L'ART EN CORSE

JOSEPH ORSOLINI, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais

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Joseph Orsolini, peintre, est également archéologue. Il travaille, à la protection du Parc régional de Corse.

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Jeanine Rivais : Joseph Orsolini, existe-t-il un art corse ? Existe-t-il un art en Corse ?

J.oseph Orsolini : L'art a toujours existé, en Corse, depuis le néolithique . L'île a généré un néolithique insulaire, avec les mêmes phases importantes que sur le continent, surtout au niveau de la statuaire.

 

J. R. : Vous pensez à Filitosa ?

J. O. : Filitosa, Palaggio, entre autres. Au fil des millénaires, les hommes ont été artisans, puis artistes : Nicolo Corso, Simone Martini, Ignacio Raffali étaient des artistes corses. II y a eu, en Corse, une statuaire savante, venue d'ailleurs, d'Italie, de Pise, de Toscane ; une statuaire mi-savante dans laquelle les artistes locaux ont introduit des sensations archaïsantes, voire archaïques ; et une statuaire populaire réalisée notamment par des bergers. Beaucoup de chaires ont été sculptées par des bergers locaux. On observe une répétition de quelques motifs, mais chacun a apporté de petites phases personnelles, sans trop s'éloigner de la tradition, parce que la sociabilité, la société villageoise imposaient un thème précis. Le sculpteur populaire ne faisait que réaliser les commandes, mais l'artiste sculpteur local prenait les devants : ainsi, les sculptures des XVlle et XVllle siècles étaient-elles franchement novatrices.

Les peintures murales et les toiles sont très nombreuses. Bien sûr, elles ne sont pas comparables à celles du Louvre, sauf quelques exceptions qui mériteraient d'y figurer. Mais il s'agit d'un art insulaire, qui a été important pour la société de l'île. Du XVlle au XXe siècle, la production a été énorme : Le travail de la peinture murale, à fresque ou non, la peinture sur bois, les peintures tardives baroques, maniéristes et post-baroques, la statuaire sur pierre ou sur bois, les stucs constituent une réalité esthétique indéniable. Malheureusement, toutes ces oeuvres sont en train de pourrir au fond des églises: la population devenue trop rare ou indifférente n'entretient plus ces lieux de culte.

La véritable cassure avec l'art local, la rupture avec l'art populaire, datent de 1914. La guerre a mis un terme à la créativité. La Corse a perdu un grand nombre de talents et n'a jamais, par la suite, retrouvé sa verve.

Les gens ont tendance à dire: "L'art a-t-il existé en Corse ?" Pourquoi n'y aurait-il pas eu d'art en Corse ? Il est impossible à un pays de vivre sans art !

 

J.R. : La question ne devrait peut-être pas être : "Y a -t-il un art corse ?", mais "Où est-il ?"

J.O. : Les principaux musées de l'île sont des églises. Dans toutes les églises, dans les plus petites chapelles, dans les maisons patriciennes, l'art a existé, venu d'ailleurs ou insulaire. Il y a même eu beaucoup de créateurs. La population de l'île est comparable à celle de la rue de Rivoli, à Paris, ou d'un arrondissement parisien. Combien y a-t-il d'artistes, rue de Rivoli ? Simplement, en Corse, ils sont répartis sur une surface beaucoup plus vaste. Il faudrait des siècles pour faire un inventaire exhaustif des richesses de l'île. J'ai fait celui des boiseries, car les motifs sont pour la plupart d'origine romane (1). C'est fascinant de faire une lecture de l'espace insulaire, de suivre le cheminement à travers le phénomène de la langue qui permet la maîtrise de cet espace. L'espace spécifique en Corse, est l'église. Mais le fait de voir, de connaître les paysages, les villages, d'avoir des contacts avec les gens, donne de l'art une vision très forte. Celui qui ne procède pas ainsi ne peut dire si l'art existe ou non : il se donne un costume d'incompétence.

 Saint-Nicolas (détail). Eglise de Sermanu.

