HELENE ROSSET, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Hélène Rosset, Singulière ou Contemporaine ? Et pourquoi ?

Hélène Rosset : Je pense que je qui ici plus Singulière que Contemporaine. Surtout dans " la partie poules " de mon travail, le fait d'avoir des poules avec des porte-jarretelles, le côté " poules déjantées ", un peu olé-olé…

 

JR. : A regarder vos sculptures, il semble y avoir une partie un peu molle, en papier mâché, et une partie dure, métallique ?

HR. : Oui. En papier mâché, assez colorée, assez gaie. Et une partie métal/plâtre qui est plus grave.

 

JR. : Peut-être pas plus grave, mais sûrement plus pensée, plus intellectualisée.

Commençons par les " poules " ! Elles sont légères -jouons sur les mots- très colorées. En même temps, elles jouent, elles aussi, sur les mots : elles sont poules au sens de volatiles, et poules au sens frivole, un peu péjoratif. Qu'est-ce qui vous a amenée à cette connotation un peu érotique, et en même temps décalée puisqu'il ne s'agit pas de femmes.

HR. : J'ai fait les premières poules à l'occasion d'une manifestation de soutien à José Bové. J'avais fait des poules un peu torturées, un chapeau avec plein de poules déglinguées, mais pas du tout joyeuses. Et puis, j'ai continué à dériver et j'en suis venue aux seins, parce que je les aime bien… J'ai utilisé les dentelles de ma vieille grand-mère qui était plutôt rigoureuse et coincée ; et j'ai mélangé des choses qui ressortaient de mon envie de jouer avec tous ces interdits.

 

JR. : Elles sont " poules ", mais elles sont tout de même un peu atrophiées. Elles ont des ailes tellement petites qu'il est impensable qu'elles puissent voler. En plus, ces ailes sont arrondies. Par contre, les seins ne sont pas mis en reliefs, ils ne sont pas sculptés, ils sont seulement dessinés.

HR. : Oui, il y en a quelques-uns comme cela, les autres sont sculptés.

 

JR. : Pourquoi cette différence ?

HR. : Je ne sais pas du tout ! Tout dépend comment ils me viennent. Ce sont " les sculptés " qui m'amusent le plus !

 

JR. : Oui. Cela rend vos poules plus proches du sens figuré du mot " poule ".

HR. : Il est vrai aussi que je suis un peu énervée contre l'image que l'on donne des femmes, l'utilisation publicitaire qui en est faite. C'est aussi une façon de jouer avec cette idée.

 

JR. : On peut dire que, de la poule, elles ont le bec souvent fantaisiste d'ailleurs ; la forme de la tête… Mais ce sont des poules avec des cheveux. C'est-à-dire que, d'un seul coup, on passe de l'idée de volatile à la connotation féminine.

HR. : Oui. C'est un mélange des deux.

 

JR. : Je remarque aussi que l'ensemble est polychrome. Mais que chacune est peinte ton sur ton. Par contre, deux ou trois sont multicolores, donc beaucoup moins discrètes que les premières. Qu'est-ce qui vous fait choisir l'un ou l'autre type ?

HR. : Ce sont des envies de couleurs, au moment où je travaille sur d'autres œuvres plus sombres.

 

JR. : Ces poules ont des jambes démesurées ! Vont-elles loin ?

HR. : Elles essaient, du moins !

 

JR. : Et l'une d'entre elles porte son œuf sur son dos, que lui arrive-t-il ?

HR. : Elle porte une toute petite poule. Celle-là a été faite par rapport à mes filles qui n'arrêtent pas de se disputer dans mon dos. Il y a la grande, et la petite qui la " gnaque " par-derrière !

 

JR. : Cette création devient donc quasi-autobiographique, et tout à coup, le spectateur a besoin du " dire " pour entrer complètement dans le " faire " ?

HR. : Oui. On met toujours un peu de soi dans une œuvre !

 

JR. : Oui, mais ici, cela devient plus évident quand on a l'histoire !

Avant d'en venir aux sculptures en métal, passons par " les esprits des bois ". Il s'agit ici d'un travail sur les écorces. Des sculptures, contrairement aux poules, complètement linéarisées. Où les membres ont tous disparu. Où seul, a été travaillé le visage. La découpe a déterminé la silhouette générale, mais seul le visage n'a plus l'écorce. Pourquoi ce parti pris ?

HR. : Par discrétion, pour ne faire qu'une amorce et garder la croûte du bois que j'aime. J'aime enlacer les arbres, caresser l'écorce. Je voulais faire une petite pointe discrète : plus une évocation, que quelque chose de très travaillé.

 

JR. : Vous leur avez donné un aspect ancien, des femmes avec des chignons énormes, très hauts, en même temps que leurs visages semblent surannés ?

HR. : J'aime bien les vieux jouets. Peut-être ce travail me rappelait-il les vieilles marionnettes, des petits jouets en bois ? Mais je n'ai pas du tout réfléchi à cela en réalisant ce travail.

 

JR. : L'une d'elle a même un visage d'homme. On peut dire qu'il porte l'élue de son cœur " sur " son propre cœur ? Là où devrait être son cœur, plutôt ?

HR. : Oui. C'est le fait d'être deux en une seule personne !

