REVES OU FANTASMES DE SOPHIE ROCCO, peintre

*****

Ses fantasmes l'entraînent-ils vers de lointains cosmos en gestation ? Ou bien est-ce plutôt au moment du réveil que Sophie Rocco prend conscience des créatures anthropoïdes qui ont hanté son sommeil ? Tout, dans sa démarche, ressemble en tout cas, à ces aubes difficiles où un individu ne garde d'un cauchemar qu'un souvenir partiel ; où ne subsistent -mais très fortement- de l' " aventure nocturne " que des lambeaux. En vain, essaie-t-il de restituer une cohérence dans les dédales de chaque scène parcellaire ! En vain interroge-t-il sa mémoire pour en extraire les détails non-rémanents ! Seul subsiste, impossible à effacer, le malaise !

C'est alors que l'artiste en Sophie Rocco prend le pas sur la rêveuse et tente de conjurer picturalement ces obsessions fragmentaires ; " retrouver " un à un sur la toile, les chaînons manquants ; reconstituer à partir de ce non-sens le sens de ses rêves. Rude tâche à laquelle elle s'accroche depuis bien des années. Poursuivant sans trêve sa quête. Explorant toutes les pistes possibles. Sans jamais, à l'état de veille, malgré sa volonté créatrice, parvenir à faire " émerger " un authentique " personnage " " réaliste ", prêt à s'intégrer au monde des humains dans lequel elle se débat.

Pourtant, elle confie à cette toile de bien complexes alchimies : Ayant perpétuellement en arrière-plan de son esprit cette sorte de Golem, elle s'efforce -littéralement- de lui donner corps. Et, pour commencer, de " créer le magma" duquel il puisse " naître " : elle pose donc, superpose, appose longuement à grandes traînées du pinceau surchargé ou au contraire presque sec, épaisseurs sur épaisseurs de peinture. Ici, encore humides, elles vont se mêler en flaques informelles ; là, telle couleur va faire vibrer les autres ; ailleurs, s'étagent des transparences qui provoquent des nuances et des granités inattendus… Encore… L'artiste en vient, à force de superpositions irrégulières de sous-couches, à une véritable gangue lourde et chaleureuse, qui, de facto, devient berceau où vont se lover les étranges allochtones qui troublent les nuits et les jours de Sophie Rocco…

Aucun élément de décor. Aucune rupture. Il semble que la main vienne d'elle-même vers le centre de la toile ; fouisse ces non-formes et ces non-couleurs préalables ; compose à petites touches incertaines une silhouette allusive. Incontestablement masculine, bien qu'asexuée. Toujours dotée d'une tête dont sont absents les éléments " vitaux " : pas d'yeux, pas de bouche, parfois une arête plus claire suggérant la place du nez. Des épaules tombantes terminées par des membres incomplets. Des hanches surplombant des amorces de jambes. C'est tout… De sorte qu'à la fin (encore que le mot ne convienne guère pour ces êtres inachevés), l'œuvre semble un écrin hermétiquement clos où les personnages centraux de terre brute, sont enchâssés dans la glaise.

Aucune violence dans ces œuvres tellement denses. A moins que l'on appelle violence cette introversion absolue, ce sentiment profond de souffrance latente, d'incomplétude… Tout cela créé non pas, comme il est habituel, par l'expression, mais au contraire par la non-expression, par toute cette humanité suspendue que le spectateur ressent comme un manque (au fond, ne souffre-t-il pas de cette absence d'image de lui-même ?) Et il faut saluer le grand talent de Sophie Rocco, son savoir-peindre et son souci de l'action de peindre, son imaginaire mono-obsessionnel qui lui permettent de " dire " avec du non-dit !

Il est encore bien loin, le temps -y parviendra-t-elle jamais ? et finalement est-ce son propos ; car cette souffrance de ses créatures ne soulage-t-elle pas la sienne propre ?- où elle pourra contempler un authentique " humain " né de ses mains, de son esprit enfin libéré, et de son cœur si puissamment investi ! Et, sans risquer de mourir, poser ses pinceaux !

Jeanine Rivais.

 

 

 

Ce texte a été écrit lors de l'exposition de Sophie Rocco La galerie Emmanuelle Morin-Pitel, 8 rue Saint-Paul, 75004. Il a été publié en noir et blanc dans le N°70 de Janvier 2002 par le Bulletin de l'Association Les Amis de François Ozenda.

 un autre artiste