ARMAND OLIVENNES, écrivain et poète.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Armand Olivennes, vous êtes né 1931. A six ans, enfant allemand, de langue allemande, vous émigrez en France. Comment un enfant fuyant la montée du nazisme a-t-il eu le sentiment de conquérir la langue française, dont votre oeuvre témoigne que vous l'avez parfaitement adoptée ?

Armand Olivennes : Il y a un " trou " dans la langue allemande, ce qui fait que, tout enfant, je ne me sentais pas moi-même en l'utilisant. Il y a une plénitude très charnue, presque didactique dans la langue française. Elle plaisait tellement à I'image que je me faisais de moi-même, que je l'ai faite mienne facilement, sans hélas trop m'appesantir sur les subtilités grammaticales qu'elle impliquait. Et puis, pour m'encourager, pour me donner confiance dans la communicabilité du langage, il y a eu une maîtresse d'école (rue de la Jussienne, deuxième arrondissement de Paris) sans préjugés, pleine de courage civique et intellectuel, qui est allée témoigner sa solidarité à mes parents traqués (1937), les aider matériellement. Elle m'a protégé des gamins effrontés de ma classe, et m'a montré qu'elle tenait en haute estime les dispositions que j'avais et les imitations de fables auxquelles je me livrais.

 

J.R. : Vous avez à ce jour produit une oeuvre abondante. Vous avez abordé une gamme si variée qu'un classement par genre m'a semblé impossible ; par thème, impossible ; par chronologie ? Les genres s'y chevauchent au cours d'une même année. Comment vous y retrouvez-vous dans cette œuvre foisonnante, où s'entrelacent recueils de poésie, pièces de théâtre, études, romans et contes, psychiatrie, etc. ?

A.O. : Vous semblez, chère amie, mettre en doute l'unité de la littérature, comme écriture aux genres divers. Pour moi, il n'y a pas de différence " extérieure " entre poésie et prose, théâtre, roman et critique. Si différence il y a, elle est " extérieure" au texte, elle tient à la capacité qu'a le texte de mettre en évidence la séparation : la séparation entre soi-même et soi-même, la séparation entre soi-même et les autres. Entre soi-même et soi-même, c'est l'inconscient. Entre soi-même et les autres, c'est la soi-disant conscience. Ce n'est pas la forme, ni le mode d'écriture (les genres) qui manifestent les diversités, oppositions, catégories et délimitations, ce sont les mobiles de l'écriture, le sadisme, le masochisme, le narcissisme, etc. Et la conviction que l'écriture est une façon de s'y habituer, aussi bien que ceux qui font autre chose s'y habituent.

Je tiens la poésie classique, rimante, latine et française pour un attentat permanent contre le bonheur. Malgré que je considère André Breton comme un grand aliénateur, je suis d'obédience surréaliste. Ma voie, ce sont le surréalisme, le mouvement Cobra et les beatniks américains qui me l'ont montrée. Mais la rime dévoilait bien que notre aspiration est une aspiration à la rencontre et à une rencontre qui ne soit pas arbitraire qui postule la ressemblance mais plus essentiellement la différence, la ressemblance dans la différence. Tous les genres littéraires me sont bons pour exprimer le fait que ma ressemblance est liée à une fatale séparation, à un abîme de part et d'autre duquel mes semblables et moi, nous nous tenons. La Poésie, c'est ce qui manque à l'Amour et ce qui est faux dans la Haine. Mes autres textes, c'est pour donner plus de ressemblance à la folie des milliers de pulsions hétéroclites qui m'habitent et ne peuvent s'harmoniser.

 

J.R. Sans respecter les dates, je voudrais commencer par " Conon de Béthune, premier trouvère de France ". Comment vous est venu le désir d'écrire un livre sur ce personnage qui a connu, au XIIIe siècle, un destin hors du commun ? Pourquoi, par exemple, ne pas vous être attaché à "Aucassin et Nicolette ", à l'œuvre de Chrétien de Troyes, ou même à la " chanson d'Aiquin " qui, jusqu'en 1985, n'avait jamais été traduite en français moderne ?

