L'ART EN CORSE.

JEAN-PAUL PANCRAZI (peintre)

Entretien avec Jeanine Rivais.

**********

 

Jeanine Rivais : Jean-Paul Pancrazi, comment définiriez-vous la situation artistique en Corse ?

Jean-Paul Pancrazi : le dirais qu'elle est très difficile pour les artistes qui y travaillent: Les structures relatives à l'art sont inexistantes. On peut considérer qu'il y a deux galeries semi-professionnelles, l'une à Bastia qui a deux ans d'existence, l'autre à Ajaccio qui date de Quatre ou cinq ans. Il existe un FRAC très jeune, créé longtemps après les autres. Il manque ce qui fait la trilogie de l'art, en-dehors des artistes : pas de critiques d'art, donc pas de collectionneurs ; pas d'information, donc pas de marchands. Bien qu'ils représentent un marché potentiel important, les artistes qui persistent à travailler en Corse doivent subir ce cercle vicieux.

Le second problème réside dans la difficulté de contacter les gens de l'extérieur. Par exemple, en 1989, je suis allé à Paris dans l'espoir de présenter un dossier sur mon travail: Or, les galeristes veulent voir les oeuvres et si possible, l'atelier. Comment faire ? Les faire venir en Corse ? C'est la seule possibilité ! Je me suis donc pcrmis d'écrire à l'un d'eux, de l'inviter, lui proposant de payer son billet et son séjour : Il n'a même pas répondu. C'est là le problème majeur pour ]es artistes corses. Un galeriste parisien réputé m'a dit : "Pourquoi ne travaillez-vous pas à Paris ?" Un autre m'a demandé : "Pourquoi ne résidez vous pas à Paris au moins six mois par an?" Faudra-t-il s'y résoudre ? Je le crains !

J.R. : Quelles sont les manifestations internationales, officielles ou oppositionnelles, spécifiques à la Corse ?

J.-P. P. : Pas de manifestations ! Quelques unes, très ponctuelles, mais sans portée, sans lendemains. Il y a trois ans, a eu lieu au musée de Bastia, une exposition organisée avec des artistes français, comme Ange Leccia, Marie Bourget, Dumouth. Il s'est tenu un colloque intéressant, avec la présence de Daniel Buren et de quelques journalistes et critiques parisiens. Mais ce sont des "coups", des évènements rares, rien de suivi.

Un projet de centre d'art contemporain avait été élaboré par la directrice de la M.J.C. et ses collaborateurs. Elle avait obtenu une aide pour la préparation de ce projet, mais il a avorté : Les gens qui avaient pouvoir de décision se méfiaient apparemment de l'impact que pourrait avoir un musée ! En tout cas, l'art n'est pas pour eux l'essentiel ; chaque fois qu'il est question d'art, de réalisation artistique, cela devient plus évident ! Comment, pour lors, le désir de l'artiste pourrait-il se concrétiser quand il se heurte à l'inertie des gens, au pouvoir politique ?

 

J.R. : Cependant, sont créés quelques festivals officiels. Vous suggérez qu'ils sont l'oeuvre de fonctionnaires tenus d'assurer un certain nombre de manifestations annuelles, et qu'en dehors de leur organisation, ces gens se désintéressent des destinées de leurs projets ?

J.-P. P. : En effet. Et malgré tout, nous avons besoin de ce genre de structures : sinon, qui pourrait créer ces manifestations ? Prenons le FRAC : Il fait des expositions intéressantes. Il commence à inviter des artistes et des intervenants de l'extérieur. Je trouve sa présence importante, notamment au niveau de l'information, de l'éducation du public. Au début, les acquisitions choquaient : quand les gens ne connaissent pas, ils rejettent. Maintenant, ils commencent à avoir un regard différent, ils s'habituent à l'art contemporain. C'est un point positif.

 

J.R. : En outre, il semble y avoir, dans de nombreuses petites villes, apparitions de salons ou de .festivals. Comment définissez-vous votre travail par rapport à ces manifestations plus ou moins officielles ?

