ATTRIBUTION A ARMAND OLIVENNES DU PRIX PASCAL BONETTI.

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Combien de nos poètes avons-nous oubliés ? Est-il regrettable que Pascal Bonetti le soit tellement qu'aucune des maisons (de la Poésie, des Ecrivains…) n'ait gardé de lui la moindre trace ?

Pourtant, il publia un nombre important de recueils, pour lesquels il fut maintes fois couronné : Maître es jeux de l'Académie des Arts floraux de Toulouse (1956) ; lauréat de l'Académie française (1961) ; Grand Prix littéraire de la Ville de Paris (1962). Il fréquenta les écrivains les plus célèbres : Barrès, Maeterlinck, d'Annunzio, Blaise Cendrars… Des critiques louangeuses accueillirent la sortie de chacun de ses ouvrages. C'est un de ses poèmes, extrait de " la Marche du soleil ", qui fut lu devant le président de la République lorsque l'Opéra accueillit (1925) Lindbergh triomphant.

Il fut donc poète, mais aussi journaliste (Le Figaro, Le matin…) ; maître de conférences aux Etats-Unis où il fut nommé Docteur Honoris Causa. C'est aux Etats-Unis qu'il se réfugia au début de la Deuxième Guerre Mondiale, refusant de revivre les affres de la Première à laquelle il avait activement participé.

A son retour, la Société des Poètes français le nomma Président, charge qu'il assuma de 1952 à 1958. A ce titre, fut créé le prix Pascal Bonetti qui, depuis, est annuellement attribué à un poète, pour l'ensemble de son œuvre. Le lauréat 1994 est Armand Olivennes.

 

Né à Berlin en 1931, Armand Olivennes vit en France depuis l'âge de six ans. Bien connu des milieux littéraires et poétiques, il est lui-même un grand poète. Il a produit une œuvre foisonnante, difficile, où s'entrelacent recueils de poésie, pièces de théâtre, études, romans et contes, psychiatrie, etc. Parmi ses ouvrages les plus volumineux, citons " Conon de Béthune, premier trouvère de France ", personnage qui, au XIIIe siècle connut un destin hors du commun ; " Clérouque ", recueil anthologique ; " L'enterreur ", long poème qui fut adapté et joué avec succès au Festival d'Avignon de 1993 ; " La métempsychose du Docteur Suidi " ; " Les ZZ " ; " Contes et racontars " à l'usage des adolescents"… jusqu'au dernier (à ce jour) " Masques sans masques " qui fut présenté plusieurs fois à Bruxelles au début de l'année.

Beaucoup de similitudes entre le fondateur et le lauréat du Prix Pascal Bonetti : même dévotion à la poésie ; même verve ; même amour du " verbe ", "le Verbe immortel comme l'or, l'or qui ne ternit même pas dans les naufrages… "

Réjouissons-nous car, de Marseille où il réside, Armand Olivennes va réveiller la mémoire de Pascal Bonetti, né à Saint-Martin de Vésubie en 1890 (ils auraient pu se rencontrer) ; mort à Paris en 1975. Son père était corse, originaire de Santa Lucia di Mercurio. Bien qu'ayant la plupart du temps vécu hors de l'île, il exprime souvent dans son œuvre, son regret de ne pas y être né ; sa nostalgie des vacances heureuses qu'il y a passées ; sa tendresse filiale pour la Corse, "mère et reine de beauté " : " pour cette reconnaissance, ce poète, l'un des plus purs de forme et des plus puissants d'inspiration de notre époque, doit être particulièrement honoré par les Corses ".

Jeanine Rivais.

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AVE CORSICA.

Entre toutes, je te salue, O Cyrénéenne,

Synthèse de lumière et de parfum total,

D'italique douceur, de charme oriental,

D'orgueil latin mêlé de fatalisme hellène.

 

Vierge brune aussi prompte à l'amour qu'à la haine,

Toi de qui, même en rêve et loin du ciel natal,

J'entends toujours la voix de bronze et de cristal,

Et crois étreindre encore la chair éburnéenne.