A.O. : J'avoue ne pas connaître la " Chanson d'Aiquin ". " Aucassin et Nicolette " a été souvent traduit en français moderne. C'est la chanson de l'amour malheureux sans autre fatalité que celle de l'autorité. Chrétien de Troyes a des milliers d'exégètes. C'est un courtisan qui flatte la conception féodale de la vie en société. .le suis " tombé" sur Conon de Béthune" par hasard (anti-matérialiste), puis parce que je travaillais à Calais et que j'ai découvert que l'Artois était le berceau du lyrisme français. Sur Conon, j'al dit ce que j'avais à dire dans mon livre. Il a donné à l'amour courtois le plus de réalité qu'on peut concevoir. La noblesse (noblesse de naissance, noblesse de coeur) n'est pas une fiction surannée. C'est un engagement dans les choix de l'existence dont ne paraissent pas beaucoup pourvues nos sociétés d'aujourd'hui. Sa sincérité, sa clairvoyance rendent encore sa parole digne de foi de nos jours. Je suis plus que désolé d'avoir renoncé à le traduire en mètres poétiques réguliers. Car il a convaincu l'univers qu'il y avait noblesse possible devant l'iniquité devant la loi, devant l'Ile-de-France et la Papauté, devant la politique, et l'aisance sur les pavés du malheur.

 

J.R. : Vous m'avez écrit, répondant à l'admiration que je vous avais manifestée à propos de votre "Conon" :

"J'espère que vous aurez conscience de l'extraordinaire avilissement dans lequel la bourgeoisie en essor a plongé la France depuis des siècles avec son université de mensonge, de " médiocrité', sa littérature conventionnelle, ses moeurs délétères, etc. Songez que ce grand poète authentique n'est pas encore enseigné ni traduit en français moderne et qu'on fait naître la poésie française à Villon et Rutebeuf. Il y a encore au moins trois ou quatre poètes de l'envergure de Conon qui dorment, ensevelis sous les quelques phrases puantes des Lanson, Gaston Paris et tutti quanti..."

Qui sont ces poètes ? Expliquez-nous plus précisément pourquoi la littérature française s'est privée de ces fleurons médiévaux, alors que l'Allemagne leur a donné la part qui leur revient ?

A.O. : L'Allemagne n'a pas donn6 aux trouvères médiévaux la part qui leur revient. Il faut corriger un peu cette proposition. Un groupe d'universitaires allemands a tenté cela dès la fin du siècle dernier. Mais, comme par hasard, la guerre de 1914-1918 a mis fin à cette entreprise. Il existe aujourd'hui de notables travaux universitaires sur la poésie des trouvères, par exemple ceux de Feral, Ménard, Dragonetti, Pierre Bec. Mais le chant des trouvères est exclu de la réalité d'aujourd'hui. Alors qu'on trouve de distingués mélomanes comme Baudelaire, Mallarmé, Valéry, nos contemporains en désespoir et espérance, dignes d'intérêt, on refuse une stature immortelle à Conon, Blondel de Nesles, Audefroy le Bastard. La lumière qu'ils ont projetée sur la géhenne où gémissent certains d'entre nous, garde cependant, une totale actualité. Pas un individu souffrant de cette terre, poète ou non, qui ne puisse reconnaître son sentiment dans le leur.

Le seul lien qui existe entre les damnés, les maudits, les tourmentés, les torturés, ce sont eux qui l'ont fait entrevoir dans uns éclaircie de la nuit. Nos fous les plus fous n'ont pas une spiritualité plus consciente ni plus inconsciente qu'eux !

 

J.R. : Je vous cite :

" Longtemps, je n'ai pu supporter l'injustice. C'était ça, ma maladie. La moindre inégalité, le moindre empiètement de la force sur le droit, de l'injustice sur la vérité, me révoltaient". (L'Enterreur).

" Pour ne plus être traité de juif, je me serais allié avec le pasteur Martin Luther King,

pour n'être plus appelé Sage de Sion, Marchand de Venise, Judas l'Iscariote, j'aurais vécu avec une pygmée ". (Clérouque).

Dans plusieurs ouvrages, vous évoluez, me semble-t-il, dans une double démarche :

1. Vous revendiquez votre judaïcité et exprimez votre révolte face aux difficultés qu'elle vous oblige à affronter.

2. Vous manifestez un très fort sentiment de culpabilité.

Vous essayez de résoudre ce double problème par une série de poèmes ou de raisonnements par l'absurde, de passages truculents ou d'accents douloureux, ironiques ou tendres, communs, terre à terre, ou au contraire dans un style sophistiqué, parfois étincelant. Diriez-vous que certains de vos livres se rattachent à "une littérature juive militante" ? Et pourquoi ce sentiment de culpabilité ?

