ROBERT MONTAUDOUIN, peintre et sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Robert Montaudouin, votre monde, apparemment, est celui de l'équitation, puisque je vois tous vos personnages à cheval ?

Robert Montaudouin : Oui, mais jusqu'à présent, ils ne l'étaient pas. Et peut-être, la prochaine fois, ne le seront-ils plus ? Je ne suis pas obsédé par le cheval. C'est une série.

 

JR. : Alors, disons que vous allez momentanément à cheval !

RM. : En fait, je suis plutôt intéressé par le petit cavalier. Je suis parti d'un tableau qui faisait l'affiche de 2005 et qui représentait un petit personnage sur un cheval à bascule. Parce qu'étant enfant, j'en avais un. A partir de ce petit jouet, j'ai eu envie de faire d'autres cavaliers. Et puis, comme je dessine souvent des oiseaux, l'oiseau est devenu accompagnateur… C'est donc le thème du départ ou de la traversée. En même temps, il s'agit d'exprimer le plaisir de partir, l'espoir.

 

JR. : Cependant, nous sommes en même temps dans un monde d'apparat, qui me fait penser à la chevalerie. Je n'avais pas pensé à des chevaux de bois. J'avais pensé à des chevaux tels qu'ils sont dans les arènes, ou les tournois, richement caparaçonnés. Comme en plus, vos cavaliers -et cela est sans doute dû à leur chevelure- ont une sorte de connotation de l'Egypte ancienne, j'en ai conclu que nous regardions une sorte de défilé grandiose.

RM. : Ce n'est pas tout à fait ainsi que je l'ai vu. Chaque signe qui est dans le tableau est pour moi le symbole de quelque chose. Le cheval, c'est bien sûr l'animal ; l'homme et la femme, les humains ; l'oiseau l'esprit accompagnateur ; les grands tapis et les vêtements seraient la culture, ce que l'homme fabrique, ce qui l'accompagne et marque donc le passage du temps. Les chevelures tiennent au fait que je présente toujours la femme comme une sorte de déesse. Terrienne, avec évidemment les rondeurs ; donc une espèce d'astre.

Il est vrai que la chevelure a quelque chose d'égyptien mais c'est parce que les cheveux sont comme des rayons.

 

JR. : Il me semble que presque toujours, vos personnages soient à deux sur un même cheval. Pour certaines qui chevauchent en amazone, le doute n'est pas possible, ce sont des femmes. Mais pour les autres, est-ce que ce sont des couples, ou deux hommes ensemble ? La façon de chevaucher est la seule raison qui me fait penser qu'il peut s'agir de femmes. Autrement, leur visage est conçu exactement comme celui des hommes.

RM. : Oui. La différence c'est qu'elles ont des jambes plus courtes. Mais c'est à peu près ce que je voulais exprimer : Je ne voulais pas marquer de façon excessive les différences sexuelles. Je pense que dans la vie, on les a vraiment exagérées. Pour moi, ce sont deux êtres que je pense pouvoir être proches. Bien sûr je ne peux pas gommer les différences sexuelles ! Mais pour le reste, je les crois d'un même esprit.

 

JR. : Je vous rétorquerai perfidement, que c'est tout de même toujours l'homme qui tient les rênes !

RM. : C'est vrai ! J'y ai pensé, et j'ai eu l'intention de faire des tableaux où la femme conduirait le cheval. Mais je me suis dit que j'aurais certainement des réflexions dans l'autre sens. Que cela aurait des conséquences beaucoup plus complexes si je mettais la femme devant. J'ai donc gardé le statu quo !

 

JR. : Revenons sur ce que vous avez évoqué tout à l'heure : le passage, le départ… Vos personnages emportent leurs tapis, un petit bout de leur culture. Est-ce que cela symbolise l'attachement à la terre. Emportent-ils avec eux un peu de leur terre ? Tout au moins leurs coutumes ?

RM. : En l'occurrence, puisque j'ai essentiellement utilisé des rouges et des noirs, c'est que je voulais fortement rattacher ces scènes au soleil, aux éléments. Les personnages sont ronds, très forts.