 

Je te salue… et te bénis comme aux matins

Où j'étais ce chasseur, ô ma Corse, ou ce pâtre

Qui, plus heureux qu'Antoine aux pieds de Cléopâtre

 

Peut savourer parmi nos myrtes et nos thyms

Au chant clair des torrents près desquels tu es née,

Ta beauté qu'enfanta la Méditerranée.

Pascal Bonetti (" L'or des naufrages ")

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Conte à la belle étoile.

Belle étoile, ô belle étoile,

Ma maison est envoûtée

Je ne puis y habiter…

Toi qui luis pour l'esseulé

Aide-moi à conjurer

Loup y es-tu

 

Beau parleur, beau songe-creux

Comment, par qui est-elle voûtée

La maison du besogneux

 

Quand je me regarde

Dans le miroir de ma salle à manger

Je me vois en deux reflets

Quand je me regarde dans le miroir

De ma chambre à coucher

Je vois encore deux reflets

Et quand je me contemple dans le miroir de la cuisine

Je ne vois plus que la moitié de mon reflet !

Armand Olivennes " Le révolver s'est suicidé ".)

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La documentation sur Pascal Bonetti est extraite de l' " Anthologie des écrivains corses ", tome IV, pp 38 à 41, consacrée au poète par M. Yvla-Croce ;

" La suite royale ", " Les ailes ", " Choix de poésie " peuvent être consultés à la Bibliothèque Municipale d'Ajaccio.

" Masques sans masques " d'Armand Olivennes peut être commandé aux Editions Ecbolade, 1 boulevard Maistre, 62290 Noeux-les-Mines ;

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N°14 DE 1994 DES CAHIERS DE LA POESIE.

 

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MASQUES SANS MASQUES

 

Une autre façon de commencer I'année.

Recueil poétique d'Armand Olivennes.

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Sous cette affirmation optimiste, la librairie des Etangs de Bruxelles annonce une série de manifestations poétiques au cours desquelles Marie Claire Beyer interprétera les poèmes de "Masques sans masques", publiés récemment par Armand Olivennes.

Bien que peu connu hors des milieux poétiques et littéraires, Armand Olivennes est un très grand poète. Il a produit une oeuvre foisonnante, où s'entrelacent recueils de poésies, pièces de théâtre, études, romans et contes, psychiatrie etc... D'origine et de langue allemandes, chassé de son pays par l'antisémitisme nazi, il a " conquis " notre langue et l'a si parfaitement adoptée qu'il est un des meilleurs ambassadeurs du français, de ses nuances et de sa grande richesse. Parmi ses ouvrages les plus volumineux, citons : " Conon de Béthune,premier trouvère de France ", |personnage qui a connu au XIIIe siècle, un destin hors du commun, "Clérouque", recueil anthologique où il évoque sa judaïcité et la culpabilité qu'elle a générée en lui; ''L'enterreur ", long poème en prose joué l'été dernier avec beaucoup de succès par l'actrice Claude Antonini au festival off d' Avignon, prenant sur ses épaules la vie et la mort de tous ses ancêtres, il part en quête d'une "sépulture honorable en un lieu qui rendît aisé le dépôt des gerbes et les commémorations" ; "La métempsychose du Docteur Smidi" qui, poursuivi par une taupe, se transforme en perroquet, mais sera tout aussi incapable sous sa nouvelle forme de se faire accepter par autrui ; "les ZZ" qui aborde, dans une atmosphère très kafkaïenne, le problème d'une famille stéréotype face à la civilisation contemporaine, ses investissements possibles et impossibles ; "Contes et racontars à l'usage des adolescents" ; " Le revolver s'est suicidé " ; "Oeillets et poètes" et "Masques sans masques".

 

"Un fou hurle dans le feu

en silence et en aveugle "

Ces deux vers résument peut-être le paradoxe du titre de ce recueil : le masque faux visage de carton, et le masque personne masquée y jouent un jeu de cache-cache au cours duquel est mise à nu l'impossibilité du poète d'assumer le rôle social que son entourage attendait de lui. Apparemment, les traumatismes enfantins n'ont jamais été totalement résorbés, le mal de vivre déferle hors du masque et il y a visiblement peu d'espoir que cette situation change un jour, car

"chaque jour invente un autre jeu

on revient à la case perdue... "

 

Ce recueil moins " militant " que les précédents, semble, malgré un vocabulaire infiniment violent, moins porteur de désespoir.. Souhaitons que, malgré lui, Armand Olivennes voie poindre un petit coin de ciel bleu dans une vie infiniment sombre.

