ANNE MOSER, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

**********

Jeanine Rivais : Anne Moser, je découvre votre travail. C'est la première fois que je le vois et je pense que vous êtes ici au titre de l'art contemporain et non pas de l'art singulier ?

Anne Moser : Absolument. Marthe Pellegrino nous a contactés, Gérard Bignolais et moi-même, pour " ouvrir " cette manifestation importante " Art singulier, Art d'aujourd'hui ". Je pense que c'est effectivement une initiative intéressante d'ouverture vers une variété, une pluralité de pratiques qui était déjà manifeste, mais qui est encore plus grande aujourd'hui. Normalement j'accompagnais quelqu'un qui était sculpteur céramiste, avec qui j'ai vécu dix ans, Gérard Bignolais. C'est grâce à lui que j'ai eu l'opportunité d'exposer cette année à Banne. Il nous a quittés il y a cinq mois. Et j'expose seule. Je présente un travail de peinture, un travail à l'encre de Chine, avec une inspiration particulière tirée de la nature. C'est une source d'inspiration importante.

 

JR. : Gérard Bignolais a toujours été singulier au sens ou tout artiste se doit d'être singulier, mais c'était assez récent qu'il entre dans les circuits marginaux de l'Art singulier.

AM. : Absolument. Il est vrai que " Art singulier " pour moi, est un terme très vaste finalement. Toute pratique est singulière. Son travail avait beaucoup accroché Marthe et il est exact qu'il n'était entré dans ces circuits d'Art singulier que depuis deux ou trois ans.

 

JR. : A première vue, quand on regarde votre travail, on pense tout de suite dessin chinois, encre de Chine évidemment, pinceaux peut-être, mais en tout cas projections sur la toile…

AM. : Très juste, mais je pense effectivement que le médium encre, encre de Chine et le paysage font immanquablement penser aux estampes chinoises ou japonaises. Mais en y regardant de plus près, même si l'inspiration du paysage est première, l'écriture est peut-être autre, et vous avez utilisé le terme de projection, ce qui est très juste. Il y a un travail du geste très présent, un travail de l'outil qui est un outil réinventé puisque je travaille avec des plumes, avec des herbes de manière à avoir un geste plus libre. Et je considère qu'effectivement si l'inspiration extrême-orientale est présente -et je suis attirée par ces pays- j'ai une culture occidentale : à ce titre donc, il y a un travail du geste personnel autre, même si le support est du papier japonais et que le médium est de l'encre de Chine. Mais le travail du noir et blanc autour du paysage est infini, en fait.

 

JR. : Comment, alors, définissez-vous vos œuvres ?

AM. : Je parle d' " impression " au sens impression naturelle. Ou, pour les toiles plus grandes, je parle d'ancrage avec un " a " ; en jouant entre l'encre " e " et l'ancrage qui est le positionnement de l'homme par rapport à la nature. Donc le titre générique est souvent " ancrage ".

 

JR. : Parfois, tout se passe comme si votre plante générait une tête humaine… peut-être pas humaine, mais au moins humanoïde. Comme si le végétal nous amenait à l'homme, ce n'est pas non plus ce que je voulais dire…vous amenait à l'humain …

AM. : Là vous me touchez énormément parce que c'est une lecture que Gérard m'avait donnée de mon travail. Une lecture et un regard critique qui m'ont beaucoup poussée à évoluer en ce sens. Il me disait qu'effectivement si ce travail sur le paysage est peut-être intéressant, c'est qu'il est ouvert ; que ce n'est pas que du paysage ; et que la présence humaine est suggérée et possible. Je trouve très émouvante votre réflexion parce qu'elle va dans le sens de ce qu'il me disait.

 

JR. : En même temps, nous venons de parler de projection, il est donc évident que ce travail est extrêmement gestuel. Mais c'est peut-être cette conjonction du végétal et de l'animal/humain qui fait qu'à chaque fois on arrive à un moment où l'on se dit : " elle s'est retenue, elle a retenu son élan ! " Il semble qu'à un moment donné, vous soyez dans votre élan et que vous le coupiez ; puis vous repartez. Est-ce volontaire ou aléatoire ?

