve pas violents.

 

JR. : Ce n'est donc sans doute pas innocent que vous n'ayez pas apporté ces paysages. Et moi, je m'interroge sur leur sens ?

ChR. : Mais les paysages n'avaient rien à faire ici. Ils n'ont aucun rapport avec les poupées.

 

JR. : On peut donc dire que les paysages sont le repos du guerrier ?

ChR. : Non, parce que je peins beaucoup d'arbres, des arbres tordus, fracassés, déchirés. J'ai parfois des choses très violentes ; mais aussi des moments calmes, la mer, le brouillard… Des choses complètement différentes. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai utilisé plutôt de la tempera* pour les poupées, et de la gouache pour les paysages. Il est facile de trouver partout de l'eau pour utiliser la gouache, tandis que je fais moi-même ma tempera, c'est donc plus compliqué !

J'ajouterai juste qu'en ce moment je travaille avec les poupées et que j'éprouve le plus grand plaisir à le faire. Mais le jour où je n'y prendrai plus de plaisir, je passerai à autre chose ! Je ne peux pas " faire " si je n'ai pas le désir.

 

JR. : Elles ne sont donc pas du tout innocentes ! ?

ChR. : Non ! Non…

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

" TEMPERA

Cette technique fondamentale est caractéristique dans la peinture rupestre médiévale et antique elle fut utilisée dans de nombreuses églises, chapelles etc Cette technique fut d'usage courant jusqu'à la fin du XVe siècle, date à laquelle, elle fut remplacée par la peinture à l'huile. Aujourd'hui cette technique ancestrale est réutilisée par de nombreux artistes, qui veulent atteindre la perfection dans la transparence et la profondeur de leurs teintes.

Les pigments sont liés à l'aide d'un médium à l'oeuf rien que le blanc, ou le blanc et le jaune, et parfois, à l'aide d'un médium composé de jaune d'oeuf, de blanc d'oeuf, et d'huile de lin.

Un autre compte-rendu de festival

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