CHRISTIAN PINAULT, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Christian Pinault, nous avions déjà bavardé ensemble voici deux ans, à Banne, où nous avions évoqué le mélange des matériaux qui caractérise votre travail. A ce moment-là, vos œuvres étaient beaucoup plus à base de bois flottés, de métaux, alors qu'il semble que cette année, la céramique ait " gagné ".

Christian Pinault : Il est exact que la céramique a pris le dessus. Depuis quelque temps, je l'ai travaillée davantage.

 

JR. : Votre travail propose un peu toutes les formes, le genre reliquaire avec le personnage dessus ; le corps pyramidal terminé par une tête plutôt petite ; les " oiseaux " très aériens, très stylisés ; le genre amphore où l'on imagine très bien la plante en train de dépasser…

CP. : Oui, cela peut évoquer la germination. En fait, je vois toujours ces réalisations avec un petit côté humoristique. Toutes semblables et tous différentes ! Ici, l'idée directrice tournait autour des flotteurs, des bouées, des balises…

 

J. R. : Ce qui nous ramènerait à votre milieu marin ?

CP. : Oui. Tout à fait.

 

JR. : Mais " mes préférées " sont sans contexte ces grandes sculptures très longilignes, noires avec des nuances irisées, quelques apparitions de blanc. Comment réalisez-vous ce mélange ?

CP. : Je travaille sur des bois d'épaves, des planches de chalutiers ramassées dans des sites de cimetières marins. Endroits très impressionnants, d'ailleurs. Ces planches ont été travaillées par la mer. Et j'accentue avec des patines tous les reliefs qui m'ont intéressé sur ces objets.

 

JR. : En fait, je me suis laissée prendre à l'apparence ! J'ai vraiment cru que ces corps étaient en céramique !

CP. : En effet. Pourtant je n'ai pas fait exprès d'imiter ce matériau.

 

JR. : Mais ce faisant, vous avez créé une espèce d'osmose totale entre les bois et les céramiques !

CP. : Ce n'est surtout pas pour imiter le genre " faux marbre " ou " fausse céramique ", mais pour avoir une unité de l'ensemble.

 

JR. : Dans ces grandes sculptures qui, finalement, sont essentiellement en bois, vous avez conservé les accidents du bois. Ce corps est pratiquement informel. Cela semble un truisme de dire qu'il devient " corps " du fait que vous avez ajouté une tête au-dessus !

CP. : Il y a certaines parties du bois qui peuvent accidentellement évoquer des éléments corporels. C'est donc à moi de tirer parti de ces accidents, là où des clous ont laissé des traces…

 

JR. : Mais en recouvrant ces accidents avec une nouvelle patine, n'avez-vous pas supprimé la trace du temps qui préexistait, et que vous conserviez dans vos sculptures plus anciennes ?

CP. : C'est une autre démarche. Il est vrai que la patine, avec les engobes, l'émail, me ramènent plutôt à la céramique. Ce que l'on ne trouvait pas, en effet, auparavant, dans les bois que je laissais bruts de toute intervention.

 

JR. : On peut donc dire que vous avez supprimé dans vos œuvres le côté " passage du temps ", pour leur conférer un côté plus esthétique ?

CP. : Oui. Mais je pense qu'à travers la patine, le bois a malgré tout conservé les marques initiales. En même temps, cette patine met en valeur d'autres aspects de ce bois. Il est vrai qu'avec cet ajout de patine, disparaît ce qui est intéressant sur les vieux bois, comme la rouille laissée tout autour d'un trou de clou, etc. Il ne reste que le trou ! J'aime bien aussi laisser des morceaux plus récents, encore hérissés de clous ; des petits bouts qui restent coincés après que l'essentiel se soit cassé…

 

JR. : Au-dessus de ces planches " revisitées ", la tête, elle, est bien en céramique ?

CP. : Oui. Je l'ai la plupart du temps enfumée.

 

JR. : Cette tête est, elle aussi, très longiligne. Elle renforce donc la linéarité de vos œuvres. Elle est très stylisée. Elle nous ramène à certaines têtes de la statuaire africaine. Pourquoi, de ce corps-" mémoire ", (mémoire, puisque vos " épaves " récupérées sont essentiellement bretonnes) partez-vous vers une autre civilisation ? Et pourquoi éprouvez-vous le besoin d'assembler ainsi deux " mémoires " géographiquement différentes ?

CP. : J'ai appelé ces personnages des " Sages ". Et il est vrai que dans la civilisation africaine, ce mot est important. Mais je n'ai pas vraiment pensé à l'Afrique. L'une de ces sculptures est une " Sirène ", qui ne nous y ramène pas ! Plus loin, j'ai une " Bigoudène "…

 

JR. : Il ne faut donc pas chercher dans cette forme des têtes, une civilisation " autre ". Il faut chercher simplement un prolongement esthétique du corps ?

CP. : Oui. Mais tout cela a, en effet, des racines africaines. Dans la conception, dans le contact. Le fait que les têtes soient noires, alors que j'aurais pu conserver la couleur naturelle de la terre…

 

JR. : Ensuite, vous créez une opposition complète entre ce corps longiligne prolongé par cette tête très largement verticale, et les " cheveux " très fins mais larges, complètement horizontaux ?

CP. : Oui. C'est une sorte de coiffure.

 

JR. : Pourquoi ce besoin d'occuper l'espace tout à fait en haut, alors que depuis le sol, tout est dans un travail extrêmement " montant ", linéaire.

CP. : J'aime bien cette idée-là ! Comme certains chapeaux bretons qui sont parfois très amples. Et puis, on retrouve l'idée de " porter quelque chose ", comme en Afrique. En effet, les deux idées géographiques sont mélangées. De toutes façons, dans toutes les civilisations anciennes, il y a des connexions.

 

JR. : Que souhaitez-vous ajouter, que je ne vous ai pas demandé ? Sur votre ancien, ou nouveau travail ?

CP. : Le nouveau travail porte essentiellement sur l'idée de pyramide, avec des associations de matières. Dans le géométrique, plutôt que dans l'humain. Le raku, et les associations de verre, de granit…

 

JR. : Est-ce gratifiant, après avoir longtemps travaillé sur les personnages, d'en venir à un travail uniquement formel ?

CP. : J'aime bien passer de l'un à l'autre. Cela m'équilibre. Je m'ennuierais si je travaillais uniquement sur l'abstrait, ou sur les formes, etc. J'ai besoin de me libérer, me laisser aller à partir de matériaux que j'assemble, que je bricole, que je ficelle… A d'autres moments, j'ai besoin de construire, dessiner, imaginer, réaliser des formes en partant du pain de terre. Mais toujours en gardant l'idée de façonnage un peu " avec les moyens du bord ". Je fais des empreintes d'objets que je détourne. J'estampe la terre dans ces plâtres. Je fais des greffages avec d'autres matériaux. Bref, je cherche et je travaille.

 

Entretien réalisé le Samedi 20 mai 2006, à l'Ancienne Abbaye de Saint-Galmier, dans le cadre de " Céramiques insolites ".

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