Jeanine Rivais.

 

La librairie des Etangs. The lnternational Bookshop. 319 Chée d'lxelles I050 Bruxelles.

Masques sans masques, éd. Ecbolade, 1 bd Maistre. 62290 Noeux les Mines.

 CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LA REVUE IDEART.

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LE CHANDELIER DED MOTS, UN RAYON DE LOUP DANS L'ORNIERE

RECUEILS POETIQUES D'ARMAND OLIVENNES

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Un homme peut-il jamais se libérer des traumatismes de sa petite enfance, des peurs viscérales, du déracinement ; bref, être heureux ailleurs et autrement? Pour Armand Olivennes cette conjecture semble impensable, lui qui à 6 ans, a fui avec sa famille l'Allemagne nazie, appris une langue dont il est devenu I'un des poètes les plus riches et originaux, et qui retourne néanmoins constamment à ses origines, comme l'on passe la langue sur une dent qui fait mal, la titillant jusqu'à l'insupportable, se complaisant de façon peut-être un peu masochiste , dans sa douleur.

Comme de nombreux autres ouvrages qui l'ont précédé LE CHANDELIER DES MOTS illustre cette impression : C'est un poème-hommage à deux hommes dont la vie fut, pour tout l'0ccident, exemplaire : le diplomate suédois Wallenberg et le capitaine de police suisse Grüningen. Leurs noms -synonymes de courage à une époque où il en fallait beaucoup pour sauver quelques vies juives de la fureur nazie- reviennent au long des pages comme un leitmotiv : A son tour, l'année du cinquantenaire de la paix, Armand Olivennes les emmène à sa manière, avec ses mots, ses locutions ; et, avec eux, le lecteur, vers le bien, la -trop- pâle lueur de ce chandelier qui nous éclaire

" l'infirmité morale

des pays où la justice et la paix

naissent malformées. "

 

Avec UN RAYON DE LOUP DANS L'ORNIERE, le poète retrouve apparemment son talent ludique : des mots virevoltent, d'autres sont imaginaires ; des jeux de mots se bousculent ; proverbes et titres célèbres sont déformés, détournés ; des associations incongrues relancent le rythme ; les allitérations sont bien là... Bref, toutes les figures de style donnent leur personnalité et leur humour aux œuvres d'Olivennes, quand il décide d'être un peu gai, enrichissent ce petit ouvrage.

Tout de même, à la relecture, est-il vraiment si gai ? S'il fait bien vibrer " la corde sur Casimir Casino vitch ", en revanche, poème après poème, l'auteur revient immanquablement à ses origines, à ce Sem " sorti de l'arche évanoui " parce qu'il ne possédait pas le savoir ! Alors, de " cailloux funéraires " en "librairie nécrologique"… Mieux vaut ne pas s'y fier, car décidément, chez Olivennes,

" L'habit ne fait pas le moineau ".

Jeanine Rivais.

LE CHANDELIER DES MOTS : Illustrations de Philippe Brahy. Editions Ecbolade, Béthune.

UN RAYON DE LOUP DANS LA NUIT : Collection Jalons. Les Presses littéraires. 66 240. SAINT-ESTEVE.

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LES ZZ

PIECE EN 4 ACTES D'ARMAND OLIVENNES ;

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Il est "un brillant PDG aux responsabilités écrasantes", totalement investi dans les signes extérieurs de sa situation sociale : haute responsabilité à la Compagnie Africo-Moscovite, villa dans une banlieue résidentielle, télévision, Lancia décapotable dans laquelle il prend même ses repas... Il s'appelle Crack, comme un cheval de course habitué à gagner.

Elle s'appelle Grenouille, " femme au foyer" aux idées très conventionnelles. Elle veille sur l'éducation des enfants. Parfois, elle s'insurge contre le fait de devoir inconditionnellement servir son mari.

Ils sont deux cancres, pleins d'imagination pour justifier la médiocrité de leurs résultats scolaires. Bref, nous sommes dans la famille-type " couple aisé avec deux enfants", où l'on s'aime, où l'on se querelle, où les joies et les peines varient au rythme du quotidien.