A.O. : Je veux bien être entraîné sur le terrain féminin, ou féministe, de la judaïcité et de la culpabilité, mais pas sur le terrain chrétien. " Les sept péchés d'Israël sont le revers d'une médaille dont la face est " Les sept objectivités Jésus ". L'identité juive n'existe dans les faits qu'à condition de n'être pas définie, que la définition vienne du regard des autres (Sartre) ou de l'autocritique.

C'est le manque d'efficacité de mon combat contre l'antisémitisme qui me culpabilise et c'est une certaine indifférence à mes souffrances d'enfant qui me rend mon sémitisme pesant et encombré. Dans la rue de mes rêves, ll n'y a ni innocence ni culpabilité...Dans la maison de mes cauchemars, il y a culpabilité et innocence. Sur la terre rase, ensoleillée, pluvieuse, lunaire et étoilée, ma poésie a une petite source pour elle. Sur la terre bien bâtie et bien cultivée, je parle dans le désert. Ma judaïcité et ma culpabilité que vous voquez, ce sont mes régressions… Je tente de revenir vers l'enfant au calvaire duquel j'ai fait la sourde oreille, et je lui dis : je t'ai trahi, mais que celui qui n'a jamais trahi l'enfant qu'il fut un jour, me jette la première pierre !

 

J.R. : En 1992, ce sentiment exacerbé vous fait écrire " L'Enterreur ", long poème en prose. Prenant sur vos épaules la vie et la mort de tous vos ancêtres, vous partez "en quête d'une sépulture honorable en un lieu qui rendît aisé le dépôt des gerbes et les commémorations". Ce texte, repris à diverses occasions, a reçu à Avignon un accueil très favorable. Parlez-nous de ce livre-message.

A.O. : J'ai réécrit "L'Enterreur " (Atelier Alpha bleue, 1992) parce que Claude Antonini s'y intéressait. Mes quelques lecteurs considèrent par ailleurs ce texte comme l'un des meilleurs que j'aie composés. J'avais, alors, pris conscience de la dérision et de la vanité qu'il y avait à vouloir s'en démarquer. J'ai voulu défendre' " la vraie sensibilité " de l'intérieur-même de la dérision. Mais, aujourd'hui, mon inspiration n'est, à vrai dire, plus la même. J'ai, entre temps, été soigné pour les nerfs à Strasbourg, interné à Paris et j'ai séjourné au Maroc, d'où j'ai été expulsé par la police sur ordre du consulat français, sans avoir commis le moindre délit. " L'Enterreur" fait encore la part belle à l'habitabilité au sens heideggérien du terme. Aujourd'hui, je lutte contre les Erasme, les Krafft-ebing, les avaleurs de tranquillisants qui se tapissent dans les maisons. Je suis pour uns écriture du vagabondage, de la divagation. Contre les fils de famille et les constructeurs de souricières.

 

J.R. : "Clérouque" est l'un de vos plus volumineux recueils, un recueil de poèmes dans lequel vous dites " je", un livre où vous parlez des problèmes évoqués à la question précédente, un ouvrage autobiographique où vous dites :

" Je suis

celui qui serre un fusil et un parapluie contre la poitrine,

Vengeance pour...

Vengeance...

Comment retrouver le bourreau qui m'a roué sous cet amas

de vermines et de décombres... "

Un livre de révolte où vous vous insurgez contre le fait que :

"L'art de grimer a été donné aux hommes

plus généreusement que celui de ressentir".

Un livre d'amertume et de tristesse :

" Pourquoi faut-il que le sel ait saupoudré mes parents. "

Un livre d'amour :

Je t'aimerai toute nuit,

Je te chérirai toute nuit,

Je penserai à toi toute nuit…"

Un livre de tendresse :

" J'avais un grand-père

peu ordinaire,

haut comme trois pommes"'.

Un livre de pure poésie :

" La Pâque approche,

le mûrier fleurit

le doux printemps parfumé reverdit"'

Un livre où vous prêchez sur un ton très doctoral :

" La méchanceté n'a besoin ni de portes ni de fenêtres... "

Et je vous soupçonne d'avoir, pour vous moquer gentiment de vous, commandé à Christian Boltanski cette série de pantins qui illustrent le recueil. Et, à moins de n'avoir pas su vous accompagner jusqu'au bout de votre fantaisie, je crois que par moments, las de démontrer, vous vous êtes laissé tenter par le vertige des mots, le goût de les enchaîner pour le malin plaisir de catapulter des sons, d'agencer des sonorités :

" Je suis sorry et morry'

mes gammes cryptogames, exogames et birminghames… "

Etes-vous d'accord avec cette analyse ?

