" FARBA ", LA PEINTURE MANOUCHE

ou

Juliette METBACH, dite MONA , peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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(Il a été impossible de fixer le lieu de rendez-vous plusieurs jours à l'avance, parce que le groupe de Manouches dont fait partie Mona est obligé de quitter très fréquemment le lieu de campement. L'entretien a finalement été réalisé sur le parking du Magasin Décathlon, à Pontault-Combault (Seine- et-Marne).)

La caravane de Mona mesure 4m x 2,50m. Elle y a élevé 4 enfants qui sont maintenant mariés, et chaque couple possède sa propre caravane.

Extraits du dictionnaire :

" gitan " : Personne appartenant à l'un des groupes des Rom, celui des Kalé, dispersé en Espagne, en Afrique du Nord et dans le sud de la France.

" Manouche " : Personne qui appartient à l'un des trois groupes dont l'ensemble forme les Tsiganes ou " rom ".

" Rom " : C'est la dénomination que se sont choisie les Tsiganes, (Romanichels, Bohémiens, Egyptiens, Manouches, etc.) à leur premier congrès fédérateur de 1971.

" Tzigane " ou " Tsigane " : qui appartient aux Tsiganes ou Rom originaires approximativement de Bohême et de Hongrie.

 

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Jeanine RIVAIS : Mona, quand je dis " tsigane ", " manouche ", " gitan ", ces mots ont-ils exactement le même sens ?

MONA : Cela dépend. Pour ceux qui ne connaissent pas nos origines, c'est évidemment le même sens. Nous, nous sommes originaires d'Europe Centrale ; mais il y a aussi les Catalans qui ne sont pas de même origine que nous.

 

J. R. : Donc, " Manouche " serait une tribu et " tsigane " venant des Pays de l'Est, désignerait l'ensemble des gitans ?

MONA : Nous n'avons pas une culture écrite, chez nous tout se transmet par la parole. Il y a des Manouches partout à travers le monde, ils parlent bien sûr la langue du pays où ils vivent, mais ils ont une langue commune avec seulement quelques variantes. Les racines principales se retrouvent.

 

J. R. : J'ai un souvenir très vif du temps où j'étais enfant et où les Bohémiens comme on les appelait, arrivaient dans le village, dans leurs roulottes tirées par des chevaux. C'étaient des gens complètement marginaux et nous en avions terriblement peur ! Ma mère me répétait sans cesse que si je n'étais pas sage, les Bohémiens allaient m'emporter !

Aujourd'hui, je me rends compte de la bêtise que peut impliquer la peur de la différence ! Il me semble que si vous continuez d'être nomades, vous êtes tout de même moins marginalisés. Faites-vous toujours des périples à travers la France ? Ou êtes-vous autorisés à rester longuement dans un lieu ?

Et d'abord, qui décide des lieux où vous campez ?

MONA : C'est au bon cœur des gens ! Quand nous arrivons quelque part, si les propriétaires sont compréhensifs, ils vont nous laisser quelque temps. Dans le cas contraire, ils appellent immédiatement la police, et nous sommes obligés de repartir. Il nous arrive fréquemment de faire deux ou trois places dans la même journée. Chez Décathlon, ici, à Pontault-Combault, nous avons eu de la chance, ils nous ont permis de rester ici depuis une dizaine de jours.

 

J. R. : Vous n'êtes donc plus tout à fait nomades, mais vous n'êtes pas non plus des sédentaires.

MONA : Non, nous ne sommes pas nomades, parce que nous travaillons, mais nous ne sommes pas du tout sédentaires !

 

J. R. : Mais de quoi vivez-vous ?

MONA : Mon mari fait les marchés. Il vend des vêtements.

Autrefois, nous avions un cirque familial. Mon mari était acrobate, j'étais contorsionniste. Chacun dans la famille avait un numéro différent. Il m'arrivait aussi de faire le clown entre les numéros, pour donner le temps de changer les accessoires de la piste. Je rentrais comme si j'étais somnambule, et il m'arrivait toutes sortes de mésaventures qui faisaient rire les gens.

Malgré tout le temps que prenaient les répétitions, j'aimais tellement la peinture que je dessinais tout le temps. Je m'arrêtais devant les magasins pour regarder les tableaux et les tubes de peinture ! Je ne pensais pas qu'un jour, j'en aurais à moi et que je pourrais m'en servir autant que je le voudrais ! Maintenant, mon désir le plus cher a été accompli, j'ai tout ce qu'il me faut. Il n'y a que la place qui me manque…

 

J. R. Justement, c'est la question que je voulais vous poser : Dans cet espace tellement limité où vous avez longtemps vécu avec quatre enfants, et où maintenant défile toute la famille puisque depuis que nous bavardons ensemble, il est venu plusieurs cousins et vos petits-enfants, comment faites-vous pour vous installer, et quand trouvez-vous le temps de peindre ?

