JESSE RENO, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Jesse Reno, vous êtes américain. Vous m'avez dit être arrivé hier et que c'était votre premier voyage en France ?

Jesse Reno : Oui, je suis arrivé hier. Et, de Paris, je suis immédiatement venu à Bézu, me préparer pour le Festival.

 

JR. : Quelles ont été vos impressions, en arrivant ici, par rapport aux autres artistes, et à leurs œuvres ?

JesseR. : Très inspirants, très accueillants. Une exposition magnifique et chaleureuse. Tellement d'artistes et de peintures ! Une énergie débordante ! Ma première impression a été très bonne.

 

JR. : Dirons-nous que vos œuvres appartiennent au domaine du conte ?

JesseR. : Ou. Je dirai définitivement que mes personnages appartiennent à des histoires que j'ai créées de façon très large, au hasard. Ce n'est qu'une fois qu'ils sont sur la toile, que je peux réaliser leur signification, et me rendre compte de ce que mon subconscient a créé. Comprendre qu'il a foui à travers de nombreuses couches, changeant encore et encore de direction, et parvenant à une histoire qui se rapporte à moi, ou à ce que je pense du monde. Il y a des symboles dans mon travail, et des créatures qui ont un sens personnel, mais qui deviennent des symboles concernant le monde, et qui peuvent être compris par chacun.

 

JR. : Quand je vois des femmes volantes, ou des machines d'aspect très dangereux dominant une scène, comment reliez-vous cela à vos sentiments personnels ?

JesseR. : C'est un peu difficile à expliquer, parce que ces œuvres ont été conçues en collaboration avec un autre artiste. J'en ai fait une partie, mais tout ce qui est mécanique a été placé par l'autre artiste. Il m'est difficile de parler à sa place. Je peux expliquer ce que, moi, j'ai mis, mais pas ce qui ne vient pas de moi. L'idée étant que, lorsque vous travaillez avec quelqu'un d'autre, vous pouvez faire quelque chose qui vous dépasse.

 

JR. : Mais vous avez accepté l'idée de cette collaboration ; L'autre artiste a apporté quelque chose qui vous est étranger, et néanmoins, vous présentez cette œuvre au public. Pourquoi avez-vous choisi de l'exposer, si vous ne pouvez pas expliquer la partie supérieure ?

JesseR. : Cette oeuvre a été apportée, en fait, par un de mes collectionneurs français qui m'a acheté de très nombreuses peintures. Il l'a apportée, pensant que ce serait une très belle œuvre à exposer ici, à Bézu. Je ne peux donc pas dire que je l'ai choisie, mais je pense qu'elle s'accorde bien avec le reste.

 

JR. : Une de vos œuvres qui m'a vraiment impressionnée présente des bêtes étranges, mélange de vampires et de qui est peut-être un ensemble de porcs ailés : un mélange de créatures réalistes et de bêtes fantasmagoriques. Quelle était votre intention, lorsque vous avez peint cette partie, face à une autre qui est presque abstraite.

JesseR. : Correct ! La partie abstraite est l'origine de l'œuvre, comme dans de nombreuses autres de mes œuvres. Au cours des différentes couches que j'ai posées, j'ai commencé à sentir les créatures à travers l'abstraction. Et le fait que vous voyiez de nombreuses créatures, tient à ce que, en cours de route, j'ai changé d'idée : j'ai commencé par des squelettes, puis j'en suis venu à des oiseaux, puis j'ai relié les deux, et j'ai continué à travailler en ce sens. J'en suis venu à un visage au-dessous, et des jambes. Et la partie uniforme signifie la pureté, la magie. Le vide. J'ai voulu dire que la beauté du monde peut être complètement détruite, parce que des créatures stupides sont à l'œuvre, ou engagées dans d'autres directions que cette idée de beauté, de choses que nous n'avons jamais vues. C'est la raison pour laquelle des animaux sont en voie d'extinction. Parce que nous ne faisons pas attention. Parallèlement à cela, le grand nombre d'animaux implique votre engagement : vous devenez de nombreuses personnes. Et, pour moi, si vous êtes intelligent, l'idée est que vous décidez de vivre sagement, que vous n'oubliez pas tous les rouages de ces différentes parties de ce que vous êtes, et en particulier celles que vous devenez. Que vous n'oubliez pas qui vous êtes. Certaines personnes changent et n'oublient pas où elles sont, d'où elles viennent, mais cependant, elles font des choses stupides. Mais ce qui me semble important, c'est de ne pas oublier toutes ces choses ; et de les mettre en relation dans ma peinture. Cette peinture s'intitule " Allez aussi loin que vous le pouvez ". J'essaie d'exprimer tout cela, d'aller au bout de toutes ces choses qui me tracassent. Je suis incapable de me dire que ces choses-là ne me concernent pas, que je ne me préoccupe pas de ce qui peut advenir. J'ai créé cette œuvre sur laquelle j'ai passé des heures, pour symboliser toutes ces idées précises, le fait que nous devenions des fantômes au lieu de les chevaucher. La combinaison de tous ces éléments, a pour but de saisir le moment, l'instant de les traverser, aller de plus en plus, de plus en plus loin, jusqu'à en venir à cette abstraction, en ignorant ce qui surviendra après. C'est cela la magie des histoires. Créer la beauté, créer une place agréable pour soi-même. Le mélange de toutes ces pensées est à l'origine de ce tableau : souhaiter la beauté, le meilleur, et espérer qu'il adviendra.

 

JR. : Je vois que sur l'une de vos mains, vous avez fait tatouer " LOVE " (amour), sur l'autre " HATE " (haine), comme Robert Mitchum dans le film " La nuit du chasseur ". Est-ce un hommage à cet artiste ?