Mais un jour, "l'appareil se détraque lentement. Son tranquille fonctionnement n'(a) été qu'une simple illusion" * : par excès de stress, Crack est dans l'impossibilité de se rendre à son travail. Apparaissent alors le poids de la société, le jeu des influences, la réalisation par la famille que "Big Brother regarde, qu'en d'autres mots, il"est nécessaire d'avoir la mentalité appropriée à l'état de guerre "**

Le système des valeurs bascule alors totalement : rompant avec "l'officine de la poudre aux Yeux", Crack l'égocentrique revient vers les valeurs altruistes, et surtout vers son épouse qui, pour la première fois, constate que leur "attirance ne se change pas en son contraire". Par un étrange paradoxe, Crack et Grenouille vont affronter - ensemble - la société. Ils en mourront, trouvant, par cette mort, une sorte de rédemption, le sentiment que "pas une seconde de leur courte vie, ils n'ont erré". Les enfants, décidés ù "jouer avec le feu", découvriront que "l'obscurité, ça s'apprend dehors". Ils en reviendront blessés, mais ayant trouvé sinon toutes les réponses, du moins les questions à poser. (Prêts à entrer, à leur tour, dans le système ?).

Parallèlement, ou ailleurs, évoluent deux mondes : dans une étrange Métropolis***grouille une société de "sous-hommes (rats, girafes, feux...), trois gnomes du Talmud, tous victimes de l'arbitraire créé par "une humanité de force, réglée par des feux qui jouent à changer de couleur quand ça leur plaît"; et les ZZ, dont l'intrusion dans la cellule familiale provoque la prise de conscience des protagonistes.

A l'opposé, sur le Toit du Monde, gravitent Ahraman Prince du doute, et Amaraspand, un Pur : percevant des ondes maléfiques autour de la maison de Crack, ils interviennent dans sa vie pour l'amener à décider s'il veut "mourir comme un sage ou se consumer dans l'éphémère". Ils l'aideront finalement à "découvrir la vraie lumière".

Dans cet éventail social, transparaît en toile de fond l'une des préoccupations d'Armand Olivennes qui, sous le nom d'Oliven Sten, écrivit "L'Enterreur", un monde où l'héroïne, "ayant perdu trente millions de membres de sa famille des suites d'une méchante piqûre d'insecte, se met en devoir de leur assurer une sépulture honorable dans un lieu qui rende aisé les dépôts de gerbes et les commémorations".

Ce lieu serait-il le "Toit du Monde, le Pamir aux cimes enneigées", d'où descend le génie qui aidera Crack à accomplir son voyage initiatique et lui permettra de choisir sereinement sa vie ou sa mort ?

Une chose est certaine, entrer dans le monde d'Armand Olivennes n'est pas facile : à propos des "Andabates", un de ses précédents ouvrages, un critique écrivait : "L'histoire... est derrière, réellement, tout contre et tout le temps". Il en est de même pour les ZZ, où le lecteur doit patiemment dénouer les fils d'une trame extrêmement serrée : à l'angoisse de laisser échapper "les signes" ou de ne pas les reconnaître, s'ajoute le vocabulaire sophistiqué, les tournures de phrases souvent déroutantes. Et puis, à mesure qu'il évolue avec Crack vers "la sortie", ce lecteur se laisse prendre aux mots, vrais ou faux, souvent "inventés" ou ayant l'air de l'être, aux jeux de mots, à l'humour noir. Séduit, il entre enfin dans une complicité conquise de haute lutte.

Entrons donc avec lui dans les ZZ, parabole à la fois ludique et macabre d'Armand Olivennes. Souhaitons également un franc succès à "L'Enterreur", repris par le Théâtre en Liberté, au Festival d'Avignon.

Jeanine Rivais.

* Kafka : La colonie pénitentiaire.

**Orwell : 1984.

*** Métropolis : Film de Fritz Lang.

(4)Les zz / (Editions Ben Milad, Paris)

CES TEXTES ONT ETE PUBLIES DANS LE N° 32 DE LA NOUVELLE TOUR DE FEU.

 un autre poète