MONA : Je viens de vous le dire, je dessine depuis que j'étais toute petite. Cela m'amusait beaucoup !

 

J. R. : Et que dessiniez-vous ?

MONA : Beaucoup de portraits, des têtes imaginaires. J'aimais beaucoup dessiner des visages. Si je voyais des portraits de chanteurs sur des affiches, je m'amusais à les reproduire… Bref, tout ce qui me passait par la tête !

 

J. R. : Mais à quelle date vous êtes-vous vraiment mise à peindre ?

MONA : A 19 ans, quelqu'un m'a remarquée. C'était un colporteur. Je n'avais à cette époque-là que quelques tubes de peinture à l'eau, une boîte comme celles que les enfants emportaient à l'école. Je ne sais d'ailleurs plus d'où elle pouvait venir ? Un jour, ce colporteur est arrivé avec une boîte de belles peintures brillantes, de la peinture en tube. Il avait aussi une belle toile toute neuve. Il m'a demandé si je voulais lui faire un tableau ? Je lui ai peint un petit gitan qui avait le pied posé sur un tronc d'arbre, et quelques caravanes à l'arrière. Je le lui ai donné. Il m'a fait cadeau du matériel qu'il m'avait apporté. Si bien que j'ai continué à peindre avec. Je suis arrivée à la cinquantaine, et mon père a dû aller à l'hôpital. Alors, pendant les heures où je restais près de lui, je me distrayais en dessinant avec mes crayons. Une infirmière a remarqué ce que je dessinais. Elle est allée le dire à une dame de l'hôpital, qui est venue me voir, et m'a demandé si je voulais bien lui peindre un tableau. J'ai accepté. Elle me l'a acheté, à peu près le prix de la toile ! Elle m'en a demandé un deuxième, mais je le lui ai pratiquement donné, à part ce que j'avais payé pour le matériel, parce qu'elle était gentille et que cela me faisait plaisir que quelqu'un s'intéresse à ma peinture ! J'ai continué à peindre, des portraits surtout. Et puis, j'ai rencontré un docteur qui s'en allait à l'étranger. Je lui ai peint un homme. Mais là, j'ai eu un problème technique : Je voulais faire des reflets, mais je ne savais comment m'y prendre. Alors, j'ai carrément posé du blanc sur le nez, ce qui faisait un drôle d'effet !

Comme mes parents changeaient de place tous les deux ou trois jours, je n'ai jamais fréquenté l'école. Je me souviens d'y être allée une journée à Marseille, en hiver, parce que mes frères avaient été embauchés sur le Vieux Port pour débarder des marchandises. Il y avait déjà, à ce moment-là, la cantine. Mais comme les grands n'étaient pas au même service que les petits, j'ai été séparée de mes sœurs. J'ai eu tellement peur que je n'ai plus jamais voulu retourner à l'école ! J'avais l'habitude de vivre presque toujours dehors, et c'était très dur de rester enfermée.

Malgré tout, je regrettais de ne pas savoir lire. J'ai rencontré une dame qui m'a appris les lettres : A, I, O… M et I= MI…. J'essayais de lire dans des revues que je pouvais acheter, des Nous Deux, par exemple. Puis, je me suis mise à lire La Bible, parce que je suis évangéliste. Maintenant, je lis un peu dans les livres, mais je n'arrive pas à déchiffrer les textes écrits à la main.

 

J. R. : Mais de qui tenez-vous ce goût pour la peinture ? N'y avait-il pas dans votre famille, des musiciens (comme Django Reinhardt, par exemple) qui apparemment a créé une descendance d'artistes, ou des peintres, etc. ?

MONA : Je suis la seule que je connaisse dans la tribu des Manouches. Ceci dit, nous sommes de même origine que Django Reinhardt.

 

J. R. : Vous avez dit, dans le court entretien que vous avez fait avec Jean-Claude Caire, que vous vous appelez " Julienne ", mais qu'on vous appelle " Mona ". Quel est le sens de ce deuxième prénom ? Pourquoi devez-vous en avoir un deuxième qui fait disparaître le vrai, en fait ?

MONA : Je ne sais pas. Quand nous sommes petites, nos parents nous donnent un prénom plus doux, parfois plusieurs, comme pour manifester plus de tendresse à l'égard des enfants. Parce que nous, les Bohémiens, nous aimons beaucoup les enfants ! C'est pour cela que je m'amusais beaucoup, tout à l'heure, quand vous disiez que, petite fille, vous aviez peur que les gitans nous emmènent ! Ils ne risquaient pas de prendre les enfants des autres, parce qu'ils en avaient déjà assez à eux à nourrir !