 

JR. : Vous n'avez pas répondu à ma question ! Le fait que ces cavaliers emportent avec eux leurs tapis, donc une partie de leur culture, implique-t-il leur attachement au sol natal ? Ou est-ce autre chose ?

RM. : Oui, c'est autre chose. Je n'ai pas dit que l'homme emportait quelque chose de " chez " lui. Je voulais dire qu'il vit " avec " sa culture. Mais d'une manière générale. On n'existe que parce que l'on a une culture à soi. Je veux dire que l'humain passe, puisque tout le monde passe. Il a, sur le cheval, ce qui représente sa culture, puisque tout le monde la transporte avec lui.

 

JR. : Moi, je l'avais pris au sens propre et plus restreint.

RM. : Ce que je voulais dire, c'est que toute vie humaine est cultivée. Par contre, je voulais absolument exprimer qu'il y ait une présence terrienne de l'univers. Que le choix des couleurs rouges et noires implique quelque chose de tout à fait différent de ce qu'auraient impliqué des bleus, etc.

 

JR. : Oui, mais à ce moment-là, il y aurait moins eu la présence évidente, réelle que confèrent vos couleurs solaires. Les bleus auraient emmené le visiteur dans des pensées oniriques. Vous êtes beaucoup plus dans une réalité qu'avec d'autres couleurs.

RM. : Voilà ! C'est exactement cela ! C'est dans ce sens-là que je voulais suivre ce que vous suggériez, sur la présence très terrienne, très ancrée dans la chair.

 

JR. : Justement, ces couleurs nous ramènent forcément vers le soleil. Et, paradoxalement, alors que souvent le rouge suggère la violence et le sang, vos tableaux au contraire me semblent sereins, calmes. Etes-vous d'accord ?

RM. : Il est certain que ce n'est pas le rouge du sang. Ce serait plutôt le rouge de la vie associée à la lumière. Deux de mes tableaux sont dans la nuit, mais dans une nuit chaude. Je pense que ces deux tableaux sont optimistes. On a l'impression que les deux personnages s'éclairent mutuellement. Et ces tableaux me semblent être des images de réconciliation humaine.

 

JR. : Vous avez dit aussi tout à l'heure : " C'est le passage ". Et cependant, vous avez toujours placé vos personnages à l'avant-plan de vos tableaux. Est-ce pour montrer le point fort de leur présence encore là, alors qu'ils partent ? Plutôt que de les avoir placés dans un lointain, où l'on aurait pu sentir leur éloignement ? Ce qui aurait créé une histoire de " déjà partis ".

RM. : Ce n'est pas du tout l'histoire. Je les ai mis en plein centre : j'ai la cinquantaine, donc je suis au moins au milieu de ma vie. Et c'est aussi le regard que j'ai envie d'avoir sur les gens à l'heure actuelle. C'est-à-dire que je sois vraiment en face d'eux, ou en face de moi-même, tout en sachant que je suis au milieu. Nous sommes tous dans un passage. Mais à partir du moment où l'on est en face de quelqu'un, ce n'est pas forcément à la fin, c'est une rencontre : il y a le moment où l'on n'a pas encore rencontré cette personne. Le moment où l'on est en face d'elle. Le moment où elle part.

 

JR. : Vous avez donc " inscrit " le temps fort.

RM. : Le temps fort et le moment le plus intéressant. Ou plutôt celui auquel je voulais donner de la force, parce que c'est quand on est LA que c'est important. Je les ai donc mis au milieu, pour ne pas créer de nostalgie entre " ils ne sont pas encore là " et " ils sont déjà partis ". C'est en ce sens que je trouvais ces tableaux optimistes : profitons du moment où nous sommes encore là.

 

JR. : Sur plusieurs de vos œuvres, vos avez placé -vous l'avez déjà évoqué- un oiseau. Et un oiseau qui est presque sur la cuisse du cavalier. Cet oiseau fait-il partie du voyage ? Ou est-il lui aussi sur " son " départ, indépendamment de celui du cavalier ? Est-il lié au personnage ? Ou se trouve-t-il géographiquement ici par hasard ?