 

J. R. : Vous semblez en contradiction avec Toni Casalonga (2) qui affirme que le mot "artiste" n'existe pas ?

J.O. : Le mot qui n'existe pas est "sculpteur" : On disait autrefois "u cristaghju" "celui qui fait des Christs". Mais le mot "artiste", "artista"qui est féminin en corse remonte à la formation de notre langue. Actuellement, je fais une recherche sur un peintre insulaire du XVlIIe siècle: j'ai déjà retrouvé plus de 80 peintures dans 50 villages, et je n'ai pas terminé l'inventaire. Ce peintre a travaillé avec des élèves, des artistes locaux l'ont aidé. Il a exécuté les commades de riches amateurs, de confréries. Peut-on prétendre qu'il n'était pas un artiste ?

Malheureusement, la plupart des artistes de l'île sont inconnus des Corses, parce qu'on ne nous a jamais enseigné l'histoire de l'art, nous n'avons jamais appris à faire des recherches méthodiques. On nous a toujours affirmé que les oeuvres contenues dans les églises ou les maisons étaient sans valeur. On a fait d'une réalité artistique, une banalité. Enfin, les artistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècles ont laissé dépérir toute une mémoire. Elle n'a pas été transmise aux générations futures. Pourtant, dans les archives locales, le cheminement de l'art jusqu'en 1914 est tout à fait évident. Depuis, les gens ont vécu, sans le savoir, au milieu de leur patrimoine délaissé : il faut aller en Italie pour voir les oeuvres de Nicolo Corso. Barbagelata (qui travaillait à Gênes dans le même atelier que lui) a laissé des oeuvres dans l'île, et Nicolo Corso qui y est revenu pendant plus de quinze ans, vers 1470, n'aurait pas peint ? C'est impensable ! Mais ses peintures ont disparu ou ont été volées. Son oeuvre insulaire reste totalement à découvrir.

Mes reproches s'adressent aux artistes actuels, qui reproduisent une réalité étrangère à la leur : on m'objectera peut-être que recréer sa propre réalité n'est pas une nécessité ? Pourtant, dans les années 60-70, on a observé une recherche sur soi-même, liée à la mémoire, au génie du lieu : au niveau international, cela a donné la trans-avant-garde italienne, le nouvel expressionnisme allemand, la peinture catalane, la movida espagnole. Tous ces mouvements étaient très liés ou annonçaient le phénomène américain : Les artistes Clemens, Takis, Tapies, Chilida, Richard Long, Baselitz, Ruperts ont fait un travail important, lié à la mémoire du lieu, à leurs origines.

Actuellement, toute cette démarche est disparue dans l'universalisation de l'art. Tout le monde se laisse entraîner dans cette voie. Le temps de la recherche de la mémoire est terminé. On a perdu le sens du cheminement, le bourgeonnement de concepts permettant de définir une société, une contemporanéité... Si le Corse se met à peindre comme le Chinois ou le Russe, on se reposera la question : " Existe-t-il un art corse ? " Et si je la retourne et dis : " Existe-t-il un art français, allemand ? ", la réponse est encore " oui ", mais pour combien de temps ?

Dans ma peinture, puisque je suis aussi peintre, j'essaie de faire un travail d'archéologie, de redécouvrir une mémoire que je transporte, pour l'intégrer à mon oeuvre.

En 87, Madame Sérafini (3) a fait pendant quatre mois, une rétrospective de mes oeuvres: j'y présentais 140 costumes pour un théâtre imaginaire, où entraient en jeu la survie d'un village, la lutte contre la mort. On y voyait des costumes, des instruments de musique, de travail. J'ai fait de longues recherches pour réaliser cette rétrospective, l'appuyer sur une architecture recréée.

Je présentais en même temps des aquarelles et des dessins sur le thème " Ecriture pour un silence ", le silence des campagnes. Et J'ai présenté un troisième volet sur le thème de l'échange, un voyage graphique, pour séparer le bien du mal : à partir d'affiches récupérées à Florence et à Venise, j'avais fait des compositions, des sortes d'oiseaux de voyages.