AM. : Il y a du volontaire et de l'aléatoire. Mais je voudrais dire que ce travail est aussi très lié à une pratique importante, celle du yoga, du zen que je pratique. Il y a un aller-retour entre " paysage intérieur " et " paysage extérieur ". Et dans cet état d'esprit, dans le travail d'aller-retour de l'un vers l'autre, il y a du lâcher et de la retenue. Il est donc tout à fait possible que ce soit perceptible. En même temps, je pense qu'il y a de l'aléatoire, qu'il y a des choses qu'on ne peut voir qu'après coup, et des gestes qui, effectivement, ont plus de retenue que d'autres.

 

JR. : Vos végétaux sont très " nets ", je dirai qu'ils sont dessinés de façon incontestable. Par contre, chaque fois que vous peignez ce que je pourrais appeler des nuages, ces parties-là sont non signifiantes ; elles sont toujours très floues. Pourquoi ce mélange de linéarité et de flou ? Comment le définissez vous ?

AM. : Ce travail est effectivement un travail de marquage avec des lignes fermes, noires, avec des zones plus grisées, plus en lavis. Je procède ainsi pour créer des plans, des profondeurs. Pour créer de la profondeur dans des espaces paysagés d'une part. Et puis, j'essaye d'associer des milieux différents, à savoir le milieu végétal qui peut être perçu comme aquatique, ou de type aqueux plus léger, nuages etc. ; de manière à créer plus ou moins une profondeur dans cet espace illusionniste.

 

JR. : Justement, j'allais venir à l'idée d'eau. Elle n'est jamais vraiment exprimée, elle est toujours sous-entendue, comme si le visiteur devait savoir que vos végétaux sont des roseaux ou des arbres qui vivent au bord de l'eau ; mais que, dans l'ensemble, l'eau est en " off "…

AM. : Oui, il y a cette volonté de mettre le végétal au premier plan, mais de suggérer l'élément aquatique qui l'accompagne.

 

JR. : En fait, on a l'impression que l'élément aquatique génère toute cette vie présente sur votre tableau, mais sans y prendre d'importance géographique.

AM. : Absolument. Mais je pense que de toute façon la lecture doit rester ouverte le plus possible pour le spectateur. Donc, la suggestion suffit. Et finalement, l'encre elle-même est un élément liquide, proche de l'eau et suggérer est suffisant, et ouvre plus à la lecture.

 

JR. : Votre création est un très beau travail, très dominé…. On vous imagine, je ne dirai pas le nez sur votre toile parce que ce serait paradoxal par rapport au côté gestuel ; mais dans une extrême communion avec le matériau. En fait, même si nous avons parlé d'aléatoire tout à l'heure, il fait tellement partie de ce que vous avez voulu exprimer qu'il devient presque concret…

AM. : Oui, ce que je pourrais dire qui est peut-être manifeste c'est qu'il y a deux temps forts dans ce travail, qui s'exécute dans le paysage, sur le motif, sur des papiers japonais libres. Il y a ensuite un temps de retour à l'atelier où je le juge, où je choisis les parties qui me semblent les plus intéressantes. Là, je maroufle, et je contrecolle sur des toiles des " morceaux " choisis.

Ce que je voudrais dire encore, c'est qu'il y un travail sur des petits formats qui est peut-être comme vous disiez tout à l'heure plus contrôlé. Et puis, il y également une création sur de grands lés de papier qui sont plus à l'échelle du corps. Je peins autour de la grande toile ; et l'engagement corporel y est encore plus grand, le geste y prend encore plus de force : c'est comme une danse sur et autour de la toile.

Entretien réalisé à Banne, le 12 juillet 2007.

 

Un autre compte-rendu de festival

 un autre artiste