MADELEINE OSSIKIAN, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Madeleine Ossikian, êtes-vous ici comme artiste Singulière ou contemporaine ?

Madeleine Ossikian : C'est une question difficile, parce que j'ai l'impression d'être en marge des deux. J'ai une vision trop sectaire de l'Art contemporain, en ce sens que, pour moi, l'Art contemporain actuel est plutôt du conceptuel, etc. et que je ne suis pas du tout dans cette démarche : je suis dans l'anecdote… Et, j'ai aussi l'impression d'être à côté de l'Art singulier, sans trop savoir pourquoi.

 

JR. : Vous êtes allée aux Beaux-Arts ?

MO. : J'ai un DEA d'Arts plastiques.

 

JR. : Donc, vous n'êtes pas innocente !

MO. : Non, bien sûr !

 

JR. : Par contre, vous êtes certainement très naïve, parce qu'en regardant vos œuvres, on se sent transporté dans le monde des contes : des contes de l'enfance ?

MO. : J'aime beaucoup les contes, mais je ne pense pas que ce soit de la naïveté !

 

JR. : Mais quand je dis " naïf ", je veux dire que vous aimez les choses simples, qui vous ramènent à l'enfance…

MO. : Oui. Mais je ne pense jamais à l'enfance par rapport aux contes. Pour moi, la vraie vie, c'est le féerique. Tout ce qui est hors de la réalité. Il y a beaucoup de symboles, en fait.

 

JR. : Qu'entendez-vous par " il y a beaucoup de symboles " ?

MO. : Par exemple, le prince charmant sur son cheval : j'ai écrit à côté un petit texte disant " Allons conquérir les montagnes ". Il prend une valeur plus générale : " Allons à l'assaut du monde ". C'est l'aspect positif de la peinture, qui permet de faire passer beaucoup de choses.

 

JR. : Tout de même, certaines de vos œuvres me semblent plus pessimistes, comme cette fillette qui revient de la pêche avec deux énormes poissons et dont le visage semble néanmoins complètement désespéré. Elle plisse la bouche, elle a les yeux presque clos…

MO. : Non, je pense qu'elle nous regarde bien fixement. Ce que j'aime faire, avec mes personnages féminins, c'est partir d'un modèle unique qui est dans ma tête : une femme qui a de grands yeux, un nez très fin et une petite bouche. Et ce qui m'amuse beaucoup, c'est de refaire la même chose à chaque toile, et de parvenir malgré tous mes efforts, à un personnage différent. C'est pourquoi finalement, elles sont toutes différentes !

 

JR. : Vous changez la coiffure, tout de même, et la linéarité des traits du visage. Ainsi, la petite paysanne a les joues moins pleines que celle qui tient sa poule, à côté. Il a suffi que vous changiez une petite courbe.

MO. : C'est ce que je disais à l'instant. J'essaie de faire la même, mais elle change chaque fois. Si je bouge une ligne, tout bouge. Et cela change toute la personnalité du personnage.

 

JR. : Malgré ce que vous dites, j'en reviens à l'idée du conte. Ainsi, l'une de vos petites filles me fait penser à " La petite fille aux allumettes " d'Andersen.

MO. : Je ne connais pas ce conte. Mais je dirai que mes fillettes sont plus orientales que celle dont vous parlez. Je suis d'origine arménienne, et je m'inspire beaucoup de contes et enluminures des Pays de l'Est. Donc, mes fillettes portent un sarouel, un pantalon un peu large…

 

JR. : C'était une des questions que j'avais envisagé de vous poser : en même temps que vous êtes dans le monde féerique, vous êtes dans le monde populaire. On retrouve en effet dans beaucoup d'imageries populaires de Russie, ou de Tchéquie… le coq ou la poule, la robe fleurie à manches bouffantes… Donc, toutes vos fillettes portent des costumes orientaux ?

MO. : Oui. En fait, je suis fascinée par les motifs décoratifs, que ce soit dans les fonds ou les vêtements. Choisir des motifs décoratifs, et les reprendre sur les vêtements ! C'est mon abstraction personnelle. Et il est vrai que je me sens proche des motifs populaires des Pays de l'Est, et même de tous les continents où reviennent souvent les mêmes motifs populaires.

 

JR. : Parfois, vous semblez changer de démarche : sur l'une de vos œuvres, la personne est debout, nue. Et vous avez mis autour d'elle des poissons. Or, sa nudité est dissimulée par un poisson, alors que dans l'imagerie populaire, il y a toujours la feuille de vigne. Et dans ses cheveux, vous avez mis également des poissons.