A.O. : Je dis trop souvent " je ", dans mes récents ouvrages. Par un trop grand souci de ne pas jouer au porte-parole des autres, " Clérouque " est uns anthologie où j'ai sélectionné quelques poèmes précédemment parus dans de minces plaquettes.

Vous y avez détecté plusieurs nuances de ma poésie, l'imprécation, la révolte, l'amertume, la tristesse, la " pure poésie ", etc. Essayons de dire les choses sans transposition : Quand un automobiliste tombe en panne sèche sur la route, il sait ce qu'il lui manque. Quand un être plutôt civilis6 comme moi tombe en panne sur la route, il se demande ce qui lui manque : essence, altruisme, instinct de conservation, quoi d'autre encore ? J'ai d'abord cru que ce qui me manquait, c'était un peu de soleil chez mon papa, un peu de soleil chez ma maman.. Puis, je me suis dit que c'était l'idée du père elle-même chez les Pères, l'idée de la mère chez les Mères, l'idée de l'être humain chez les Etres humains. C'est ainsi que peu à peu, à mon corps défendant, j'en suis venu à localiser toutes mes impressions, toutes mes sensations, à des endroits bien précis de mon chemin : à ma naissance et à ma dernière extrémité ! Pourquoi taire les qualités et les défauts de la Femme ? Pourquoi occulter la cruauté et la soumission du Monsieur ? Aussi, chaque fois que je peux le publier, je publie ma tristesse, mon amertume, ma colère, ma révolte, mon indignation, etc. Je les publie à titre personnel pour dissiper le moindre consensus !

 

J.R. : en 1986, l'histoire commence comme une autobiographie très circonstanciée : un jeune homme un peu trop impulsif, marié trop tôt, mal libéré de son Oedipe, juif, trop généreux et par voie de conséquence trop investi dans son métier de psychiatre. Une vie banale, embourbée dans un train-train quotidien, qui va basculer à cause d'un simple fait-divers : sur le chemin de l'hôpital, le Docteur Smidi s'aperçoit qu'il est suivi... Mais le suiveur est une taupe. Ce qui est tellement surprenant dans la suite du récit, c'est la logique irréfutable avec laquelle le Docteur Smidi s'explique et explique à son entourage les faits et méfaits de cette taupe, l'influence pernicieuse qu'elle exerce sur lui.

Qu'est-ce qu'un fou, d'après le Docteur Smidi ? " Un Fou est un être qui a été répudié par son image dans le miroir, contrairement à une créature normale qui, elle, a répudié ce reflet miroitant". Le Docteur Olivennes peut-il nous expliquer "La Métempsychose du Docteur Smidi", et pourquoi, même après son passage dans une autre vie, ce dernier est incapable de se faire accepter par autrui ?

A.O. : Le Docteur Olivennes va expliquer sa mésaventure de la façon suivante : aussi répressive et anthropomorphe que soit notre Conscience, nous sommes miraculeusement mus, pour une grande part, par notre inconscient. Or, dans notre inconscient, le désir et le besoin de l'autre sont liés d'une façon pour l'instant inconnue et non connaissable. Une certaine catégorie d'individus, à laquelle j'appartiens, sont exposés, en cas de tentation, à ce qui peut leur arriver de pire, la dissociation de leurs désirs et de leurs sentiments. En pareille occurrence, Smidi a dû ou voulu suivre ses désirs plutôt que ses sentiments. Aurait-il fait l'inverse que les choses ne se seraient pas déroulées autrement. Un Dieu cruel et bienfaisant s'était fait maître de ses raisonnements. Smidi, comme vous dites, n'a pas été acceptable par les autres, du fait de sa folie, mais il n'eût pas été acceptable, dans d'autres conditions, du fait de sa sagesse. Avouons-le : je crois que la Sagesse n'existe pas dans ce monde conçu par un Créateur, j'entends un vrai, pas un Créateur monothéiste. Nous serons quelques-uns à rester fous, tant que nous aurons notre inconscient pour ne pas nous dissimuler des voyants.

 

J.R. : En 1993, " Les ZZ " aborde, dans une atmosphère très kafkaïenne, le problème d'une famille stéréotype face à la civilisation contemporaine, ses investissements possibles et impossibles ; sa vie, sorte de " château en Espagne " (qui) n'est qu'une illusion d'optique, un mirage en plein désert, d'où elle ne se laissera pas déloger ".

Que signifie pour vous cette pièce de théâtre en quatre actes ?