Après 87, je suis passé à une période très différente, dont la lecture est beaucoup plus difficile, mais je m'y sens infiniment plus proche de tout ce qui est patrimoine, dans la dégradation insulaire. Ma peinture exprime aujourd'hui une lecture des murs.

Par' mon métier, j'ai souvent affaire à des enduits de façades, des coloris de décors, etc., mais aussi à la recherche murale et sur bois. De cette dégradation, j'extrais des fragments qui donnent naissance à une peinture comparable, tout en étant modeste, à celle de peintres contemporains du continent, mais avec une touche insulaire : à partir de cette dégradation des oeuvres locales, j'essaie de retrouver un nouvel espace. Comme sur les murs, j'introduis des graphismes, pour recréer des oeuvres totalement "différentes". Autrefois, les gens me connaissaient en tant que peintre aquarelliste. Ils préfèrent mes aquarelles. Mais je suis un peintre actuel, vivant en Corse, avec une connaissance et une mémoire du passé qu'il utilise à un autre niveau dans une production contemporaine.

"Contemporain" est un mot qui fait peur, parce qu'il est désagréablement connoté : En ce qui me concerne, je m'insurge contre l'absence d'écoles d'art, de musées, de galeries dans l'île ; contre la vacuité de la presse, contre la corruption des administrations qui ne fonctionnent pas, n'apportent rien aux artistes, font même un travail de sape. A quelques exceptions près, un artiste ne peut s'appuyer sur elles dont le seul rôle est d'organiser les "Arts au soleil". Or, les "Arts au soleil", c'est de la prostitution : de toute l'année, les organisateurs ne font rien, mais ils refont surface l'été pour présenter des oeuvres qui ont peut-être un côté universel, mais témoignent d'une absence de mémoire évidente. A mon avis, c'est là une grave erreur. Les "Arts au soleil" sont une tricherie : les organisateurs n'ont aucune notion d'espace ou d'insularité, parce qu'ils sont extérieurs à la Corse. Les autochtones les imitent et ne présentent que de l'art pour touristes. Le touriste découvre ici le même art que partout ailleurs, un art devenu un non-sens à force de faire abstraction du passé. Ce passé est pourtant une richesse par son poids, ses subtilités, ses nuances. Ainsi disparaît une grande partie de la création insulaire.

Ce phénomène s'est déjà produit au début du siècle, parce que des gens comme Corbellini, Novellini, Marchagi imitaient, avec énormément de talent, mais sans génie des lieux, les artistes désormais exposés au Petit Palais.

Je suis très préoccupé par les lieux. Si je ne les retrouve pas, je sens un décalage. Etre lié à une galerie, à un phénomène culturel global tombé du ciel, à des FRAC qui n'utilisent ni les potentiels locaux, ni étrangers, est une aberration. Il faudrait une communion, il n'y en a pas. Les achats officiels sont sans motivation, fonction des modes. A Corte, nous en sommes au "monochrome" après le "minimal", le "conceptuel", l'''arte povera". Je ne comprends pas cette attitude de girouette. Une collection intéressante présenterait des aspects durables de l'art. Bien sûr, on ne s'habille plus comme au Moyen Age, on ne voyage plus en diligence, il ne s'agit pas de répéter indéfiniment le même art, mais de s'en servir pour y apporter une vision actualisée, contemporaine.

Dans cette optique, je fais "mes gammes" quotidiennement, avec la hantise que mon travail de recherche traduise très exactement mes préoccupations, sans empiéter sur ma créativité. Ce travail résistera-t-il ?

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(1) Joseph Orsolini est l'auteur de " L'Art de la fresque en Corse, de 1450 à 1520", et d'un livre sur les boiseries. Il prépare actuellement un ouvrage sur les souches de cheminées.

(2) Toni Casalonga : voir un entretien ultérieur.

(3) Madame Sérafini est le conservateur du musée ethnographique de Bastia. Voir un entretien ultérieur.

 

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 277 D'OCTOBRE 1992 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

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