MO. : Je n'y ai pas beaucoup réfléchi, mais je pense que ce poisson est symbole de fécondité, que c'est le sexe masculin représenté par le poisson. Dans la Bible, avoir un grand panier plein de poissons, est certitude de fécondité…

 

JR. : Tout de même, ce tableau me semble à part des autres, le visage est très sophistiqué, la femme est très lourdement maquillée, la chevelure est longuement travaillée, en un entrelacs de poissons et de cheveux… Et sa nudité la place en marge des autres.

MO. : Oui, en effet. Mais elle ne représente pas le mieux mon travail. Je préfère travailler les vêtements.

 

JR. : Une autre n'a pas de visage !

MO. : En effet, elle appartient à une précédente série dont il ne reste pas beaucoup de tableaux. Je travaillais sur mes origines arméniennes, et sur l'universalité des origines. J'ai mis des photos en parallèle, des petites Arméniennes de 1900 et des petites Arlésiennes de 1900. Et, en fait, c'étaient pratiquement les mêmes photos. Et, sans la légende, on ne sait pas trop quelles sont les plus orientales. J'ai voulu exprimer que nous, en tant qu'êtres humains, dans toutes les cultures, nous étions toutes des petites femmes, des petites filles avec des petites robes en dentelle, le côté universel de la poupée. Et pas de visage, justement, pour ce côté universel.

Et puis, d'un point de vue esthétique, dès que les personnages sont petits, je n'aime pas faire de visages. Je les trouve beaucoup plus esthétiques sans visages.

 

JR. : Dans la plupart de vos tableaux, vous mettez un fond décoratif. Mais à part une ou deux où l'on aperçoit un coin de meuble, un coussin, un narguilé… sur toutes les autres, le fond est non signifiant. Pourquoi ces quelques exceptions ?

MO. : Ce sont plus ou moins des exceptions. J'ai horreur de la perspective, c'est une idée qui m'a toujours angoissée. Je pars toujours de choses assez plates. Dans l'univers du conte, je pense que c'est une manière de ne donner ni espace ni temps à mes personnages. Je voudrais qu'ils soient un peu intemporels, donc sans notion de lieu véritable. S'il y a une tentation de profondeur, ce n'est pas voulu.

 

JR. : Pourquoi refusez-vous de mettre une profondeur dans vos tableaux ?

MO. : Pour que les personnages soient intemporels. Et pour pouvoir travailler le fond avec des motifs décoratifs. Si je faisais une maison, des escaliers… je ne pourrais pas mettre ces motifs. Et finalement, ce qui m'intéresse, c'est aussi le côté abstrait de la peinture. Si j'enlevais mon personnage, j'aurais une toile abstraite. Donc, j'aime bien ces motifs qui s'imbriquent, le personnage n'étant que le côté anecdotique de la peinture.

 

JR. : Cependant, vous placez toujours ce personnage à l'avant-plan. Il est toujours au bord extrême du tableau, le fond ne pourrait donc pas lui nuire.

MO. : Oui, mais alors l'esprit serait tout à fait différent. Je ne serais plus dans l'univers du conte.

 

JR. : C'est vrai.

MO. : Je mets toujours mes personnages au premier plan, parce qu'au final, c'est toujours l'humain qui m'intéresse.

 

JR. : Vous parlez un français absolument sans accent : êtes-vous née en France ?

MO. : Oui. Mes origines sont celles de mes parents.

 

JR. : Pourquoi en parlez-vous aussi souvent ? Est-ce nostalgie du pays d'origine ?

MO. : C'est un peu compliqué. Je travaille à cette série depuis plus d'un an, et je l'ai commencée quand j'ai décidé d'arrêter mon travail quotidien, et de me lancer complètement, corps et âme dans ma peinture. Il a fallu que je me demande par quoi commencer ? J'ai donc voulu commencer par le point de départ. J'ai toujours peint des choses qui me concernaient : quand j'ai été enceinte, j'ai peint des femmes enceintes. Quand j'ai eu des enfants, j'ai peint des accouchements…

A ce moment-là de ma vie, j'ai eu besoin de repartir à zéro. Et pour moi, cela signifiait remonter à mes origines.

 

JR. : On peut donc dire que d'une façon fantasmagorique, chaque personnage est " vous ", à qui est arrivée en imagination une petite aventure ?

MO. : C'est possible, oui.

Entretien réalisé à Banne, le 12 juillet 2007.

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