TOTO PISSACO, peintre.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : " Toto Pissaco ", voilà un nom bien étrange.

Toto Pissaco : En effet, c'est mon pseudo.

 

JR. : Faut-il y voir une allusion humoristique à Picasso ?

TP. : Oui, c'est tout à fait cela !

 

JR. : Et cependant, votre travail est tout à fait différent du sien : Alors qu'il met ses personnages bien en évidence, les vôtres sont toujours dans un monde grouillant, sans contexte, dans lequel la cohabitation de tous les personnages emplit complètement la toile… Tout cela avec un grand sens du mouvement.

TP. : Oui. Mouvement et couleur. Ce sont les deux éléments qui m'intéressent.

 

JR. : Parlons d'abord du mouvement. La plupart du temps, vos personnages sont incomplets. Vous proposez simplement une collection de visages. Néanmoins, ils sont conçus de telle façon qu'ils donnent, comme nous venons de le dire, une grande impression de mouvement.

TP. : Oui, c'est un peu ce que j'ai essayé d'apporter. Au départ, je ne faisais que des visages encastrés les uns dans les autres. Puis, peu à peu, j'ai commencé à dessiner les corps, mettre du mouvement, intégrer des éléments d'architecture, etc. Tout cela est en train de suivre doucement son petit chemin.

 

JR. : Qu'entendez-vous par " intégrer des éléments d'architecture " ?

TP. : Ajouter des ponts, des escaliers, des toits, des entrées, bref tout ce qui monte et qui descend.

 

JR. : Oui, mais ils sont conçus de telle façon que l'on a l'impression non pas qu'ils créent des espaces sur votre tableau, mais qu'ils font partie du mouvement des personnages.

TP. : Oui. Cela changera peut-être par la suite, mais pour le moment, ils sont intégrés aux personnages. Souvent, un pont devient un bras, des jambes, se termine en tête, etc. J'ai un peu de mal à expliquer les raisons de ces transformations. Les toiles que nous regardons sont récentes, je n'ai donc pas de recul, et pas d'explications sur les raisons de cette démarche. Et je ne sais pas où cela va me mener ? Peut-être plus tard, les décors deviendront-ils distincts des personnages ?

 

JR. : Si c'est le sens de votre avancée, vous introduirez donc dans votre œuvre, une notion géographique.

TP. : Tout dépend de ce que l'on entend par " notion géographique " !

 

JR. : Si je place un pont, si je place une tour…

TP. : Mais il y en a déjà. Vu qu'il y a des ponts et des tours, il y a déjà des notions géographiques.

 

JR. : Oui, mais nous venons de dire que ceux-là font entièrement partie du contexte humain de vos personnages.

TP. : Mais j'ai déjà d'autres tableaux, qui ne sont pas ici, où j'ai un décor et des personnages devant. Tout, le rythme et la couleur, dépend donc en fait, du moment et de l'inspiration. Ici, tout est emmêlé, enchevêtré, tandis que, dans d'autres tableaux, le décor est vraiment à part.

Ce que je fais est très récent, il y a environ deux ans que je peins ; je suis donc en phase de recherche.

 

JR. : L'une de vos toiles me semblent plus ancienne que le autres. Est-ce une impression ?

TP. : Elle n'a pas plus de trois mois, vu qu'elle est peinte à l'huile.

 

JR. : Sur une autre de vos œuvres, je vois des personnages presque entiers, avec des visages souriants. Il me semble donc que, de visages grimaçants, avec des dents énormes, nous passons à des visages plus avenants ?

TP. : Oui, mais celle où on ne voit que des dents a une histoire. Elle s'intitule " Open stress ". A l'époque où je l'ai peinte, je travaillais dans un bureau en tant que graphiste. On nous a tous regroupés dans un " open space " ; et c'était l'enfer. C'est ce que j'ai voulu représenter sur cette toile.

 

JR. : Les dents qui sont là, c'est donc votre façon de mordre, l'envie de vous entretuer…

TP. : " Nous entretuer " est peut-être un peu trop fort. Mais cet " open space ", est tout le contraire de ce qui se dit. Cette définition est pour la communication. Mais en fait, chacun entend tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, le stress de toutes les personnes présentes, les criailleries au téléphone, etc. C'est un peu le climat qui régnait dans ce lieu. Vu sous mon angle, c'est peut-être un peu exagéré, mais c'est ainsi que je le ressentais.

 

JR. : Parfois, vous me semblez plus réaliste qu'à d'autres moments ?

TP. : Tout dépend vraiment de l'humeur du moment, du support, de l'outil utilisé : bâton d'huile, pinceau, acrylique… J'ai aussi des dessins sur papier. Selon ces détails, et l'humeur du moment, je ne peins pas du tout de la même façon ! Notamment parce que les bâtons d'huile sont peints au doigt, donc au niveau des détails, je ne peux pas me permettre la même chose qu'au pinceau.

Je suis de nature un peu instable. Je n'ai donc pas de règles dans ma façon de peindre. J'ai besoin de zapper d'un procédé à un autre. Je ne peux pas rester dans un système graphique. Et ce n'est pas le but du jeu, parce qu'il faut se marrer. Je n'envisage pas de peindre sans m'amuser.

 

JR. : Vous dites : " Il faut se marrer ". Pourtant, vos personnages, même quand ils sont souriants, ne me donnent pas l'impression de " se marrer " beaucoup ! Ils ont de gros yeux inquiets, globuleux, pas spécialement ouverts sur le bonheur !

TP. : C'est votre interprétation. Moi, par contre, ils me font plutôt rire. Mais bien sûr, chacun a sa vision personnelle.

 

JR. : Si vous me dites que vous les avez peints dans un moment de grand stress…

TP. : Non, non ! Je ne peins jamais quand je suis stressé !

 

JR. : Vous venez de me dire que vous étiez dans un travail qui ne vous convenait pas…

TP. : Non! Ce que j'ai dit, c'est que je travaillais dans des conditions qui n'étaient pas top, mais de nature, je ne suis pas quelqu'un de stressé, en tout cas pas par le travail. Cela ne m'est jamais arrivé de ma vie.

 

JR. : On peut donc dire que l'une de vos toiles traduit un moment heureux, un moment qui l'est moins, une autre…

TP. : J'ai voulu traduire le stress de la toile, mais au moment de la peindre, je n'étais pas du tout stressé, bien au contraire.

 

JR. : Dans ce cas, puisque vous me dites que vos toiles ne sont pas un reflet de vos états d'âme, comment définissez-vous votre travail ?

TP. : Je ne le définis pas. Je ne peux pas le définir. Je pense d'ailleurs qu'il ne faut pas chercher des explications. Tout le monde a des explications différentes devant la même toile. Et je peux difficilement expliquer mon travail. Sauf qu'il y a des thèmes récurrents comme la mythologie, la Grèce antique avec des colonnes, des temples, des églises… Il y a beaucoup de zigounettes, de nichons, de fesses. Mes personnages sont la plupart du temps nus, ceci expliquant cela, mais autrement, je n'ai aucune explication par rapport à mon travail. Je laisse aux autres le soin d'en trouver. Mon but est de prendre du plaisir à le faire, d'avoir du plaisir à le regarder ensuite. Ce n'est pas un exutoire. C'est quelque chose qui me donne du plaisir, mais je peux m'arrêter une semaine, ou quinze jours, cela ne me dérange pas.

 

Entretien réalisé au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

Un autre compte-rendu de festival

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