JesseR. : Non, pas exactement. Mon père a sa statue, parce qu'il l'avait connu il y a très longtemps. L'an dernier, il a failli mourir, et j'ai fait faire ces tatouages par respect pour mon père. Et aussi, parce que, pour moi, la vie est très proche de cette combinaison : Il y a beaucoup de choses que l'on aime, et beaucoup de choses que l'on hait ; et l'on doit les pousser ensemble devant soi. Et, globalement, bon ou mauvais, tout cela représente ce que l'on apprend au sujet de la vie.

 

JR. : Venons-en à votre grand tableau à dominante verte : J'y vois d'abord un Indien, puis des satellites, des engins volants plus ou moins animaliers : est-ce un hommage à vos ancêtres ?

JesseR. : Je ne suis pas d'origine indienne. Mais j'éprouve infiniment de respect pour eux. Ils vivaient très près de la nature. Et pour eux, certains Indiens devenaient des animaux, ou des parties d'animaux, ils portaient toujours des vêtements faits d'éléments animaliers… Oui, quand je crée cette peinture, c'est définitivement par respect pour ce peuple qui vivait dans une telle harmonie. Et qui, même s'ils existent toujours, sont proches de l'extinction. Aujourd'hui, toute cette proximité avec la nature, est devenue une course au profit. Mon idée est que lorsque vous vous engagez, quelle que soit la nature de votre engagement, que les autres peuvent voir, vous devez aller jusqu'au bout. C'est en effet, un hommage aux Indiens, à leurs liens avec les animaux qui étaient pour eux les protecteurs du voyageur…

 

JR. : Cet environnement que vous avez créé autour de l'Indien serait donc symbolique, toutes les choses que nous pouvons imaginer quand ils parlaient de leurs ancêtres, de la lune, etc.

JesseR. : Correct. Et les fleurs symbolisent toute la beauté qui peut vous accompagner au cours de votre engagement. Certes, vous pouvez les regarder par une fenêtre comme celle qui est dans le tableau, mais cela fait une différence énorme avec le fait de sortir et de marcher parmi elles : chercher, et définir son engagement.

Et les dinosaures et autres animaux préhistoriques évoquent les ancêtres, les choses oubliées, le temps, l'expression de la force et du pouvoir, qui vous permet de résister même si l'on vous abattu ou oublié… Vous pouvez vous relever grâce à votre énergie : les flèches symbolisent cette énergie. Au fond du tableau, il y a des serpents qui symbolisent la sagesse. Ce tableau est hautement symbolique par les liens qu'il implique entre toutes les idées que nous venons d'évoquer. Remonter toujours plus loin dans le temps. Et même si le monde a changé, vous souvenir et respecter ce dont vous êtes issu.

Quand j'étais enfant, mes parents m'ont ainsi appris à respecter les gens et les choses qui m'entouraient. Maintenant, je vis dans un endroit énorme au nord-ouest, vers le Pacifique. Il y a des paysages qui m'inspirent beaucoup dans mes créations actuelles.

 

JR. : Entre ces deux tableaux principaux que nous venons d'évoquer, vous en avez d'autres, chacun avec un animal solitaire, à la fois réaliste et fantasmagorique. Est-ce, cette fois, un hommage à Asimov, par exemple, écrivant des histoires qui comportent des animaux étranges, venant de mondes non moins étranges découverts dans le cosmos ?

Ou est-ce tout simplement vos propres fantasmagories ?

JesseR. : C'est très personnel dans le sens que je ne commence jamais une peinture avec une idée préconçue. Parfois, je me dis que je vais le faire, mais je change d'idée en cours de travail : vous pouvez voir le nombre de couches de peinture, les parties de silhouettes… une idée émergeant de la précédente, pour en venir à l'animal final. J'essaie alors d'analyser le résultat, et de comprendre comment et pourquoi j'en suis arrivé là ? J'essaie de créer des choses si fortes qu'elles me permettent de communiquer avec l'univers.

Je ne veux surtout pas manipuler mes propres pensées, c'est pour cela que je change si souvent de directions dans ma peinture. Cela ne me pose aucun problème. Je veux aimer ce que je vois, dire ce que j'ai envie de dire. Si tel n'est pas le cas, je recouvre le tout et je recommence jusqu'à ce que j'aime ce que ma main et mon œil ont fait ensemble. Il peut m'arriver de mourir de faim tellement je passe de temps pour parvenir à ce résultat. Je pense que c'est presque une mythologie personnelle, créée à partir d'évènements qui se déroulent dans ma vie réelle ; une sorte de message que je veux délivrer, afin que chacun puisse l'interpréter.

 

JR. : Y a-t-il autre chose dont vous auriez aimé parler ? Des questions que vous auriez souhaité entendre, et que je n'ai pas posées ?

JesseR. : Hum ! Non. Je crois que nous avons bien travaillé pour me permettre de délivrer mon message, exprimer ma façon de placer très simplement mes symboles, ce mélange de symboles automatiques et de symboles strictement personnels ; de les mettre ensemble afin que les gens puissent les comprendre. Ne jamais introduire dans mes histoires la notion de bien et de mal, parce que je sens que je peux communiquer beaucoup plus clairement sans ajouter d'argumentation. Je ne veux surtout pas faire une peinture disant " : " Vous devriez être comme les Indiens ! Regarder ce qu'ils ont fait" ! Je préfère de loin faire une belle peinture et la montrer, afin que les gens puissent tirer leurs propres conclusions, leur propre histoire. Je sais que si l'on procède ainsi, en toute bonne foi, le message sera " entendu ", qu'il soit ou non exact, il sera intériorisé.

Entretien réalisé en anglais au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

Traduction Jeanine Rivais.

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