CHRISTINA RABASTE, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Christina Rabaste, êtes-vous à Banne au titre d'artiste Singulière, ou d'artiste contemporaine ? Et pourquoi ?

Christina Rabaste : Singulière. J'aime bien l'idée de pouvoir créer, formuler des choses à ma façon. Tout le monde n'a pas la même façon de créer, mais en se réunissant dans des lieux comme Banne, on se rend compte que le résultat final est le même. Chacun exprime la même chose, mais à sa façon particulière. Pour moi, je m'exprime en particulier à travers le bois flotté. Je peux m'exprimer à travers d'autres matériaux, mais c'est celui que je préfère, parce que c'est un matériau qui a voyagé. Il a voyagé sans but, sans savoir où il va arriver.

Pour nous, c'est pareil, nous pouvons du jour au lendemain nous retrouver dans un endroit complètement différent de celui où nous pensions être ! Il est inutile de prévoir le lendemain ! Par ailleurs, en dehors que cette idée de voyage, les bois flottés me plaisent beaucoup, pas forcément les plus beaux. Ce sont ceux que les gens jetteraient à leur chien sur la plage, sur lesquels ils marcheraient sans y prêter attention ; qui seraient ramassés j'ignore par qui… Chaque morceau de bois a, comme dans la société, beaucoup de choses bonnes à dire. Si on ne prend pas le temps de regarder, de réfléchir, ils restent des morceaux de bois banals.

Les morceaux de bois que je récupère sont banals. Mais tous peuvent être vus autrement. Le parallèle est, pour moi, que chaque être humain peut, dans la société, montrer quelque chose de beau. Ceci est très important.

Evidemment, un morceau de bois sorti de la mer et qui est magnifique par lui-même, n'a aucun besoin d'être peint. Mais une transformation d'un bout de bois qui va être jeté à un chien démontre qu'il y a quelque chose à faire avec n'importe quel morceau de bois ou toute autre matière…

 

JR. : Justement, il me semble que dans vos sculptures, il ne reste du bois d'origine que le côté lisse dû à l'érosion de l'eau, le frottement des galets… Après, vous êtes longuement intervenue sur les bois. Vous avez peint, décoré, même. Vous donnez à certaines de vos créations un côté baroque tout à fait surprenant : L'un de vos personnages, par exemple, coiffé d'un chapeau brodé d'or, est si somptueusement vêtu que je suis incapable de deviner qu'il s'agit d'un bois flotté, si je ne le sais pas à l'avance. La seule chose qui peut me le faire deviner, c'est l'aspect us des angles arrondis, parce qu'il me semble que vous intervenez sur le fond mais pas sur la forme ?

CR. : Exactement. Justement, par rapport aux personnages, qu'est-ce qu'un habit ? Qui est la personne en-dessous ? L'habit fait beaucoup dans notre société, mais dessous, nous sommes tous pareils, des bricoles.

Ceci dit, il est exact que je me concentre beaucoup sur l'habit : on peut prendre la même personne, pour un rendez-vous d'entretien, par exemple : un homme avec la même intelligence peut aller à un même entretien mal rasé, avec un tee-shirt troué, et faire le même entretien bien rasé, avec cravate et costume à boutons dorés, il est perçu de façon complètement différente. Pour moi, il est primordial dans ma vie, de reconnaître les gens à leur juste valeur. Cette notion intervient énormément dans mon travail. Donc, rajouter un petit habit, un petit bout de galon, une fleur… transforme quelque chose sous lequel il faut chercher.

Voilà, je n'ai plus rien à dire !

 

JR. : Vous êtes en train de me dire, en fait, que l'habit ne fait pas le moine ?

CR. : Voilà.

 

JR. : Au contraire, je pense que, dans votre travail, l'habit fait le moine ! Quand vous faites un Pope avec son habit doré, ou cette tête de vieux Juif, et qu'ils ont le même visage…

CR. : Oui, mais regardez ! Regardez ! Cette femme en habit tout doré devant. Parfois, des galeries m'ont demandé d'exposer en souhaitant que je peigne aussi l'arrière de la sculpture. Or, regardez le dos, il est nu. C'est essentiel pour moi ! Pour moi, il est indispensable que cela reste brut, pour montrer que les personnes en dehors de la vie, ont le droit d'être ainsi ! Regardez les autres…

 

JR. : Mais je crois que vous faussez votre raisonnement, en procédant comme vous venez de le faire. Vous me montrez l'arrière. Mais à l'origine, vous ne me montriez que le devant, tout doré. Si je ne vous avais pas un peu titillée, j'aurais ignoré que derrière, le personnage est brut !

CR. : Oui ! Je suis tout à fait d'accord. Mais dans une première rencontre avec qui que ce soit, qui montre son être véritable ? Personne ! C'est pour cela qu'il est très important de prendre le temps pour connaître les gens. Cela peut être ou ne pas être faussé.

Je ne sais vraiment pas que vous dire de plus !

 

JR. : Vous pourriez peut-être me dire par exemple, pourquoi vous choisissez entre des femmes comme l'une d'elles qui est vraisemblablement une pimbêche, sans doute acariâtre, puisqu'elle a les lèvres pincées…

CR. : C'est " La femme des vendanges "

 

JR. : Oui, parce qu'elle tient une grappe ! Mais ce n'est certainement pas quelqu'un de sympathique… Alors qu'une autre…

CR. : C'est " Eve moderne "… Qui n'a pas encore croqué la pomme…

 

JR. : Tandis qu'une autre pourrait être une Vierge orthodoxe, ou un personnage très proche de cette idée. En les faisant ainsi coexister, vous créez l'impression qu'ils se sont beaucoup déplacés dans le temps…

CR. : J'ai beaucoup voyagé. J'ai eu une enfance assez contradictoire entre une mère américaine, col bleu, et un père grec égyptien. A certains moments, comme lors de l'effondrement des Tours du World Trade Center, j'étais assez perplexe, parce qu'entre la culture de mon père et celle de ma mère, je ne savais pas où me situer ?

 

JR. : Qu'entendez-vous par " col bleu " ?

CR. : A l'éthique puritaine de Nouvelle-Angleterre, avec un fort sentiment de culpabilité si on ne travaille pas dur toute sa vie. Et je vois ma mère qui n'est pas loin de 70 ans et ne supporte pas l'idée de faire une fête parce qu'elle n'a pas le droit…

 

JR. : Maintenant que nous sommes lancées, y a-t-il quelque chose d'autre, dont vous aimeriez parler ?

CR. : Je ne fais pas très attention. Il est vrai que souvent, mes sculptures sont très habillées, mais le dessous reste le même et c'est ce qu'il faut découvrir. A part cela… je crois que nous avons tout dit ! Sauf qu'il ne faut pas se fier aux apparences !

Entretien réalisé à Banne le 2 mai 2008.

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