 

JR. : Je reviens sur cette volonté de n'utiliser que l'écorce : vos personnages n'ont pas de bijoux, pas de vêtements… elles sont toutes " de façade ". Elles sont longilignes et n'ont pas de dos. Elles ne sont donc que " des têtes " ?

HR. : Oui. Je les ai faites dans une forêt où travaillaient en même temps une vingtaine de plasticiens. Chacun devait investir un espace dans la forêt. J'avais donc choisi d'installer " un peuple autour d'une rivière ". J'avais vingt-cinq sculptures comme celles-ci, qui regardaient passer un bateau.

 

JR. : Pierre Rapaud a travaillé dans cet esprit, non loin de Limoges. Mais lui a carrément peint sur les arbres, tiré parti d'un nœud, d'un creux… Quand on se promène dans cette forêt, c'est impressionnant de retrouver son monde !

HR. : La peinture a grandi avec l'arbre ?

 

JR. : Puisqu'il utilisait les accidents causés par les éléments, en général il a peint sur de vieux arbres. Mais c'est là-bas depuis des années !

Nous en venons donc à vos personnages à la Giacometti…

HR. : Oui, en effet.

 

JR. : Puisque, apparemment, vous travaillez à toutes ces œuvres de factures variées, dans un même temps, comment passez-vous de l'une à l'autre ?

HR. : On retrouve quand même ce qui caractérisait les écorces : Pas de membres supérieurs, on me le fait souvent remarquer. J'ai l'impression, avec cette série, de travailler sur ce que nous avons en nous de plus dur ; sur l'essence de l'humain ; d'où seraient enlevés le superficiel, les enjolivures, le confortable… Aller chercher ce qui reste lorsque tout cela a été enlevé…

 

JR. : Le physique dans sa plus simple expression ?

HR. : Le physique, ou tout simplement une minuscule flamme. Quelqu'un les a un jour comparées à des bouts d'allumettes brûlées. C'est cette idée que j'ai voulu traiter : une petite trace de ce qui reste de l'humain. J'aime aussi les ombres, je crois que cela les fait surgir dans ce genre de travail.

 

JR. : Tout de même, quelques-uns de vos personnages ont des bras, parfois seulement évoqués, collés… Ils ont cessé d'être des membres, pour devenir des parties du tronc ?

Pourquoi privez-vous ainsi les uns et les autres de membres ? Pour que cette " ablation " soit aussi récurrente, vous devez bien avoir une raison : les poules ont des ailes inutilisables ; les bois n'ont pas de membres ; et les métaux les ont collés au corps…

HR. : Je n'en sais vraiment rien ! Peut-être devrais-je voir un bon psychanalyste ? C'est comme une histoire d'énergie montante, au sommet de laquelle les bras sont superflus ! Une sorte de tension qui viendrait du ventre, et où les bras ne me semblent pas indispensables.

 

JR. : Pourtant, il me semble que mettre le bras augmenterait le côté " rectangulaire " du corps. En les enlevant, vous mettez en relief les sinuosités de ce corps. En fait, les bras collés enlèvent ces sinuosités. Par exemple, sur l'une de vos sculptures où vous aviez mis à la femme des hanches voluptueuses, vous supprimez cet effet de hanches en collant les bras dessus. Tout se passe comme si vous vouliez supprimer le côté féminin de vos personnages. Et en faire un rectangle ?

HR. : Je ne m'étais pas posé la question, mais je suis votre développement. Il est passionnant de réaliser une œuvre sans mettre de mots sur ce que l'on fait, mais il est intéressant de voir après les questionnements qui peuvent se poser !

 

JR. : Pourquoi le besoin de les percher sur des socles qui font office de jambes, chacun n'en ayant qu' " une " ?

HR. : J'aime bien aussi ce mélange entre l'humain et le végétal. Je rejoins peut-être ici mes écorces. C'est-à-dire le côté relié à la terre comme au bout d'une tige, à la façon d'un végétal. Il est vrai que j'ai travaillé sur une série que j'avais intitulée " Bouquets d'hommes " reliés en fait aussi avec le végétal.

 

JR. : Il faut dire que, dans votre volonté d' " empêchementS ", le corps est bien travaillé. On voit bien les seins, le visage est sophistiqué, les cheveux sont abondants et plaisants, le ventre et parfois les hanches sont présents. Cela me semble complètement paradoxal avec les suppressions de la féminité à cause de ce que nous avons dit des bras. Pourquoi cette démarche de déterminer très nettement vos personnages en tant qu'êtres humains, et cette volonté d'en supprimer tout ce qui pourrait les rendre chaleureux ?

HR. : Peut-être est-ce lié à ce qui peut rester après la mort ?

 

JR. : Nous en revenons donc à ce que nous avons dit au début : ce pourraient être des momies, en fait ?

HR. : Des momies ? Peut-être plutôt des traces de ce qui a existé. J'ai été longtemps intéressée par les choses spirituelles, puis j'ai eu une grosse coupure : peut-être est-ce ma façon de relier la vie avec " en haut " ? Il est vrai qu'il y a dans mon travail, une absence de vie. En même temps, il y a une permanence. Que sommes-nous en train de faire de notre humanité ? Une série de points d'interrogation, en fait !

Entretien réalisé à Banne le 13 juillet 2007.

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