RM. : C'est sûr qu'il est lié au personnage. D'une manière symbolique, j'ai toujours aimé l'oiseau, parce que c'est un symbole qui me plaît beaucoup, le symbole du passage, du transport. Dans les contes, il apporte la clef pour délivrer la prisonnière. Dans le même ordre d'idée, j'aime bien le poisson, aussi, qui symbolise le passage dans les éléments.

Par ailleurs, l'oiseau est petit. Il fait le pendant du cheval. C'est l'esprit. Il accompagne donc.Il'est le rapport entre les gens et les animaux.

 

JR. : Parlons maintenant de vos émaux.

RM. : Ce sont des terres vernissées, avec des engobes.

JR. : Vous avez repris les mêmes thèmes, mais dans des couleurs tout à fait différentes. Pourquoi n'avez-vous pas repris sur vos petites plaques, les couleurs que vous aviez choisies sur vos tableaux ?

RM. : C'est tout simplement une série. Il n'y a pas d'explication autre que celle-là.

 

JR. : Il me semble tout de même que sur les plaques, les chevaux sont plutôt galopants, et non pas marchant posément au pas comme sur les tableaux ? Ils sont en mouvement et non pas statiques.

RM. : Oui. Mais en fait, comme je vous l'ai dit au début quand vous m'avez parlé des chevaux, cette série en comporte, mais peut-être la prochaine n'en aura-t-elle pas. Je change souvent de thème. Tant que j'y prends plaisir, je reste sur le même, mais ensuite je change. En fait, je dessine sans bien me rendre compte de ce qui arrive, et petit à petit il se dégage quelque chose, j'essaie de continuer dans le même sens et ainsi se concrétise une nouvelle série. Sur mes carreaux, j'en suis venu ainsi à des chevaux qui galopent…. Je vis avec ma nouvelle recherche.

 

JR. : C'est donc la gestuelle qui détermine votre langage ?

RM. : La gestuelle, oui. Je cherche des petites idées qui vont coïncider. Et si je suis d'humeur à rester dedans, le travail va venir. Sinon, j'arrête. Il se trouve que la série des cavaliers est bien venue, et j'y suis resté longtemps à cause de ces orange qui me plaisaient. Lorsque le travail ne me fait plus vibrer, je peux très bien passer à des idées, des couleurs différentes. Chercher autre chose.

 

JR. : Venons-en maintenant à vos émules tronqués de Botero. Quel est le rapport entre eux et les peintures ? Eux qui sont conçus comme de véritables piquets obèses, et vos personnages peints qui sont tout de même plus élégants ?

RM. : Je ne sais pas trop. En fait, j'ai fait ces têtes, parce que je voulais bien sentir mes personnages peints, et pour cela, les sentir en volumes. Je voulais aussi modeler cette définition physique qui me plaît. Il se trouve que je travaille la terre depuis longtemps, mais que c'est récemment seulement que je les peins à l'acrylique. Et j'aime bien le résultat. Je suis donc parti de ce plaisir-là pour faire ces portraits. Et puis, manque de temps ou de travail, j'avais envie de les placer sur des piquets. Finalement, ils sont restés à l'état de bustes. Je dirai que c'est plutôt un travail en cours que je parviens moins à justifier.

 

JR. : Tout de même, à la femme, vous avez donné une tête de mémère bien quotidienne ; alors qu'à vos hommes, vous avez fait des têtes de forbans. Est-ce que ce seront les aléas du voyage ?

RM. : Oui, ils sont bien burinés. Ce qui m'a servi de support, c'est l'histoire d'Ulysse. Ils sont donc un peu marins, un peu pirates… La seule chose dont je suis sûr c'est qu'au début, mes personnages étaient un peu gamins. Alors qu'ils ont maintenant vieilli.

 

JR. : Ils sont eux aussi, au milieu de leur vie ! Ils sont à mi-parcours !

RM. : Oui, voilà !

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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