L'ART EN CORSE.

**********

JEAN-PIERRE ORSONI, sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais

**********

Jeanine Rivais. : Jean-Pierre Orsoni, comment définiriez-vous la situation artistique en Corse ?

Jean-Pierre Orsoni. : Je la définirais comme une situation de quasi-naissance de l'art. Comme nous n'avons pas de traditions picturales notre passé n'affiche pas une longue suite d'artistes. Par contre, le nombre actuel de plasticiens est assez imposant par rapport à la population corse : beaucoup de peintres, quelques sculpteurs, des photographes. C'est une situation intéressante qui, pourtant n'a pas encore trouvé son marché, ses possibilités d'expositions. Nous manquons encore de lieux ; les instances officielles sont jeunes ; la mise en place des musées est graduelle. Il n'y a pas de génération spontanée, d'évènements qui tout à coup éclatent : mais à mon avis, l'art plastique en Corse est bien vivant et a devant lui, un bel avenir.

 

J.R. : Peut-on dire que les schémas du continent se reproduisent, ou qu'il y a des tendances spécifiques aux Corses ?

J-P.O. : le ne pense pas qu'existent des tendances spécifiques aux Corses. Je crois que se reproduisent les schémas du continent ou même de plus loin. Pour avoir longtemps vécu à l'étranger, je me suis rendu compte que l'expression plastique n'est plus localisée sauf pour quelques Naïfs de certains pays d'Amérique latine: Mais jusqu'où est-ce encore un art et non plus un artisanat, je l'ignore. En tout cas, je ne crois vraiment pas qu'il y ait un mouvement particulier à la Corse, sinon quelques tendances dont les filiations sont évidentes : L'insularité n'est tout de même pas l'isolation totale !

 

J.R. : On peut donc dire que s'épanouit un art en Corse, sans qu'existe un art corse ?

J-P.O. : Oui. Toutefois, chaque artiste ayant un vécu, une culture propre, ses racines ressortent sans doute plus ou moins ? Mais parler d'art corse me semblerait restrictif et sûrement faux.

 

J.R. : Actuellement, sont créés, chaque année, de nombreux festivals, essentiellement des salons de peinture. Existe-t-il des équivalences pour les sculpteurs ?

J-P.O. : A ma connaissance, non. Il y a eu, à Porto, en 83-84, une exposition à laquelle j'avais participé : Elle a été la seule manifestation réservée aux sculpteurs. Quelques concours, pour des réalisations plus monumentales, ont également été lancés : Je pense en particulier à la sculpture d'Elie Cristiani, à Ponte Novu, où les responsables avaient lancé un appel d'offre. Mais il n'existe aucune équivalence avec les manifestations de peinture. Les organisateurs de salons se contentent d'intégrer quelques sculpteurs parmi les peintres.

 

J.R. : En Corse, les sculpteurs sont beaucoup moins nombreux que les peintres. Avez-vous une explication ?

J-P.O. : Partout, les sculpteurs sont moins nombreux que les peintres. La sculpture n'est peut-être pas un mode d'expression plus difficile, mais elle demande un engagement physique, du matériel, des lieux, des ateliers plus importants que la peinture. On hésite donc à se lancer dans la sculpture. En tout cas, en Corse, les sculpteurs sont certainement moins de 10% de tous les artistes plasticiens !

 

J.R. : Vous étiez, voici quelques années, président de l'Association " ARTE " qui regroupait les plasticiens corses ou vivant en Corse. Comment a vécu cette association et pourquoi a-t-elle disparu ?

J-P.O. : D'abord, pourquoi est-elle née ? Elle est née vers 1982. Cette année-là, se profilaient à l'horizon, la création du FRAC et la Régionalisation. Les plasticiens corses ont ressenti le besoin de se compter, de participer à cet évènement en train de naître. L'association a vécu pendant quelques années de façon assez intense : Nous avions des réunions régulières, avec une forte participation. Nous organisions chaque année une exposition au moment du Festival du Film méditerranéen, à Bastia. Alors que l'association fonctionnait à merveille, j'ai quitté la Corse pour plusieurs années. Son président parti, l'association s'est dissoute. Mais je ne suis pas persuadé d'être la cause de sa disparition. Peut-être, après tout, le besoin n'était-il pas si grand, les motivations si profondes que je l'avais cru, puisqu'ils n'ont pu résister à un simple manque d'encadrement ? En tout cas, "Arte" est morte de sa belle mort !