J.-P. P. : Les festivals dont vous parlez se passent en été, dans le cadre de la campagne des "Arts au soleil", créée voici trois ans par Jack Lang. Les crédits énormes alloués pour ces manifestations permettent leur éclosion un peu partout.

Mais il faut conserver son sens critique, savoir très exactement ce qu'on souhaite ! Il n'existe, au niveau des arts plastiques, aucune force vraiment motivante. Parlons du festival de Ville-di-Paraso, par exemple. (J'ai participé au premier, attiré comme tous les artistes, par les prix de 20000 francs qui étaient en jeu). Comment procèdent les organisateurs ? Ils demandent et obtiennent des crédits. Ils ont eu, ces quelques années, l'adhésion de tous les artistes qui travaillent en Corse. Mais c'est un fourre-tout, une sélection à l'emporte-pièce. On n'y sent aucun sens critique, aucune volonté de créer une exposition cohérente. S'il y a un rapport à l'art, je ne l'ai pas trouvé !

 

J.R. : Vous-même organisez, depuis l'an dernier, un petit festival à Penta-di-casinca. Votre tendance et celle de vos invités me semble à mi-chemin entre l'abstraction et la figuration, un peu littéraire. Etes-vous d'accord avec cette définition ?

J.-P. P. : J'enlèverai le terme "littéraire", car je ne pense pas que ce soit une qualité de faire picturalement un travail littéraire.

Pour l'exposition de cette année, nous ne faisons pas vraiment un festival. Nous voulons montrer au public des oeuvres auxquelles il n'est pas habitué. Nous avons opté pour une peinture non-figurative. Nous avons choisi des gens très connus sur le continent, et même internationalement, comme Pincemin : "Supports surfaces" a été un moment important de la vie artistique française, nous avons donc choisi deux artistes de cette période : Marcheschi qui est d'origine corse et qui fait un travail important et Guy Le Meaux, artiste de la Galerie Clivages. Nous avons choisi non pas des thèmes, mais uniquement des travaux sur papiers. L'an prochain, nos options seront différentes, car nous essayons de créer un intérêt non seulement pour le public, mais aussi pour les artistes corses.

 

J.R. : Comment avez-vous choisi ces artistes ?

J.-P. P. : Pour les artistes "extérieurs" à la Corse, nous avons obtenu le concours de trois galeries parisiennes : Marie-Hélène Montenay, Lambert Rouland ct Jean-Pascal Léger, directeur de la galerie Clivages. Ils ont été très disponibles et ont bien voulu nous prêter les oeuvres de leurs artistes. C'est ainsi que nous présenterons des travaux du Tchèque Moucha et de l'Italien Caccavale.

Nous avons éprouvé un besoin de sortir de cette barrière de l'insularité, un désir de rencontres et de confrontations. C'est aussi, par ailleurs, un moyen pour les quatre artistes corses également invités, de sortir de cette ornière un peu répétitive d'expositions en Corse : Nous leur permettons de se libérer de quelques entraves.

 

J.R. : Comment situeriez- vous ce salon ou votre tendance personnelle par rapport à l'art officiel ? Et quelles aides avez-vous reçues ?

J.-P. P. : Nous avons voulu inscrire ce dossier dans le cadre des "Arts au soleil". Nous avons donc, en décembre 91, envoyé l'ensemble de notre projet à la DRAC. Apparemment, il n'a pas eu l'impact que nous escomptions, puisque nous n'avons même pas reçu de réponse écrite. J'ai su; par hasard, que nous n'obtiendrions aucune subvention. Nous espérons encore avoir une aide du Conseil Général de Haute-Corse, parce que, sans cette aide, il est impossible de présenter une exposition d'envergure : Il faut payer le transport des oeuvres. Se posera le problème du gardiennage, car l'exposition durera un mois; les bénévoles ne pourront donc pas être en permanence disponibles. ll faut prévoir les frais d'affiches, d'impression, etc. L'an dernier, l'exposition a été faite sans publicité, un peu à la hâte, avec le concours des artistes disponibles. Malgré tout, elle a coûté 17000 francs, financés par une association du village qui a assumé toutes les dépenses !