A.O. : Vous avez rendu donné un excellent compte-rendu des " ZZ ", pas encore publié. Vous l'avez analysé comme " une parabole à la fois ludique et macabre". Vous observez cependant une réserve quant à la philosophie ou l'antiphilosophie, de mes personnages. Je profite donc de cet entretien pour préciser que ma pièce est en grande partie autobiographique : J'y décris, dans la suite des événements telle que je la conçois, l'échec social et sentimental d'un ambitieux d'adaptation et de conformité. Que ce soit dans l'adolescence ou beaucoup plus tard, l'individu qui se confronte à la Liberté, rencontre souvent " la Crise ". Il a alors à faire sienne, la doctrine de la Difficulté, c'est-à-dire l'apparence de commun bon vouloir et les efforts mal déployés. Il est forcément en position de coupable et ne peut que douter de la qualité de son anthropomorphisme. Mon héros (mon idéal si vous voulez) est un monstre ayant pour interlocuteurs des monstres, et ne survivant que dans la monstruosité. Moralité : quand on croit vivre sa vie dans l'ambiguïté qui entache ce processus, on finit par rencontrer de vrais assassins. Mais ces assassins ne se souviennent pas des individualités. Ce qui les préoccupe, c'est de tuer toute tentation d'incarnation d'une dénégation de leur enfer.

 

J.R. : J'aborde maintenant vos œuvres pour les moins de vingt ans :

" Contes et racontars, à l'usage des adolescents " comporte deux contes philosophiques. L'épouvantail explique comment les mots, employés à mauvais escient peuvent se révolter. A travers la conquête du langage, les enfants vont grandir, apprendre les dangers de la calomnie. Conclusion heureuse, à ce conte un peu ironique, avec la promesse d'un monde à l'envers, un monde "où les oiseaux naîtront dans des berceaux et les enfants dénicheront des parents dans leurs nids. Grandes personnes à bons points abordent le difficile passage de l'enfance, monde de la fantaisie, à l'âge adulte, temps "des certitudes, des discernements et de la sagesse".

" Entre guillemets ", recueil de contes à l'usage des 10/12 ans, raconte avec humour et bonhomie, les aventures et mésaventures de Guillemet, jeune garçon à l'imagination débordante. Transgressant les interdits, offrant au monde des grands son imperturbable logique et son bon sens enfantin, Guillemet va grandir…

" Petits cubes pour Benjamin " est un recueil de fantaisies poétiques tendres de comptines à l'usage des 7-9 ans, très bien illustré par Günther Roeder.

De la "poudre de Perlimpinpin" à l'oursin qui dit " gnouf " vous jouez de façon très alerte, un peu ironique, avec le lecteur. Et si vous avez l'air de faire perdre la tête à un petit cube entre " avant - demain" et "après-aujourd'hui ", vous avez une façon très pédagogique d'amener le jeune enfant perdu entre ses divers doigts, "à se situer dans le temps, l'espace, la culture, bref à retrouver "quelques bribes de (son) latin" !

Etes-vous d'accord sur cette façon d'aborder ces trois recueils ?

A.O. : Je suis d'accord que cette façon d'aborder ma littérature pour enfants est pertinente, bienveillante. Vous me lisez attentivement et je vous en suis reconnaissant. J'écris pour les enfants dans ta triste pensée qu'ils sont les "cobayes " de notre fourvoiement. Le plus important apprentissage qu'ils ont a faire, c'est celui de l'artifice et de la duplicité. Tout le reste est secondaire et inutile, pour ainsi dire. Je n'écris pas pour leur inculquer une vérité opposée. J'écris pour leur exprimer ma tristesse et ma solidarité dans la solitude à laquelle ils sont poussés. Je ne suis pas leur copain, mais le copain de leur déconvenue. Je ne m'adresse qu'à ceux qui stabilisent mal leur perplexité, leur crédulité, leurs émotions de toutes sortes. J'ai vu fonctionner des Républiques d'enfants, et d'enfants difficiles ou retardés. Cela fonctionnait toujours un peu mieux que chez les adultes. Je suis un citoyen des Républiques d'enfants et l'on attend toujours le sentiment, ou l'organe qui identifie. Ma définition de l'enfant : celui qui n'est pas un imposteur. Sous réserve d'évolution.