 

J.R. : Vous évoquez des réunions "régulières" et très "fréquentées" : Quels problèmes évoquaient les artistes ?

J-P.O. : Leurs problèmes étaient ceux que rencontrent les autres artistes : difficulté à se faire connaître, à exposer, mais exacerbés par l'insularité, par l'éloignement des contacts. Nous avions en particulier projeté la création d'un catalogue et d'un fichier où aurait figuré chaque adhérent. Mais il n'a jamais été mené à bien faute de temps, et pour raisons financières. Je crois que le FRAC est actuellement en train de faire ce travail.

Mais leur besoin primordial était de sortir de l'isolement : Jusque alors, chacun travaillait dans son coin, et s'apercevait d'un seul coup que d'autres affrontaient les mêmes problèmes ! Peut être pouvait-on oeuvrer en commun ? Jusqu'où pouvait on oeuvrer en commun ? Sur le moment, ce besoin de rencontres, de confrontations me paraissait vraiment très fort.

 

J.R. : Quelle est, selon vous, la situation des artistes par rapport aux salons parisiens, aux galeries parisiennes ; ou d'une façon générale, aux lieux d'expositions extérieurs à l'île ?

J-P.O. : Certains y ont accès grâce à leur savoir-faire, à leur talent ou à quelques opportunités... Mais la plupart des artistes ne vivent pas de leur art : Ils sont donc dans l'impossibilité de se consacrer longuement à leur promotion. II leur est difficile d'établir des contacts avec le continent. Les critiques spécialisés ne viennent pratiquement pas sur l'île. Cette situation explique peut-être la multiplication des festivals d'été. Leur intérêt local est évident. Malheureusement, ils ne permettent pas d'accroître les contacts avec l'extérieur.

 

J.R. : Nous pouvons donc dire qu'en fait, vous avez un double problème : insulaire et saisonnier ?

J-P.O. : En effet. La Corse compte 250 000 habitants en hiver, plus d'un million en été. Le public n'est pas le même. Cela crée des types de problèmes différents, complémentaires ou opposés. Pour qui, en hiver, organiser des festivals, préparer des expositions ? En été, le temps généralement beau permet des manifestations à l'extérieur ; les lieux sont plus facilement disponibles. C'est donc à cette époque que se multiplient les activités artistiques. Est-ce une bonne chose ? Je l'ignore.

 

J.R. : Tous les artistes que j'ai contactés ont évoqué les problèmes dont vous venez de parler. Diriez-vous que cette vie artistique très insuffisante, très frustrante est à l'origine des petites manifestations un peu "underground", comme celle d'Oletta ?

J-P.O. : Je crois que oui. A partir du moment où les gens commencent à se rencontrer, à ''connaître" l'existence et le travail des autres ; où des lieux existent ou peuvent être aménagés ; où des plasticiens sont disponibles, il y a toujours des gens comme Maddalena Antoniotti-Rodriguez avec suffisamment de dynamisme pour relever le défi. En général, ces initiatives, par l'espoir qu'elles suscitent, sont couronnées de succès.

Pourtant, il ne faudrait pas que l'arbre cache la forêt : ces quelques activités sont de surface : Vont-elles attirer des gens de l'extérieur ? Vont-elles atteindre le continent ? Vont-elles ouvrir aux artistes des horizons lointains ? Attendons !

 

J.R. : Vue du continent, la Corse ne semble pas avoir jamais généré des talents immenses. Qu'en est-il, à votre avis ? Et pourquoi ?

J-P.O. : Il y a deux réponses à votre remarque : La première se situe par rapport à la loi des grands nombres : 250 000 habitants ne donnent statistiquement pas beaucoup de chances de voir se dégager de grands talents.

La deuxième est relative au patrimoine insulaire : L'art plastique a certes existé de longue date, mais il a toujours eu une place mineure parmi nos formes d'expressions. En Corse, on fait de la poésie, on raconte, on chante. Ces formes d'art priment sur la peinture ou la sculpture. Peut-être, cependant, quelque artiste de génie apparaîtra-t-il un jour en Corse ?

 

J.R. : Un Napoléon de la peinture ou de la sculpture, en somme ?

J-P.O. : Qui sait ?

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 280 DE DECEMBRE 1992 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

un autre artiste