MOSS, peintre et sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Moss, à quel titre êtes-vous à Banne ? Art singulier ? Art contemporain ?

Moss : En tant qu'artiste singulier ! A cause de l'utilisation du support, et surtout la spontanéité du travail.

 

JR. : Vous êtes autodidacte ?

M. : Oui.

 

JR. : Qu'est-ce qui vous a amené à la peinture ? Et vers ce genre de peinture ? Et comment désignez-vous ces petites œuvres en relief ? Et puis, vous avez des sculptures monumentales que nous évoquerons après ?

M. : J'appelle les petits des bas-reliefs ! Mais que je travaille sur les uns ou les autres, c'est la même chose, puisque je fais tout à la gouge, à la tronçonneuse.

 

JR. : D'une façon générale, votre travail conviendrait très bien dans une bande dessinée ?

M. : J'ai commencé à dessiner quand j'étais enfant, en m'inspirant des bandes dessinées. J'écrivais des histoires… J'ai choisi cette forme de création pour m'exprimer.

Et puis, à un moment, ma vie a changé. Et j'ai opté pour la peinture, la sculpture. Je me suis détaché de la bande dessinée qui est très astreignante et qui demande de la spontanéité.

 

JR. : Néanmoins, chaque œuvre est une petite histoire : les gens sont en train de prendre l'apéritif, ils ont à la plage, etc.

M. : Une autre est un plan d'évasion des bagnards de Cayenne…

 

JR. : Là, j'étais loin du compte ! Il y a du Papillon, là-dedans !

En fait, chaque détail amène le suivant, dans une logique parfois surprenante : le bateau conduit à l'iceberg, mais l'iceberg a une tête. Vous partez d'une réalité possible, et vous parvenez dans la fantasmagorie ?

M. : C'est exactement cela. On voit toute la série des caravanes tirées par des animaux : sur l'une, le zèbre pousse l'homme qui essaie d'attraper le soleil, etc. un personnage est juché sur une tortue… C'est un peu toujours le même personnage, il essaie de regarder le soleil…

 

JR. : J'avais plutôt l'impression que celui-là lui tournait le dos ! Ou bien est-ce parce que vous n'avez pas su mettre la perspective ?

M. : Je ne m'intéresse pas à la perspective ! C'est la raison pour laquelle j'ai renoncé à la bande dessinée !

 

JR. : C'est d'ailleurs ce qui crée l'humour, parce qu'ils ont le soleil plein la tête, mais ils sont dans des situations qui le leur rendent inaccessible !

M. : C'est vrai qu'ils essaient toujours de l'attraper, de le poursuivre… Si c'est la nuit, c'est la lune ! Il leur faut la lumière, en quelque sorte.

 

JR. : Vous êtes méditerranéen. Peut-on dire que toutes ces compositions sont liées au fait que vous viviez au bord de la mer, et que vous ayez toujours le soleil ? Que le contexte dans lequel vous vivez conditionne votre production ?

M. : Oui. Le soleil et la mer. L'espace.

 

JR. : Vous dites que vous travaillez dans le même esprit pour vos sculptures. Mais je crois quand même qu'il y a une différence de structure ? Vos personnages dessinés sont bien équilibrés, on pourrait dire réalistes. Alors que vos sculptures sont extrêmement longilignes.

M. : C'est parce que je choisis les traverses de chemins de fer pour les réaliser.

 

JR. : C'est donc volontairement que vous vous limitez à une géographie très spéciale pour les sculptures ?

M. : Oui.

 

JR. : Vous en avez certaines qui semblent aller ensemble ? Est-ce une impression ? Ou se lisent-elles en groupe ?

M. : Oui. C'est la symbolique des cayucos. Ce sont des pirogues qui quittent l'Afrique pour rejoindre l'Occident.

 

JR. : Donc, en ce moment ce sont de tristes symboles.

M. : En effet. La pirogue est normalement placée devant un autel qui, pour moi, symbolise le continent, les pays riches… C'est pour cela qu'ils sont un peu canailles.

 

JR. : Pourquoi un seul œil ?

M. : Par manque de vision sur le monde…

 

JR. : Ne pensant qu'à soi… C'est leur vision intérieure que vous avez extériorisée ?

M. : Sûr de soi, pour certains… Et pour d'autre commençant à comprendre dans quel enfer ils se sont lancés.

 

JR. : En fait, c'est un épisode du quotidien que vous avez abondamment mis en scène, puisque l'histoire se joue sur une dizaine d'œuvres. C'est parce que vous attachez une importance toute particulière à l'égard de ces peuples " différents " de nous, mais qui essaient de venir vers nous ?

M. : Voilà ! J'ai moi-même vécu cet exode quand j'ai dû quitter le pays où je suis né. J'étais très jeune. On m'a mis sur un bateau. Et quand je suis arrivé dans le port de Marseille, avec ses gros rochers blancs, j'ai cru que c'était un lieu de calme, un Eldorado. Mais j'ai déchanté dès que j'ai posé le pied sur le sol, en comprenant que ce qui allait suivre ne serait pas facile. Cinquante ans après, je me dis que les choses n'ont pas évolué. Que nous sommes toujours dans une histoire de terre abandonnée. Avec la déception pour la plupart des déracinés.

 

JR. : On pourrait donc conclure que votre peinture est pour votre rêve ; et votre sculpture est pour votre militantisme ?

M. : Elle est plus directement impliquée, en effet. Est-ce le travail à la tronçonneuse qui détermine cette réaction ? J'ai choisi ce procédé pour interpréter ce que je ressens de la réalité.

 

JR. : C'est-à-dire que vous voulez que le résultat reste grossier (le mot n'étant pas péjoratif) ? Que l'œuvre reste très brute. Que les aspérités que vous laissez sur le bois symbolisent les aspérités de la vie ?

M. : Exactement. Un travail peaufiné ne dirait pas la même chose ! Et puis, ces traverses de chemins de fer m'obligent à rester dans un format spécial. Ces traverses ont vécu leur vie allongées, et avec moi elles se retrouvent verticales.

 

JR. : Comme disait Philippe Aïni en parlant de la bourre à matelas avec laquelle il réalisait ses sculptures ! " Y'en a des rêves, là-dedans ! " Nous pourrions dire la même chose pour vos traverses ! Elles en ont emmené des gens vers de lointains horizons !

Et que mettez-vous comme peintures dessus, puisqu'elles sont supposées rester dehors ?

M. : C'est de l'huile.

 

JR. : C'est beau, c'est coloré, c'est vivant !

M. : La seule entorse que je fais à ce que je veux exprimer, c'est la couleur, parce que je suis peintre avant tout !

 

JR. : Vous voulez donc que, même si on ne connaissait pas vos dessins, il soit évident que vous êtes peintre ?

M. : Oui. Et puis, il y a eu des moments dans ma vie où j'avais besoin de couleur !

 

JR. : Il est vrai que la couleur apporte la diversité. Si tous vos personnages étaient couleur bois, ils ne véhiculeraient certainement pas le même message.

M. : Peut-être ?

Entretien réalisé à Banne le 12 juillet 2007.

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