Nous sommes très amers à cause de l'indifférence des institutions, car nous sommes profondément convaincus de la valeur de notre projet.

 

J.R. : Pouvez-vous supposer à quels critères vous devriez répondre pour avoir des crédits, puisqu'on ne vous a donné aucune réponse ?

J.-P. P. : Je n'en sais vraiment rien. Mais le cynisme des responsables est incroyable ! On nous a envoyé des affiches, des programmes des " Arts au soleil" sur lesquels figure notre exposition. Nous avons le sentiment d'avoir été floués ! Notre exposition est citée dans le catalogue des "Arts au soleil", elle sera comptabilisée dans leur bilan, sans qu'on nous ait donné la plus petite aide !

 

J.R. : Et les médias ?

J.-P. P. : Ils ont été plus coopératifs. Nous leur avons envoyé des dossiers de presse. Ils nous ont promis des articles dans les quotidiens. Au niveau local, ce sera positif, mais j'ignore quel sera l'impact réel de cette aide ?

 

J.R. : Comment sont vécues ces manifestations un peu sauvages, par les gens du village et par les visiteurs ?

J.-P. P. : Notre village est très visité, c'est aussi ce qui nous a décidés à préparer ce festival. Les touristes étrangers, continentaux, insulaires, sont nombreux : le public est donc garanti ! L'an dernier, les visiteurs ont été très intéressés. Il faut dire que l'espace d'exposition est splendide, les artistes de qualité : nous avions réalisé une très belle exposition.

Les gens du village ont d'abord été surpris, puis intéressés. Ils se sont volontiers prêtés au jeu.

 

J.R. : Dernière question : Vue du continent, la Corse ne semble pas génératrice de talents immenses. Qu'en est-il ? Et selon vous, pourquoi ?

J.-P. P. : Je ne crois pas que l'on puisse dire cela. Des gens peuvent avoir une certaine notoriété ; d'autres peuvent avoir du talent sans avoir cette notoriété. Et cela est lié aux questions précédentes et aux problèmes d'éducation : Tout dépend des moyens dont vous disposez. Vous pouvez avoir le désir d'être artiste, avez-vous les moyens de réaliser ces désirs ?

Quelqu'un, en Corse, a fait autrefois un bon travail dans ce sens :Il s'appelait José Lovacci. Il était professeur de dessin. Il avait créé, au lycée, toute une structure, une section baptisée "section artistique". C'était une sorte d'atelier où les lycéens pouvaient travailler le soir. Il a permis à beaucoup de jeunes Bastiais de prendre conscience de leurs potentialités, de se réaliser, notamment Ange Leccia, Marcheschi, moi-même...

Parmi les gens de grand talent devenus célèbres, nous avons notre Ange Leccia qui est un vieil ami, Jean-Paul Marcheschi. Nous espérons qu'il y en aura d'autres, mais c'est difficile en restant en Corse ! Leccia et Marcheschi sont à Paris depuis longtemps. S'ils étaient restés ici, il est évident qu'ils n'auraient pas eu les mêmes possibilités. Si l'on prend la décision de rester en Corse et de travailler obstinément comme je le fais, la route est vraiment rude !

Je regrette infiniment que le centre d'art contemporain de Bastia n'ait jamais vu le jour. Il aurait permis aux artistcs et au public de s'épanouir.

 

J.R. : J'avais cru comprendre, d'après les déclarations d'Yves-Loïc Girard qu'on allait créer une section d'art contemporain très "suivie", très pédagogique à Ajaccio, et une autre à Bastia ?

J.-P. P. : Je ne suis pas au courant, mais si cela se fait, ce sera important. Gardons espoir, car notre île est tout de même un peu moins désertique qu'avant. Il y a quinze ans, c'était le vide absolu, à part quelques espaces d'expositions sans aucune portée, aucun travail de fond. Peut-être, grâce à nous, à notre obstination, quelque chose commence-t-il à bouger ? Si cette tendance s'accentuait, ce serait merveilleux ! Mais je reste sceptique, ce ne sont sans doute que des voeux pieux !

 

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 279 DE NOVEMBRE 1992 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

un autre entretien

 un autre artiste