QUOTIDIEN ET DESESPOIR DES CLASSES LABORIEUSES

chez TATI MOUZO

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Sans doute la sirène de l'usine a-t-elle retenti quelques minutes auparavant : ils sont là, attablés devant un rata jaunâtre qui, manifestement, ne les tente pas, car la cuiller y reste plantée et la main immobile. Comme si, soudainement, le temps était suspendu ! Ce sentiment d'arrêt sur image convient d'ailleurs aussi bien pour les consommateurs attablés au zinc d'un estaminet ; les clients emmitouflés accoudés au comptoir d'un hôtel, attendant une improbable communication téléphonique ; les estivants à quatre pattes sur le sable ou découpant leur bedaine sur fond de mer aux reflets incertains !...

Quel âge a donc Tati Mouzo, pour que ses descriptions picturales naturalistes, qui se voudraient apparemment humoristiques, soient empreintes d'un si flagrant sens du dérisoire, voire du désespoir ? L'âge des illusions envolées ? Celui d'une maturité, peut-être d'une expérience personnelle qui ferait de lui le chantre de ces êtres banals et sans histoire, saisis à leurs moments de désoeuvrement ? Celui enfin de témoigner par sa peinture de la réalité de leur existence ? Pas la moindre philosophie ; pas de jugement dans sa démarche ; seulement un constat : en des lieux d'une laideur et d'un anonymat géographique et temporel kafkaïens, "vivent" leur triste vie des êtres d'une laideur exemplaire ! Cependant, ils sont sans doute importants pour quelqu'un, puisqu'ils sont toujours placés à l'avant de la "scène" et à l'intérieur de ce monde d'universelle grisaille, et néanmoins duel puisque de l'autre côté des fenêtres immenses, se dressent, bouchant l'horizon, et raison probable de leur désenchantement, les cheminées fumantes de l'usine, découpées sur ciel livide, au-dessus de hauts murs lépreux.

Laids, ces individus le sont, avec leurs nez énormes en relief de leurs petites têtes aux minuscules oreilles ; leurs pommettes saillantes ; leurs bouches dissimulées sous de grosses moustaches d'où pend parfois un mégot ; leurs amples vêtements informes et intemporels, ballonnant autour de leurs anatomies gauches.

Et pourtant, ils vivent ; ils se parlent peut-être puisqu'ils sont en des situations grégaires. Certains lisent, même : comme pour asséner cette évidence culturelle, ceux-là sont les seuls à être peints "en mouvement" : ils se penchent sur leur gazette qui occupe la majeure partie du tableau, l'autre étant réservée à l'usine. Pour confirmer ce paradoxe, Tati Mouzo abandonne alors la peinture, colle sur la toile de véritables journaux. D'où une nouvelle ligne de réflexion pour le spectateur : Lorsqu'il lit des titres comme "Désemparé !", "Le coup de feu"... dans Le Petit Journal, il se demande si ces informations sont de hasard, découpées au fil des piles de vieux journaux ? Ou bien si l'artiste, conscient de la portée subversive du collage avec sa symbolique de récupération de la pensée d'autrui, les a sciemment sélectionnés, pour corroborer l'omniprésence de ces murailles qui exsudent leur menace latente ; ajouter à la banalité résignée de ces êtres ; attester que ce qui subsiste de leurs rêves ne saurait échapper à la connotation du fait-divers ?

Ainsi, chez Tati Mouzo, morne vie et témoignage social sont-ils étroitement liés ; en un style qui, par sa facture naturelle, sans artifice, pourrait le rattacher à l'Art naïf ; mais qui, par sa désespérance, confine à un Expressionnisme sans fioritures ; dans lequel chaque volume peint (car les lignes nettes sont absentes de cette oeuvre), semble l'indispensable pierre emmenant ces cinquantenaires (car il n'y a pas de jeunes dans ce monde) vers un peu plus de lassitude, un peu plus de quotidienneté, un peu plus de silence en somme !

Jeanine Rivais

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