JORGE PORRAS, peintre.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Jorge Porras, vous êtes espagnol, et je trouve que votre travail est très proche du Surréalisme. Diriez-vous que vous avez été influencé par Dali, Picasso ou d'autres, même s'ils ne sont pas directement surréalistes. Ou par Bunuel ?

Jorge Porras : Non. Je n'aime pas Dali, et je crois que Picasso est trop ancien historiquement. En tout cas, il ne m'a influencé en rien.

 

JR. : Comment expliquez-vous que chacun de vos tableaux soit composé de " parties " qui ne semblent pas avoir de relation entre elles ?

J.P : Je veux l'exprimer en anglais, parce que mon français est trop effrayant pour expliquer mon travail. J'ai commencé à peindre cette oeuvre…

 

JR. : Celle des chiens ?

J.P : Ce sont deux chiens en train de se battre. J'ai fait cette toile en une journée, et c'était totalement imprévu. Je ne savais vraiment pas ce que j'allais peindre. Finalement, j'ai commencé à peindre deux chiens en train de se battre, puis j'ai découvert une toile de contorsionnistes du XVe siècle, et je me suis dit que je pouvais placer un contorsionniste au-dessus quelqu'un qui s'ennuyait…

 

JR. : Mais quelle est la relation entre ces deux parties ?

J.P : Pas de relation. Au début, du moins, il n'y avait pas de relation. Je pensais que c'était bien de procéder ainsi d'un point de vue esthétique. Finalement, j'ai abandonné ce dessin. En fait, je travaille sur une dizaine de dessins à la fois. C'était peut-être la première fois de ma vie que je dessinais. Et j'ai commencé à travailler à créer une relation. Je me souviens d'être allé à l'autre triptyque que j'ai aussi apporté.

 

JR. : Celui avec un homme en train de voler, une femme accrochée à son dos ?

J.P : C'est un triptyque. L'ensemble est un triptyque. Aucun tableau n'est seul. Ce triptyque s'intitule " Génération Excel's ". Vous connaissez le logiciel de Microsoft " Excel " ? Je suis de cette génération, car j'ai quarante ans. Et je veux être de ma génération. Ma génération est pleine de cochons et de perroquets. " Un cochon " est pour moi une personne mauvaise qui veut absolument s'élever dans la vie. Mais s'élever comme un cochon, sans aucune spiritualité, en ne s'intéressant qu'à l'argent. Et pour moi, le perroquet est quelqu'un de très stupide, mais doué commercialement. Quelqu'un qui répète tout ce qui se dit, et qui semble être très bien. Aussi, y a-t-il une relation entre les cochons et les perroquets. Et moi, je suis dedans. Si vous considérez ces barres…

 

JR. : Vous parlez du carré au centre du triptyque ?

J.P : Oui. Le carré avec le visage. Si vous voyez la construction, cet espace est le seul qui ne puisse être réduit à zéro. Vous pouvez prendre tous les autres murs, ils peuvent être réduits à zéro dans cet espace.

 

JR. : Vous voulez dire que vous vous réservez un espace, mais qu'à tout moment vous avez le sentiment de pouvoir être réduit à néant ?

J.P : Oui. Je suis contraint et je suis en colère. Et les cochons à côté parlent de l'environnement.

 

JR. : Mais l'extérieur de ce carré est couvert de fleurs…

J.P : Oui, c'est la nature, parce que la nature est partout. C'est seulement une question de personnes. Certaines personnes peuvent bien faire, d'autres agir mal ; mais la nature est partout. Elle est indépendante du reste.

 

JR. : Vous pensez que votre visage peut être réduit, mais vous n'avez pas placé le cochon et le perroquet dans la même situation !

J.P : Non non non ! Parce que ceci est un sentiment intérieur ! Une réaction à l'oppression. Je me sens oppressé dans cette situation.

Ces situations sont à considérer de diverses manières. Tout dépend du regardeur. En fait, je ne veux rien dire, avec ce tableau, je veux seulement impressionner. Le spectateur doit créer l'histoire. Bien sûr, il y a quantité d'éléments narratifs, parce que je vois que l'homme véritable est en train de lutter, qu'il est en train de tomber. Tandis que les hommes/cochons prennent leur essor.

La partie gauche a davantage à voir avec la nature. Il y a une pomme de terre géante en train d'envahir l'espace. Parce que l'homme peut influencer la nature. De l'autre côté, il y a les cochons mâles et les femelles, et pour moi, les femelles sont absolument décadentes.

 

JR. : J'allais vous demander si vous admettrez que ceci est une vue tout à fait pessimiste du monde ? Et quand je vois la main couverte de sang,...

J.P : Ce n'est pas du sang. C'est juste de la couleur.

