LES JEUX DE SOCIETE DE MARTINE MEYER, peintre.

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Qui n'a observé un jour, au milieu d'un silence religieux, un joueur de pétanque en équilibre sur un pied, le corps bandé à l'horizontale, le poignet prêt à pivoter souplement pour que la boule atterrisse exactement près du cochonnet ? Ou encore penché sur un billard, le visage crispé, cherchant l'angle idoine sous lequel frapper le groupe de boules ? …

C'est ce genre de concentration extrême que montre Martine Meyer, qui semble affectionner les jeux de société. Non pas tellement les jeux d'intérieur, comme le monotone et traditionnel Jeu de l'Oie ou les dominos ; ni même les cartes, à en juger par le regard de ses personnages, tournés vers le spectateur, l'air mi-heureux, mi-ennuyé de ceux qui, autrement, ne sauraient que faire de ce moment consacré au repos ! Seul le billard, semble trouver grâce à ses yeux, mais ce jeu n'est-il pas pour l'artiste, prétexte à déployer tout son savoir-faire, en peignant non plus un petit coin de pièce, mais une salle entière, aux pavés faits de minuscules tomettes, aux murs tapissés de fleurs ! Et c'est là que cette scène devient particulièrement jubilatoire : Manifestement, comme la plupart des peintres naïfs, Martine Meyer n'a jamais étudié la perspective, de sorte que ses murs tentent de se rapprocher et que son billard est tout de guingois, derrière lequel sont alignés les joueurs, postés en diverses attitudes ; et elle, si attentive, pourtant, au moindre détail s'en voudra sûrement à mort d'avoir, dans son enthousiasme à rendre vivante et palpable l'ambiance de ce lieu, " oublié ", sous le bras d'un des joueurs, un petit pan de mur !

Ce qu'à l'évidence elle aime, ce sont de bons jeux bien sains, quilles, croquet, etc. ; pratiqués en plein air sous les arbres, les pieds dans l'herbe verte; là où les accidents du terrain rendent encore plus aléatoire la rencontre de la boule et de la quille. Et qui demandent d'autant plus, des protagonistes, une attention de chaque instant ! Les voilà, d'œuvre en œuvre, les pommettes rouges d'excitation ; le béret vissé sur le crâne bien en arrière pour ne pas gêner la vision ; les manches retroussées sur de solides avant-bras ; visant, tirant, pointant, mesurant… les mains appuyées sur les genoux, tous penchés du même côté, supputant avec gravité les chances et les risques ! Et l'on imagine l'artiste, le nez collé sur sa toile, peignant brique après brique, feuille après feuille… en venant à visage après visage, pantalon après pantalon, attentive à rendre la lourdeur du tissu de gros velours, le confort des tricots (miniaturisés avec des mailles différentes et des jeux de couleurs et de formes), comme en portent pour le travail, les ouvriers ou les paysans ; veillant à ce que chaque visage soit différent des autres ; un peu étranger parfois, comme cette famille où tous ont des cheveux très frisés, des nez pointus et des mentons volontaires, si acharnés eux aussi, que la femme s'est retournée et semble dire : " Regardez-les, ils sont complètement fous ! Vous voyez que l'amour du jeu n'a pas de frontières !"

Et puis, il faut bien quand même se reposer. Alors, il y a les dimanches, où l'on reçoit sur l'herbe, et où l'on s'assied à cul plat autour de la nappe étalée. Et, de même que Martine Meyer savait magnifiquement traduire la complicité entre joueurs, elle exprime -et c'est une gageure parce que ses personnages ne se regardent jamais, ils sont placés face au spectateur ou lui tournent carrément le dos-- la convivialité, le plaisir d'être ensemble ! Si l'on reçoit à la maison, chacun peut admirer le parquet de fines lames, luisant d'être quotidiennement encaustiqué. Les femmes portent des robes ouvragées et se tiennent avec raideur sur leur chaise ; les mains, comme il sied, posées sur la table. L'hôtesse a sorti les belles assiettes et la nappe des grands jours, en fine dentelle blanche. L'on sent alors la différence avec celle de " tous les jours " en coton rouge rayé de noir, sur laquelle trônent des bols !

Avec son petit côté rétro, l'œuvre de Martine Meyer témoigne avec talent qu'elle a le souci des souvenirs, d'un passé qui lui est sans doute cher, d'une époque où les gens prenaient le temps d'être ensemble. Pour autant -et c'est ce qui fait le charme de ses œuvres- son travail est complètement intemporel ; pas vraiment défini géographiquement, sauf qu'il se déroule à la campagne ; pas non plus socialement très précis, sauf qu'il s'agit de petites gens. Un monde ludique, en tout cas ; un petit théâtre de la vie toute simple ; une mise en scène respirant l'amour et la complicité de l'artiste à l'égard des êtres qu'elle a vu vivre et longuement observés. " De la belle ouvrage ! "

Jeanine Rivais.

Ce texte a été ublié dans le N° 72 de Février 2003 du BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.

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