MARTHE PELLEGRINO

FONDATRICE ET ANIMATRICE DU FESTIVAL ANNUEL

" BANN'ART : ART SINGULIER, ART D'AUJOURD'HUI "

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Marthe Pellegrino, voilà huit ans que vous avez inauguré le festival de Banne ?

Marthe Pellegrino : C'est la huitième édition, mais nous avons commencé en 2000. Donc, c'est la septième année.

 

JR. : Est-ce la rançon du succès, qu'il a fallu cette année, organiser deux festivals ?

MP. : Oui. Nous recevons un très grand nombre de dossiers. Or, nous avons une capacité de quarante artistes maximum, nous ne pouvons pas prendre tout le monde. Cela me faisait mal au cœur d'éliminer tant de monde, alors que c'est intéressant pour eux d'être dans le festival, et dans le catalogue. J'ai donc pensé que ce pourrait être intéressant de dédoubler le festival.

 

JR. : Après l'arrêt de plusieurs festivals, vous êtes -mis à part Roquevaire qui semble d'esprit différent- la seule à continuer à promouvoir un festival d'art singulier.

MP. : En ce qui concerne la qualité, oui. Mais j'ai cru comprendre, qu'ici et là, s'ouvraient de petites manifestations. Malheureusement, ce sont des tentatives qui ne sont pas allées bien loin. Mais ce n'est pas ma préoccupation. Ce qui m'intéresse, c'est d'animer ce village qui a un passé, un patrimoine magnifique. Qu'en même temps, les gens découvrent l'art et le désacralisent. Parce que beaucoup -je dis toujours " populaires " au bon sens du terme- n'osent pas entrer dans une galerie, ou un musée. Ils pensent que ces lieux sont réservés aux intellectuels, mais ne sont pas pour eux. On voit de plus en plus d'expositions d'Art conceptuel, qui sont pour une élite ; pour des personnes qui ont déjà accès à la culture par leur milieu familial, leurs études, etc. Mon but est donc de faire connaître la culture vivante, la culture de proximité. Faire que les gens aient du plaisir. On voit le succès que remporte cette manifestation, la convivialité qui s'y établit. Les visiteurs parlent avec les artistes. Beaucoup partent, ayant conclu : " Oui, finalement, l'art est aussi pour nous ". Chacun s'y retrouve. Parce qu'en art, pour la culture en général, ce sont l'émotion et la passion qui comptent. Nous vivons dans un monde de conflits, égoïste, individualiste, une société de consommation où la seule valeur est l'argent. Là, au contraire, chacun prend du plaisir, tout cela est du bonheur, et c'est pour tout le monde.

 

DOUBLE PAGE DU CATALOGUE : MARTHE PELLEGRINO AU MILIEU DES EXPOSANTS DE L'ASCENSION 2006

 

JR. : Quand on aborde une tâche aussi importante que de créer un festival ; en dehors d'avoir le feu sacré, bien sûr, que faut-il prévoir pour espérer qu'il soit pérenne ?

MP. : Il ne faut rien prévoir. Malgré les difficultés, les questionnements du genre " aurons-nous assez d'argent pour réaliser un beau catalogue, pour boucler le budget… ", il y a toujours des soucis. Mais finalement, on réussit à s'en sortir. Et il y a beaucoup de solidarité. Je ne me pose plus ce genre de questions qui me gâchent mon plaisir ! Ce festival est pour moi un investissement personnel important. Qui a beaucoup d'incidences sur ma vie. Voir le bonheur que je peux donner aux gens me fait un immense plaisir. Le jour où nerveusement je ne tiendrai plus, j'arrêterai. Comme l'ont fait de nombreuses personnes qui ont porté des manifestations à bout de bras ! Un jour où j'étais allée " à la pêche aux subventions ", et je vous assure qu'elles sont minimes, un fonctionnaire m'a fait remarquer : " Mais la passion, ça se paie ! "

 

JR. : Quelles sont les conditions pour que vous acceptiez un dossier ?

MP. : Je fonctionne au coup de cœur. Après mon premier choix, j'essaie que l'exposition soit très diversifiée à tous les niveaux. Peinture, sculpture, matériaux, expression… Diversité des âges, aussi, veiller à ce que tous les âges se côtoient, accepter des gens qui exposent pour la première fois aussi bien que ceux qui sont déjà reconnus. Que toutes ces expressions soient de qualité égale.

 

JR. : Il faut bien que nous en venions à la définition du festival. Il s'est appelé pendant plusieurs années " Festival d'Art singulier ". Et maintenant, il s'appelle " Art singulier. Art d'aujourd'hui ".

MP. : Oui. Depuis l'an dernier.

 

JR. : Qu'est-ce qui vous a fait changer de dénomination ?

MP. : En fait, depuis le début, nous avons exposé des artistes qui ne font pas partie de l'Art singulier. Au départ, c'était pour démontrer à l'Ardèche qui est surtout habituée à des expositions plus classiques (paysages, champs de lavande, etc.) que c'était de l'Art hors-normes, qui sortait des tendances connues dans la région. J'ai pensé que mettre uniquement " Art singulier ", fermait trop le sens du festival. Or, je suis pour ouvrir les portes, les échanges. Tout cela me tient à cœur. Certes, l'œuvre m'intéresse, mais il y a aussi l'humain qui m'empêche de m'enfermer dans des dénominations restrictives. Pour moi, je le répète, tout est question d'émotion. Pour tout : une pièce de théâtre, un livre, un concert classique ou de jazz… Ce n'est pas forcément une bonne émotion, cela peut vous rebuter, aussi, mais c'est quelque chose qui, de toutes façons, ne vous laisse pas indifférent.