 

J. R. : Mais comment lutter contre les tabous quand on est enfant et que l'on vit dans un petit village de campagne ? Et puis, vous savez, il y avait toute une littérature qui alimentait cette peur. Et je lisais beaucoup. Je me souviens en particulier de L'enfant et la rivière d'Henri Bosco, où l'enfant fugueur découvre au milieu d'une île, un petit Gitan, ligoté parce qu'il est insoumis, et va le délivrer. Cette aventure me donne encore la chair de poule, des décennies plus tard ! Mais vous voyez bien, malgré tout, que j'ai changé, puisque me voilà assise à côté de vous, dans votre caravane !

Revenons à votre peinture. Vous faisiez donc des portraits. J'ai vu de vous beaucoup de fleurs. Mais ce que je préfère, ce sont vos tableaux de paysages avec des caravanes, parce qu'il me semble que ce sont les œuvres les plus proches de vos racines. Comment avez-vous l'impression de vous situer par rapport à vos origines ?

MONA : Cela dépend des gens que je rencontre. Si je me sens bien avec les gens, j'aime leur parler de mes origines, du moins de ce que j'en connais ; de ma vie, aussi.

 

J. R. : Si j'ai bien compris, vous êtes de nationalité française ? Est-ce que, ne serait-ce qu'administrativement, cette vie errante ne vous pose pas de problèmes ?

MONA : Oui. Je suis née en France. Bien sûr, ce n'est pas toujours facile, mais nous avons l'habitude. C'est une organisation tout à fait différente !

 

J. R. : Revenons encore une fois à vos peintures. Nous sommes donc dans votre caravane, où vous disposez de moins de 15 m². Vous n'avez pas répondu, tout à l'heure : comment faites-vous pour trouver le temps et la place de peindre ?

MONA : C'est toujours un peu la bousculade. Mais là encore, quand j'ai du repos, je m'installe dans ce petit coin, et je me mets à peindre.

 

J. R. : J'allais vous demander comment votre famille avait réagi quand vous vous étiez mise à peindre, mais en fait, vous peigniez déjà lorsque vous avez connu votre mari ?

MONA : Je ne peignais pas encore, mais je dessinais déjà beaucoup. Mais lui aussi dessine, il fait des personnages que j'aime beaucoup.

 

J. R. : Mais alors, pourquoi parle-t-on de vous et pas de lui ?

Le temps qu'il les sorte du placard, dites-nous comment vous en êtes venue à exposer ?

MONA : C'est mon mari qui m'a fait une surprise : j'avais alors 52 ans, c'était en 1996. Nous étions à Bordeaux. Il m'avait rapporté un beau coffret de peinture et je m'étais mise sérieusement à peindre. Alors, il a voulu que nous allions montrer mes toiles à un brocanteur qu'il connaissait. Le brocanteur les a gardées quelques jours, puis il est allé à une foire, et il en a posé quelques-unes au milieu des objets qu'il exposait. Une dame est passée qui était amie avec le directeur du musée de Bègles. Elle a demandé des renseignements sur moi. Elle a cherché où me trouver. De bouche à oreille, cherchant des gens qui avaient le même nom que moi, elle a fini par me dénicher. Elle a demandé à M. Sendrey de me recevoir, mais comme il était toujours occupé, je suis allée sur le parking derrière le musée, et j'ai étalé mes oeuvres. Il m'a vue, et les peintures l'ont intéressé. Il m'a demandé d'en donner pour le musée. De sorte que maintenant, j'y ai des œuvres et j'en suis très fière.

 

J. R. : C'est bien pour vous, en effet, parce que le musée est très beau et très visité, vos œuvres sont forcément très souvent vues.

MONA : J'ai exposé dans quelques autres lieux, de Marseille à Strasbourg… Et puis, on m'a attribué une Médaille du Mérite.

 

J. R. : Qui vous a attribué ce diplôme ?

MONA : Je n'en sais rien. Une dame qui s'était renseignée sur mes œuvres. Le Dévouement Français, je crois. Mais je ne sais pas trop ce que c'est ?

 

J. R. : Que diriez-vous, en conclusion ?

MONA : J'aimerais que l'on m'appelle assez souvent pour que je puisse vivre de ma peinture ! En tout cas, j'espère que je pourrai continuer encore longtemps à peindre chaque fois que j'en ai envie. Il est vital pour moi que je puisse arrêter mon camion chaque fois que je vois un petit village qui me plaît et que je le retrouve sur ma toile !

 

Remarque : Contrairement à l'impression produite, les rectangles sur les côtés des roulottes ne sont pas des fenêtres : chaque roulotte mesurait 1,50 de large. Or, les lits étaient placés en travers, donc bien trop courts pour les adultes. Alors, on pratiquait une ouverture et on fixait une boîte à l'extérieur de la roulotte, prolongeant ainsi le lit, et dans laquelle les pieds pouvaient dépasser, Cette boîte était appelée " boîte aux lettres " ! Mona ne connaissant pas la perspective, n'a pas su rendre le relief de ces boîtes !

 

Cet entretien a été publié dans le BULLETIN DE L'ASSOCTION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.

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