 

J.R. : En 1989, vous écrivez " Le révolver s'est suicidé " .Le recueil commence par :

"Il était une fois

dans la ville de Foix... "

On relève d'autres comptines aussi connues (Loup es-tu ? Je l'aime...)... Vous jouez sur des expressions populaires (aller au diable, les saints de glace...) sur des dictons (Noël au balcon, Pâques aux tisons) ; sur des métaphores (le chemin des amoureux, la chair de sa chair...) Mais à chaque fois vous déplacez l'expression :

"à tirer les cheveux à quatre épingles

Elle m'aime

un petit peu exagérément

Pas tout à fait du tout".

Vous la faites rebondir pour dire autre chose. Parallèlement, vous jouez sur les dédoublements de personnalité. Expliquez-nous ce titre qui me semble l'illustration même de ce qui précède et dites-nous comment vous interprétez ce recueil ?

A.O. : en intitulant mon recueil, paru chez Anseeuw, " Le Révolver s'est suicidé ", j'ai voulu me " positionner " face à l'angoisse, dans la mouvance surréaliste (" Le révolver à gaz "). La construction sociale s'identifie en ce moment, sur l'imaginaire de la violence, autant que sur la violence elle-même. Quant au style de ce recueil, il recherche les filiations du langage dans leur génétique la plus poétique, celles qui transmettent, à côté du soma et du germen une hérédité de rêves qui s'éteignent et expirent à la lumière. La tradition verbale ludique récréative retient et exprime ce qui sépare les rêves du possible..

De même pour les locutions dites proverbiales. La Loi est aussi omniprésente, et toute puissante, dans le langage, surtout prosaïque. La poésie, telle que je la conçois, "intuite " que cette loi dénature considérablement la Sagesse et la Liberté. Les mots en poésie cherchent leur place et la place des mots cherche son sens en deçà et au-delà de ces contrefaçons.

 

J.R. : Pour conclure ce panorama qui est très loin d'être exhaustif, évoquons vos derniers (pour le moment, bien sûr) recueils de poésie : " Masques sans masques " et " Oeillet de poètes ". Comme dans le recueil précédent, vous vous exprimez en prose rythmée, plutôt qu'en vers. Néanmoins, les coupures ne sont ni gratuites, ni le fruit du hasard : sauf exceptions destinées à briser le rythme en précipitant les jeux de mots, la spontanéité de l'écriture ou à créer l'émotion, les vers à nombre de pieds pairs et les vers à nombre de pieds impairs me semblent groupés comme dans la poésie traditionnelle les rimes croisées :

" Pys / rhus / dit (3)

no / tre é / chec a /é / chou /é (7)

il / faut / vain /cre / le / creux / du / lit (8)

ou / mou / rir (3)

à / la / rue / et / à / la / vie " (7)

Ces deux recueils, moins militants, me semblent porteurs de plus d'allégresse, tout en conservant les variations poétiques. Finalement, prose ou vers, votre "style" est tout à fait personnel. Cette analyse vous semble-t-elle en conformité avec votre définition ?

" A quoi servent les Poètes ?

Au moins à une chose :

à faire pousser des œillets ".

Je me réjouis que les vôtres aient poussé avec une telle profusion !

A.O. : Votre panorama est généreusement exhaustif. Quant à votre opposition entre prose rythmée et vers, je la récuse. Les fausses rencontres du mètre et de la rime n'ont plus qu'un effet de mélodie pour nous que les lois du langage, représentantes des lois de la Société, excluent de notre plus élémentaire état-civil. Je ne me sens pas être une oreillette (ni, du reste, un ventricule). Formellement, toute tentative d'exister de part et d'autre d'une ressemblance littérale et superficielle est de la poésie. La réalité subjective dépend ensuite, en sens et en qualité, de la légitimité et de l'intégrité physique avec lesquelles le poète a su " préserver " le mélange de sagesse et de liberté qui le dénature. La poésie est, pour moi, une esthétique. La sensibilité réduite à la beauté du sensible, voici mon but, éminemment symbolique. Mais le symbole, indice de séparation, précise avec une certaine perfection que ce qui nous sépare de nous-mêmes et des autres ne doit pas nous attirer vers l'objectivisme froid, calculateur et féroce. Les procédés que vous citez dans mes dernières plaquettes, s'ils s'appuient sur des rythmes, le font parce que mon souci était de ne pas céder aux tentations de l'abstraction. Je suis contre l'abstraction poétique. Je préfère même, certaines facilités traditionnelles aux difficultés néo-fondatrices. Si je me borne à faire éclore un oeillet, un vrai œillet de poète, j'estime avoir réussi à montrer le chemin où la beauté de la nature, la beauté du langage et la beauté des artistes se désaltèrent.

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 32 DE LA NOUVELLE TOUR DE FEU.

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