 

JR. : Néanmoins, cette main cache les cochons. Alors, êtes-vous le vainqueur, ou…

J.P : Non. C'est la même chose. Pour moi, c'est la main du politiquement correct. Elle signifie : " Eh bien, vous les cochons, vous pouvez vous élever. Et toi, l'homme seul, tu n'as qu'à tomber ". C'est pessimiste, en effet. Mais c'est mon point de vue.

Mais l'idée est que j'aime toujours sentir de l'humour en peinture. Aussi, y a-t-il de grands couteaux qui règleront le sort des cochons.

 

JR. : Mais quand vous choisissez pour les cochons femelles un personnage des films de Disney…

J.P : Non, ce sont les frères Warner. Je n'ai pas voulu dessiner un autre cochon, pour ne pas donner trop de clefs au spectateur. Comme je vous l'ai dit, je ne veux pas raconter quoi que ce soit. Pour la narration, il y a l'écriture. Pour la narration, vous devez écrire un livre. Pour moi la peinture n'a pas pour but de raconter ou d'expliquer les choses. Chacun doit avoir sa propre explication.

 

JR. : Mais cependant, quand vous apportez vos peintures dans un festival et les soumettez au regard des visiteurs, ils sont bien obligés d'avoir un point de vue subjectif !

J.P : Naturellement ! Mais quand vous écrivez un livre, il y a un seul objectif : la lecture. Un certain nombre va le lire, mais peu de lecteurs sont objectifs. Pour une peinture vous avez des centaines ou des milliers de lectures subjectives. C'est pourquoi je ne crois pas à la peinture narrative. La peinture doit impressionner le système nerveux. C'est ce que disait Francis Bacon, qu'il voulait impressionner le système nerveux. Et je pense que je partage ce point de vue. De toutes façons, la peinture est presque morte dans notre système contemporain. Et la seule issue que je vois, -et bien sûr il y a la photographie-, c'est que la peinture propose de nombreuses lectures d'une même situation.

Aussi, de mon point de vue, mettre un titre à ces oeuvres ne peut donner qu'une idée de MON point de vue. Mais je ne voudrais même pas mettre de titre, parce que je voudrais uniquement placer ces tableaux dans une certaine proximité spatiale, afin que les gens qui regardent créent leur propre histoire.

C'est la même chose pour l'autre tableau. Il s'agit d'un dieu masculin, d'un dieu féminin et sa cour. Pour moi, cette cour s'ennuie beaucoup. Elle joue avec un couple de chiens, et commence à voir le dieu principal, confortablement installé. La femelle est aussi très heureuse, au milieu des fleurs. Mais un drame va éclater. Parce que cette cour va réagir.

Mon ambition est de choisir si une œuvre est esthétique ou non, décorative ou non, si j'aimerais ou non l'avoir dans mon salon… C'est pourquoi je dis que la peinture est pour moi un très bon média, parce qu'avec une seule œuvre on peut communiquer autant de messages qu'il y a de gens.

Normalement, je ne peins pas de cette manière, parce que je n'aime pas un tel degré de contraction dans la peinture. Je crois que c'est la première fois que je fais un essai d'une peinture aussi narrative.

 

JR. : Mais, quand vous apportez ainsi deux triptyques, ne pensez-vous pas qu'ils ne permettent qu'une analyse cérébrale de leur contenu ? Analyse indispensable pour comprendre ces œuvres !

J.P : Oui, ils suscitent l'analyse de chacun, qui n'est pas nécessairement la mienne. C'est cela, la magie de la peinture, que ne possède pas la photographie. Du moins pas au degré que possède la peinture. Si je voulais " dire " quelque chose avec cette peinture, je l'écrirais. Le but est réellement que chaque personne qui passe quelques minutes devant, reparte avec un message différent.

 

JR. : Pour terminer sur une note d'humour : vous êtes grand et baraqué, avec un visage souriant, et vous peignez une peinture tellement noire ! Ne pensez-vous pas que vous trahissez vos spectateurs quand vous les attirez et les placez près de vous, devant une telle manière de peindre ?

J.P : C'est tout simplement dommage pour eux ! Mais je ne peins pas pour la galerie, je peins pour moi-même ! Bien sûr, il peut y avoir des lectures négatives, devant n'importe quelles œuvres, mais naturellement, pour moi, la lecture est forcément positive !

 

JR. : Vous parlez de l'environnement ?

J.P : Certes, il y a un tas de choses stupides : les cochons montant, les hommes descendant, mais la nature est là, qui continue de croître. Nous mourrons tous, mais d'autres gens prendront le relais. Ceci est donc très optimiste. En même temps, c'est un peu ironique, parce que je suis un peu misogyne. Aussi, pour moi, tous les gens de cette cour ont des visages de femmes. C'est mon point de vue personnel, je ne sais pas si les autres le partagent ?

 

Entretien réalisé au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

(Jorge Porras est espagnol. L'entretien s'est néanmoins déroulé en anglais. Traduction Jeanine Rivais).

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