 

JR. : J'ai posé cette question à chacun des artistes : " Estimez-vous être à Banne en tant qu'artiste Singulier ? Ou en tant qu'artiste contemporain ? Et pourquoi ? " Certains sont sans ambiguïté : c'est l'un ou c'est l'autre. Mais il y a tout de même un bon nombre de réponses de Normand : " Je ne sais pas trop ! Je ne me sentais pas trop bien avec les Singuliers, jusqu'à ce que j'envoie mon dossier à Banne… Je ne savais pas ce qu'était l'Art singulier, etc. " Donc, finalement, j'ai l'impression que, quelle que soit la tendance où ils estiment se classer, chacun a fini par trouver sa place.

MP. : De toutes façons, c'est quelque chose que l'on ressent, par rapport à l'ambiance. Chaque année, arrivent des nouveaux. Même au Festival de l'Ascension, certains qui ont l'habitude des expositions, me disaient qu'à Banne, ils trouvaient une ambiance indéfinissable, dans la relation avec les autres artistes, le rapport au public. Il y a une reconnaissance, un échange, j'en reviens donc une fois encore à l'humain, la séduction intellectuelle, la conscience de n'exister qu'à travers l'autre. Ce qui me touche particulièrement, c'est la réaction des enfants. Des tout petits qui prennent beaucoup de plaisir, et des artistes qui jouent le jeu : par exemple Geny qui fait ses petits animaux devant eux ; le plaisir avec lequel ils choisissent leur animal… Ils sont là, émerveillés !

 

JR. : Est-ce que, au fil des années, s'est créé un public fidèle et assidu ? Ou bien la proportion de " nouveaux " est-elle chaque fois importante ?

MP. : Je suis présente sur le festival du matin au soir, et souvent même pendant les heures de fermeture. Quand je vois des visiteurs, je leur pose quelques questions : Sont-ils des touristes ? Sont-ils de la région ? Comment ont-ils connu le festival ? Etc. Le bouche-à-oreille fonctionne très bien ; entre les artistes qui passent l'information à leurs amis ; et entre le public. Les hôtels, les chambres d'hôtes, etc. me disent qu'ils sont toujours complets au moment du festival. J'étais inquiète pour l'Ascension, parce que c'était la première fois que nous faisions le festival à cette date. Mais il y a eu énormément de monde. Et dans l'ensemble, il s'agit d'un public très intéressé.

 

JR. : Donc, ce sera désormais la tradition qu'il y ait deux festivals à Banne ?

MP. : L'an prochain, il y en aura encore deux. Mais l'avenir du festival est incertain. Je l'ai redit dans mon discours d'ouverture. Nous n'avons pas la reconnaissance des décideurs. Il est difficile de porter un festival à bout de bras. Ils vous répètent qu'il faut faire des résidences d'artistes, accueillir de l'Art contemporain… Si l'on ne rentre pas dans le moule de la politique des Arts plastiques actuels, on n'obtient rien.

 

JR. : Il est certain que la politique du Ministère de la Culture n'a pas élargi les possibilités de diversité en France !

MP. : Oui. Il faut se débrouiller seuls. C'est ce que nous faisons. Et quand nous ne pourrons plus, le Festival de Banne n'aura plus lieu. Et ce sera une grande perte pour Banne, certes, mais surtout pour l'Ardèche. Si les autorités ne veulent pas le comprendre, c'est bien dommage ! Lorsque mon mari est devenu maire de Banne, nous avons voulu mettre en valeur la richesse patrimoniale du village, en organisant des expositions. Ce que nous avons voulu, en fait, c'est mettre en valeur le caractère exceptionnel de ce village. En même temps, dans le choix que nous avons fait, il s'agit d'un art qui ramène à l'enfance, qui entre tout à fait dans les traditions, bref qui s'adapte très bien à ce patrimoine que nous défendons aussi.

 

JR. : Il a été question, justement, dans les discours, d'une salle qui serait construite à Banne, et exclusivement dévolue à des expositions.

MP. : Ce sera une grande salle de 100 m² au sol. Et elle possède trois niveaux. On pourrait y faire des expositions temporaires, tout au long de l'année. Des expositions-phares ou une collection permanente, où les artistes qui le désireraient pourraient déposer des œuvres. La mairie a déjà 60% des subventions, mais il reste 40% à la charge de la commune, ce qui est très lourd pour un petit village comme Banne.

 

JR. : Question que je pose à tous les artistes, avant de terminer l'entretien : Y en a-t-il une que vous auriez aimé entendre, et que je n'ai pas posée ? Ou simplement un problème que vous auriez aimé soulever ?

MP. : J'en profiterai pour redire que mon souci permanent est celui de la culture vivante, pour tout le monde, accessible à tous.

 

Entretien réalisé à l'ombre, dans une ruelle de Banne, le 18 juillet 2006.

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